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Après le colloque de Buenos Aires

Quel panorama mondial avant les insurrections arabes ?

Par Bernard Cassen  |  27 septembre 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le colloque « Les révolutions arabes et la nouvelle géopolitique mondiale », dont Mémoire des luttes était l’un des organisateurs, s’est tenu à Buenos Aires les 8 et 9 septembre 2011. Avant de tenter d’évaluer les multiples conséquences de ce que l’écrivain libanais Amin Maalouf a qualifié d’« épopée d’ampleur homérique » - tout en reconnaissant qu’ « il nous faudra quelques années de recul pour en prendre pleinement conscience » -, il convenait, dans la session d’ouverture, de dresser un double état des lieux : d’abord global, puis portant sur le seul monde arabe.

On trouvera ci-dessous la première de ces contributions, celle de Bernard Cassen. La deuxième, celle de Pierre Conesa, sera prochainement mise en ligne. Puis viendront les suivantes.

Mémoire des luttes

Le fait qu’un colloque international sur l’impact géopolitique des révolutions arabes se tienne à Buenos Aires a pu surprendre. A première vue, en effet, et compte tenu de son éloignement géographique et politique de la zone Maghreb/Proche-Orient, l’Amérique latine ne semble pas directement affectée par ces soulèvements, sauf pour l’Equateur et le Venezuela en tant que membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Raisonner ainsi serait cependant méconnaître deux caractéristiques majeures de la période dans laquelle nous sommes entrés : la neutralisation de l’espace et celle du temps. Neutralisation de l’espace par l’interaction permanente entre le local et le global, par la mondialisation des flux économiques, financiers, touristiques, migratoires et culturels ; également par la circulation internationale des pandémies et par l’impact des catastrophes naturelles (tsunamis) ou provoquées par l’homme (accidents nucléaires, marées noires) bien au-delà de la zone où elles se sont produites. Neutralisation du temps par le live, l’immédiateté que les nouveaux outils de communication – téléphone mobile, réseaux sociaux - rendent irréversible.

Pour toutes ces raisons, la notion de « système-monde » telle que développée dans les travaux de Giovanni Arrighi, Immanuel Wallerstein et Samir Amin, et qui utilise les catégories de « centre » et de « périphérie », ne fonctionne pas de la même manière en économie et en géopolitique. Dans ce dernier cas, les centres ne sont pas uniquement les Etats ou régions dotés des plus importantes capacités économiques, et qui imposent leur division mondiale du travail. On peut reprendre l’expression de « foyer perturbateur » - une autre façon de désigner un centre - pour caractériser cet « arc de toutes les crises » qui va du Pakistan au Sahara occidental et qui ne comprend pas uniquement des Etats pétroliers. Songeons aussi au rôle qu’a pu jouer Cuba, Etat de 11 millions d’habitants, aussi bien en Afrique qu’en Amérique latine.

Il n’y a pas de corrélation directe entre le statut d’un acteur – qu’il s’agisse d’un individu, d’un groupe, d’une entreprise ou d’un Etat - et l’ampleur des suites de ses actes. Qui aurait pu imaginer que l’immolation par le feu, le 17 décembre 2010, d’un jeune chômeur tunisien de Sidi Bouzid enclencherait une séquence aboutissant, le 14 janvier 2011, à la chute du dictateur Ben Ali, ensuite à celle de Moubarak, puis à celle de Khadafi ?

Séquence ne signifie cependant pas enchaînement automatique. Il n’y a pas plus de déterminisme en politique que dans la prévision du climat. En 1972, lors d’un congrès scientifique, le météorologue américain Edward Lorenz posait en forme de boutade une question devenue célèbre et très souvent utilisée de son contexte : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». S’il y répondait évidemment par la négative, il reste que, dans un système apparemment stable, une légère modification de l’un de ses paramètres ou la mise à nu de ses fragilités peuvent entraîner, de proche en proche, des désordres gigantesques. A plus forte raison si cette modification est déjà elle-même de grande ampleur, ce qui est déjà le cas avec le renversement de trois tyrans arabes en moins d’un an, et avec l’effervescence qui gagne tout le Proche-Orient, en particulier la Syrie et le Yémen.

Même s’il ne s’était rien passé ces derniers mois dans le monde arabe, la période qui va de 2008 (avec la faillite de Lehman Brothers) à 2011 aurait sans doute été considérée par les historiens comme une période charnière. L’ordre mondial façonné par la chute du mur de Berlin en 1989, puis par les attentats du 11 septembre 2001 se fissure pour laisser place progressivement à une nouvelle distribution des pouvoirs au niveau planétaire, dont on commence seulement à percevoir le profil.

