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Commentaire n° 327, 15 avril 2012

S’extirper d’Afghanistan

Par Immanuel Wallerstein  |  2 mai 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Les deux candidats à la présidence des Etats-Unis n’ont pas de mots assez forts pour rivaliser sur les dossiers de l’Iran, de la Syrie et d’Israël/Palestine. C’est à qui en fera le plus pour servir les mêmes objectifs. N’est-il toutefois pas curieux qu’une telle joute verbale n’ait pas lieu aussi en ce moment à propos de l’Afghanistan alors qu’il n’y a pas si longtemps encore, ce pays faisait l’objet du même type de jeu entre Démocrates et Républicains ?

La question était alors de savoir quel parti serait le plus « viril » en la matière. Il faut se souvenir du concept du « surge », c’est à dire de l’idée qu’une augmentation massive des troupes sur place en Afghanistan permettrait de gagner la guerre. Barack Obama avait fait sien ce concept lors d’un discours à l’Académie militaire des Etats-Unis en décembre 2009. Brusquement depuis mars 2012, il semblerait que personne ne veuille plus s’engager trop bruyamment pour cette idée.

Il y a quelques explications simples à cela : alors que l’Afghanistan est la guerre la plus longue qu’aient jamais menée les Etats-Unis, ces derniers n’y ont que très peu de choses à faire valoir en termes de résultat. L’ennemi désigné, les talibans, constitue une force toujours plus résistante, en particulier dans les régions pachtounes qui forment la zone ethnique la plus importante du pays.

Les Etats-Unis avaient imposé Hamid Karzaï, un pachtoune non-taliban, à la tête de l’Afghanistan. Et ce, plus ou moins sans rien demander à personne. M. Karzaï n’a jamais eu les faveurs des chefs des différentes autres zones ethniques du nord et de l’ouest du pays ; ils n’ont eu de cesse au fil des ans de chercher à l’évincer du pouvoir. Ces autres groupes se cherchent des appuis auprès de certaines puissances extérieures – la Russie, l’Iran et l’Inde – qui toutes se montrent aussi déterminées que les Etats-Unis à empêcher un retour des talibans au pouvoir. Mais les Etats-Unis ne travailleront pas avec l’Iran et nourrissent des doutes quant à une collaboration avec la Russie. De même, ils n’ont pas l’air d’en trouver une meilleure avec l’Inde.

En février 2012, de violentes manifestations ont eu lieu à travers l’Afghanistan après que des soldats nord-américains eurent brûlé des Corans. Puis, seize enfants, hommes et femmes afghans furent massacrés par un soldat de l’armée nord-américaine. Les Etats-Unis ont présenté leurs excuses à chaque fois sans que cela ne calme réellement la tempête. Le 18 mars, Hamid Karzaï a accusé les Etatsuniens présents en Afghanistan d’être des « démons » se livrant à des « actes sataniques ». Ainsi, son pays serait en proie à deux démons, les talibans et les Etatsuniens.

Sous couvert d’anonymat, un diplomate européen a déclaré au New York Times que « jamais au cours de l’histoire, une superpuissance n’aura autant dépensé d’argent, expédié autant de soldats dans un pays et exercé aussi peu d’influence sur les paroles et les actes de son président ».

S’efforçant de protéger tant bien que mal leur position, les Etats-Unis ont commencé à se désengager. Le secrétaire à la Défense, Léon Panetta, a d’ores et déjà déclaré en février que son pays cesserait les opérations de combat, non pas à la fin de l’année 2014 comme initialement prévu, mais dès la mi-2013. Début avril, un pas supplémentaire a été franchi. Les Etats-Unis ont annoncé qu’ils remettraient le contrôle des opérations spéciales (par exemple, l’utilisation de drones et les raids nocturnes) entre les mains des forces afghanes. Dans le nouveau schéma, les troupes étatsuniennes se cantonneront désormais à jouer un rôle « d’appoint ».

Le ministre des affaires étrangères afghan, Zalmaï Rassoul, n’a pas manifesté de gratitude excessive : il a annoncé qu’une fois les soldats étatsuniens et otaniens partis en 2014, son pays ne saurait autoriser l’utilisation de son territoire comme base de lancement d’attaques de drones contre le Pakistan.

Les Pakistanais ont ensuite à leur tour cogné sur les Etats-Unis : le 12 avril, le Parlement a adopté « à l’unanimité » une liste des conditions requises pour l’amélioration de relations américano-pakistanaises et la réouverture des routes d’approvisionnement de l’OTAN vers l’Afghanistan. Parmi ces conditions figurent la fin des attaques de drones sur le territoire pakistanais et des « excuses sans conditions » pour la mort de 24 militaires Pakistanais intervenue au cours d’une frappe aérienne de l’OTAN en novembre 2011. Les Etats-Unis font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas répondre à ces exigences. Mais compte tenu de la claire divergence politique qui existe désormais entre les Etats-Unis et le Pakistan en Afghanistan, il n’est pas sûr que les premiers puissent gagner la partie.

Enfin, le 4 avril, Lawrence Korb, un ancien secrétaire adjoint à la Défense de Ronald Reagan, a publié un article intitulé « Il est temps de laisser Karzaï nous mettre dehors ». Selon lui, les Etats-Unis se sont montrés depuis 1945 « bien meilleurs pour commencer des guerres que pour les terminer de façon satisfaisante ». Il pointe les vies perdues inutilement au cours des deux dernières années de guerre en Corée et au Vietnam.

L’Irak, selon lui, fait figure d’exception puisque les Etats-Unis ne s’en sont retirés que parce que « le Premier ministre Nouri al-Maliki ne nous en avait pas laissé le choix ». Et de se réjouir qu’ « en Irak, le gouvernement étatsunien ait eu de la chance ». Conclusion de l’auteur : « Exactement comme al-Maliki nous avait obligé à faire le bon choix, nous devrions permettre à Karzaï de prendre contrôle de son pays dès qu’il le souhaite ». Korb est un analyste républicain conservateur qui voit un avantage maximal à ce que les Etats-Unis puissent être poussés dès que possible vers la sortie en Afghanistan.

Il n’est pas le seul. Un sondage Washington Post/ABC News publié le 12 avril montre que 30% seulement de la population étatsunienne estime que la guerre a mérité d’être menée. Plus remarquable encore : pour la première fois, une majorité des Républicains est d’accord sur le fait que cette guerre ne valait pas le coup. Deux choses sont en train de se produire dans l’opinion publique nord-américaine. Premièrement, les Afghans ne paraissent pas saluer les efforts et les pertes militaires consentis par les Etats-Unis. C’est même plutôt le contraire : le « machisme » militaire des Etatsuniens est en train de céder la place, suite aux rebuffades que leur font subir les Afghans, au désir de se retirer. Deuxièmement, le coût de la guerre en Afghanistan est astronomique pour les Etats-Unis alors que ce pays, et tout particulièrement les Républicains conservateurs, cherchent à réduire les dépenses de façon draconienne.

Mon pronostic : doucement mais sûrement, Barack Obama va se ranger à l’avis de Lawrence Korb.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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