Cette nouvelle configuration géopolitique a cependant une toile de fond unique pour tous : la crise écologique, sur laquelle viennent se greffer toutes les autres.

 

1.- Des crises qui commencent à atteindre leur paroxysme simultanément

L’histoire humaine est certes faite de crises dont les expressions les plus exacerbées sont les guerres. Ces crises ont rarement eu une seule et unique cause, mais elles n’ont cependant jamais condensé, comme c’est le cas aujourd’hui, pratiquement tous les paramètres de la vie, pour ne pas dire de la survie des humains et des sociétés.

La radicale nouveauté de la période actuelle est en effet le télescopage, la simultanéité de multiples ruptures. Elles sont à première vue de nature différente et on pourrait donc penser qu’elles peuvent trouver des solutions séparées et spécifiques. Or elles inter-agissent les unes avec les autres et rendent toute réponse partielle inopérante sans changement de paradigme.

La plus fondamentale de ces crises est celle du changement climatique lié aux émissions de gaz à effet de serre, et qui, dans les décennies à venir, risque de provoquer des bouleversements inouïs. Parmi ces bouleversements : la désertification de vastes zones jusque-là fertiles ; la montée des eaux dans d’autres parties du monde, au point de faire disparaître de vastes territoires et même de petits Etats insulaires ; des migrations massives, etc.

En même temps, nous voyons s’installer de manière accélérée une crise énergétique liée à l’inévitable épuisement des hydrocarbures ; une crise alimentaire qui, en trois ans, a fait que 150 millions de personnes sont venues s’ajouter aux 925 millions qui souffraient déjà de la faim dans le monde ; une crise des matières premières dont les prix ont bondi ; et une crise de l’eau, ressource existant en quantité finie, à la goutte près, alors que la demande ne fait que croître.

Et c’est dans ce contexte que, depuis trois ou quatre ans, se développe une crise économique et financière aux énormes conséquences sociales, et affectant principalement, pour l’instant, le monde dit développé. Son ampleur et sa gravité peuvent seulement se comparer à la Grande Dépression des années 1930, elle-même conséquence du krach boursier de 1929.

Cette concentration de crises qui commencent à atteindre leur paroxysme au même moment n’est pas fortuite. Elle a une même cause : la contradiction entre, d’un côté, le caractère par nature fini des ressources naturelles et, d’un autre côté, la logique d’expansion sans limites d’un système capitaliste dominé par la finance, et qui exige toujours plus de croissance, plus de compétitivité, plus de rentabilité, plus de bénéfices.

Dans ces conditions, aucun problème de fond ne peut être résolu. Par exemple, la recherche effrénée de la croissance, que ce soit pour tenter d’endiguer une récession en Europe et aux Etats-Unis ou, comme en Chine, pour garantir la stabilité du régime politique, se heurte frontalement à l’impératif écologique. Les famines deviennent impossibles à éradiquer à partir du moment où les produits alimentaires, comme toutes les matières premières, se transforment en simples actifs financiers sur les marchés à terme. D’où à la fois la volatilité des prix et leur augmentation tendancielle au bénéfice des spéculateurs et au détriment des producteurs et des consommateurs.

Nous ne sommes plus seulement confrontés à une conjonction de crises distinctes, mais à une crise systémique globale. Pour la surmonter, les instruments de gestion démocratique, tant nationaux que régionaux et internationaux, n’ont que peu de prise sur la réalité.

 

2.- Une impuissance organisée

Le système néolibéral a délibérément organisé la disparition progressive de toute capacité d’intervention publique susceptible de le contrôler. Un peu comme si l’on lançait dans une rue étroite une voiture de Formule 1 à laquelle on aurait retiré le volant et les freins. La globalisation économique et financière, qui se traduit par la toute-puissance des marchés, n’est pas tombée du ciel. Il s’agit d’une construction politique planétaire mise en place au cours des années 1980 sous l’impulsion initiale des gouvernements de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni.

L’objectif qu’elle a systématiquement poursuivi (et largement atteint) est la déconnexion entre la sphère politique et la sphère économique et financière. Ses dogmes sont la liberté absolue des flux transfrontières de capitaux, de biens et de services. Ils ont été mis en pratique par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) - et ils sont bien connus en Amérique latine sous la forme du « Consensus de Washington » - , ainsi que par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les traités européens. Ainsi les gouvernements se sont eux-mêmes (ou ont été) dépossédés de leurs prérogatives traditionnelles de régulation et de contrôle pour se placer sous la coupe des marchés financiers.

Les dirigeants européens, et notamment français, offrent actuellement un exemple lamentable, mais significatif, de cette asservissement. Face au problème de la dette souveraine de certains des Etats membres de la zone euro, leur seul objectif, proclamé sans aucune honte, est de conserver à tout prix, et indépendamment de toute conséquence sociale, une bonne note chez les agences Moody’s, Standard and Poor’s ou Fitch. Tout cela pour « rassurer » non pas les populations, mais les marchés devenus omnipotents. Avec son humour newyorkais, le cinéaste américain Woody Allen a fort bien caractérisé la situation : il voudrait se réincarner dans les marchés financiers pour être le maître du monde…

Le problème est que la finance est myope. Dans son fonctionnement, elle ne connaît que l’instant : les quelques secondes entre deux clics sur un clavier d’ordinateur, quand ce n’est pas la nanoseconde pour les logiciels gérant les transactions boursières sans intervention humaine. A l’inverse, la raison d’être des gouvernements est de maîtriser l’ensemble des paramètres d’une situation afin de prendre les décisions stratégiques adéquates.

Cette tâche, qui a toujours été compliquée, est aujourd’hui digne des travaux d’Hercule tant les paramètres sont nombreux et requièrent une vision globale, tout particulièrement en matière écologique. Et c’est précisément à ce moment crucial de l’histoire humaine que les dirigeants sont contraints de se mobiliser quotidiennement pour réagir aux diktats des marchés, ce qui les met dans l’impossibilité de penser le long et même le moyen terme.

De toute manière, en ayant permis à la sphère financière de s’autonomiser, ils ne disposent plus des instruments d’intervention pour la réguler et même, paradoxalement, pour satisfaire ses exigences. Car, même pour « produire » des politiques libérales, il faut un pouvoir d’Etat que ces mêmes politiques ont laminé. Ainsi, de manière suicidaire, le serpent financier en vient à mordre sa propre queue…

Ce qui est vrai des gouvernements l’est tout autant des organisations internationales, dans la mesure où elles ne font que répercuter au niveau supra-étatique des positions nationales toutes contaminées par le virus financier du court terme, et donc incapables de se projeter dans un avenir souhaitable pour toute l’humanité. A toutes les crises évoquées plus haut s’ajoute donc celle de la « gouvernance globale », pour reprendre l’expression consacrée.

Les écrivains captent et expriment souvent mieux que les politologues ou les sociologues l’essence du moment présent. Et leurs intuitions se vérifient parfois davantage que les scénarios issus des travaux de prospective. Comme beaucoup de lecteurs du plus grand des poètes irlandais, William Butler Yeats (1865-1939 ), l’auteur de ces lignes garde toujours en mémoire son texte le plus mystérieux et qui a fait l’objet d’innombrables exégèses, The Second Coming, publié en 1919. En voici quelques vers [1] dont on espère qu’ils ne seront pas prophétiques :

  • Tournant, tournant dans la gyre toujours plus large,
  • Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier.
  • Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.

 

3.- De la Commission Trilatérale au G 20 : le déplacement du centre de gravité du monde

Il y a encore une quarantaine d’années, une cartographie géopolitique sommaire du monde était facile à établir. Il y avait l’Occident (incluant le Japon) d’un côté, l’URSS et ses satellites de l’autre et, par ailleurs, un tiers-monde que les deux blocs se disputaient. La Chine n’existait pas comme acteur global.

Une institution est particulièrement emblématique de cette période : la Commission Trilatérale. Créée en 1973 à l’initiative de David Rockefeller, Henry Kissinger et Zbigniew Brrzenski, ce think tank, par son nom même, incarnait un directoire du monde composé de représentants (siégeant à titre personnel) des trois pôles de la Triade : Amérique du Nord, Europe et Japon, mais sous le leadership de Washington. Le G7, créé trois ans plus tard, était en quelque sorte le bras exécutif de ce think tank où s’élaboraient les consensus entre « élites » politiques, administratives et économiques des trois zones.

On voit bien que ni le nom ni la composition de cette organisation ne sont désormais en phase avec la nouvelle distribution des pouvoirs dans le monde. En premier lieu parce que chacune de ses trois composantes traverse une crise grave avec des symptômes en partie communs :

La stagnation de l’économie (depuis presque 20 ans au Japon !) et la poussée du chômage avec de forts risques de dépression aux Etats-Unis et dans plusieurs pays d’Europe

L’explosion de la dette publique qui met les gouvernements sous la tutelle renforcée des marchés financiers, et qui peut aboutir à un défaut souverain de plusieurs pays de l’Union européenne, voire à un effondrement de la zone euro. Le Japon est un cas à part : sa dette est à la fois la plus élevée (220 % du PIB à la fin 2011) et la moins exposée aux ondes de choc extérieures, dans la mesure où elle est détenue à 90 % par des Japonais ;

Le blocage, voire la paralysie, des systèmes de décision politique :

  • aux Etats-Unis par la tactique d’obstruction systématique menée contre Barak Obama par la majorité républicaine à la Chambre des Représentants, et elle-même soumise à la pression et au chantage des extrémistes du Tea Party  ;
  • en Europe par la montée de l’euroscepticisme et par les divergences de fond entre l’Allemagne et la majorité des autres Etats membres sur les finalités de l’Union européenne et, dans l’immédiat, sur l’avenir de la zone euro ;
  • au Japon où, le 29 août dernier, a été nommé le sixième premier ministre en 5 ans, après la démonstration de l’incapacité du précédent gouvernement à gérer les catastrophes du tsunami et de la centrale nucléaire de Fukushima. Au-delà, c’est tout le fonctionnement du système politique de l’Archipel, sa relation incestueuse avec les milieux d’affaires et sa corruption qui sont en cause.

L’hebdomadaire libéral britannique The Economist (20 juillet 2011) affirme que les Etats-Unis et l’Europe sont en train de se « japoniser » (Turning Japanese) et que « l’absence de leadership en Occident est effrayante ».

C’est la situation des Etats-Unis qui illustre le mieux les nouveaux rapports de forces mondiaux. Dans les années 1990, la secrétaire d’Etat de Bill Clinton, Madeleine Albright, avait décrit son pays comme « la nation indispensable ». Aujourd’hui, c’est une nation sans doute pour longtemps encore la plus puissante du monde, mais plus l’hyper-puissance que l’on évoquait il y a seulement quelques années.

Après les désastreuses expériences de l’Irak et de l’Afghanistan, les dirigeants américains (y compris certains anciens « faucons ») prennent conscience à la fois des impasses auxquelles mène le recours à la force armée et du coût devenu insoutenable pour leurs finances des expéditions militaires.

La prétention à l’exemplarité morale, au « soft power » démocratique, dont l’Amérique latine, entre autres, sait depuis bientôt deux siècles qu’elle est une totale imposture, s’est fracassée aux yeux de l’opinion publique mondiale sur les scandales des tortures des prisons d’Abou Ghraib et de Guantanamo.

S’il fallait un autre témoignage de l’abaissement des Etats-Unis au statut de pays (presque) comme tous les autres, il a été fourni, le 6 août dernier, par la dégradation de leur « note » par l’agence Standard and Poor’s. Une sorte de crime de lèse-majesté encore impensable il y a quelques mois…

Les dirigeants de Washington doivent désormais assumer les conséquences historiques de la crise financière qui a débuté en 2007-2008 : son épicentre n’est pas le Mexique de 1982 ou la Thaïlande de 1997, mais Wall Street, quartier général du capitalisme financier mondial. Ce ne sont pas les seuls Etats-Unis qui sont affectés, mais aussi l’Europe, deuxième pilier du conglomérat transatlantique. En attendant le reste du monde…

Il est significatif que le G-20 ait commencé à se réunir en novembre 2008 (soit quelques semaines après la chute de Lehman Brothers) au niveau des chefs d’Etat ou de gouvernement. Le G-20 consacre ainsi un nouveau partage du pouvoir mondial avec, en son sein, le poids croissant des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et tout particulièrement des deux géants asiatiques qui en font partie.

On oublie trop souvent que, jusqu’à la Révolution industrielle, soit pendant 1 800 des 2 000 dernières années, l’Asie représentait la moitié de la population et plus de la moitié de la production mondiales. Tout indique qu’elle va progressivement retrouver ce rang.

Dans da volonté d’autonomisation, l’Asie a tiré les leçons de la crise financière que certains de ses Etats ont connue en 1997, et surtout du veto de Washington au projet de création d’un Fonds monétaire asiatique : elle en s’est constituée des réserves de change massives dont une bonne partie en bons du Trésor des Etats-Unis. Parmi les 10 premières stocks de devises du monde, 7 sont situés en Asie : dans l’ordre de volume la Chine, le Japon, Taïwan, l’Inde, la Corée du Sud, Hongkong et Singapour.

De son côté, l’Amérique latine a cessé d’être l’arrière-cour des Etats-Unis et s’affirme comme une entité de plus en plus solidaire. Elle approfondit ses structures d’intégration régionale à géométrie variable, dont la plus importante est le Mercosur et la plus novatrice, dans la mesure où elle se construit en rupture avec les dogmes libéraux, est l’Alliance bolivarienne des peuples d’Amérique (ALBA).

Surtout, la volonté d’émancipation à l’égard de Washington a donné naissance à deux nouvelles organisations : d’un côté, en 2008, l’UNASUR avec son Conseil de défense dont les Etats-Unis sont exclus ; de l’autre, la Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) dont la réunion constitutive initialement prévue à Caracas le 5 juillet dernier a été reportée à décembre 2011 en raison des problèmes de santé du président vénézuélien Hugo Chavez. Contrairement à l’Organisation des Etats américains (OEA), la CELAC n’inclut ni les Etats-Unis ni le Canada.

Le monde multipolaire est déjà une réalité qui se traduit par l’existence de multiples structures (dont on n’a ici cité ici qu’une partie) et de multiples initiatives politiques. Pour l’instant, l’Afrique – malgré l’existence de l’Union africaine – demeure à l’écart de ces mouvements de fond. Quant au Proche-Orient, il était resté congelé pendant des décennies. Jusqu’aux révolutions arabes…

 

4.- Interrogations

La question est maintenant de savoir si ce système-monde en est vraiment un. Avec ses nouveaux équilibres et ses nouvelles institutions, est-il en mesure d’abord de préserver sa propre stabilité, et ensuite et surtout d’affronter les défis planétaires évoqués plus haut ?

Le G-20 s’est révélé aussi impuissant que l’ONU (par ailleurs beaucoup plus légitime) pour réguler la finance en folie. Tous ses communiqués reprennent les dogmes du néolibéralisme (en particulier le libre-échange) alors que nous sommes face à une crise systémique précisément provoquée par cette idéologie. Peut-on guérir la victime d’un empoisonnement en lui administrant une dose supplémentaire de poison ?

Par ailleurs, si le discours sur l’émergence économique et politique de l’Asie est parfaitement exact, il ne tient pas compte des risques majeurs de conflagrations : dans le rectangle en partie nucléaire Inde/Chine/Pakistan/Bangla Desh, en particulier sur le Cachemire ; sur les questions de la réunification de la Corée et de celle de Taïwan avec la Chine ; sur les conflits territoriaux autour des îles Spratley et Paracel en Mer de Chine méridionale, qui impliquent 6 Etats ; sur la présence militaire des Etats-Unis au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan que dénonce la Chine, etc. En bref, l’Asie est, avec le Proche-Orient, la région du monde où les menaces sur la paix sont aujourd’hui les plus fortes. Il faudra beaucoup de sagesse aux dirigeants pour éviter que le moindre incident ne mette le feu aux poudres.

Les soulèvements arabes au nom de la liberté et de la dignité auront des conséquences gigantesques non seulement sur l’avenir de la région, mais aussi au niveau mondial. Lesquelles ? Pour le grand écrivain libanais Amin Maalouf, Prix Goncourt 1993 et membre de l’Académie française, « ce que l’Histoire vient de nous offrir en cette année 2011 est une épopée d’ampleur homérique, mais il nous faudra quelques années de recul pour en prendre pleinement conscience » (Le Point 21 juillet 2011).

Il n’a pas fallu quelques années, mais seulement quelques mois pour que les formes de mobilisation pacifique inaugurées à Tunis et au Caire, reprises en Libye (avant l’intervention militaire de l’OTAN), au Yémen et en Syrie fassent école hors du monde arabe : dans plusieurs pays d’ Europe, avec le mouvement des Indignés, mais aussi au Sénégal, en Israël et au Chili. C’est déjà une première retombée positive d’un mouvement qui fera certainement bouger les lignes dans la géopolitique mondiale.

Notes

[1] Turning and turning in the widening gyre
The falcon cannot hear the falconer ;
Things fall apart ; the centre cannot hold





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