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Souveraineté alimentaire : du droit formel aux expériences internationales en cours

Par Anisabel Veillot, Cynthia Toupet  |  6 mai 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

« Le 17 avril 1996, à Eldorado dos Carajás, dans l’Etat amazonien de Pará, la police militaire a massacré des paysans appartenant au Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre (MST). Le bilan s’est élevé à dix-neuf morts. Ce jour-là, 1 500 femmes et hommes appartenant au MST occupaient et bloquaient l’autoroute BR-150. Leur objectif était de faire pression sur les gouvernements, national et fédéral, afin de lancer une réforme agraire. Vers quatre heures de l’après-midi, cent-cinquante-cinq policiers militaires nationaux appartenant à deux brigades ont entouré les manifestants sur l’autoroute, lançant des grenades lacrymogènes, tirant à balles-réelles et ouvrant le feu avec des mitraillettes. En plus des dix-neuf personnes décédées pendant le massacre, trois autres sont mortes des suites de leurs blessures et soixante-neuf blessés ont été dénombrés. Les autorités publiques, la police, l’armée et de puissants propriétaires locaux étaient impliqués dans la planification et le massacre lui-même. »  [1]

Du droit à la souveraineté alimentaire…

Le 17 avril 2013, en commémoration de ce massacre, le réseau international paysan Via Campesina a initié des centaines d’événements à travers le monde, rejoint par de nombreux autres mouvements. Cette journée internationale des luttes paysannes concentrait cette année sa mobilisation contre l’accaparement des terres. La marchandisation de la nature à tout prix s’exprime souvent par des expropriations en masse de personnes vivant de la culture de la terre. Celle-ci est devenue l’objet de spéculation favori de nombreux Etats et grosses entreprises.

La résistance prend forme néanmoins ici et là. Des collectifs s’organisent pour défendre et répandre des pratiques et des politiques de souveraineté alimentaire. C’est en 1996 que la Via Campesina définit, la première, la souveraineté alimentaire comme un droit international permettant aux pays d’instaurer les politiques agricoles les mieux à mêmes de satisfaire leurs populations sans nuire à celles des autres pays. Ce droit assure un accès à la terre plus juste pour les paysans [2]. Idéalement, il s’agit de recréer pour chaque territoire des ceintures vivrières, mettant à disposition localement des aliments sains, en quantité suffisante. Cette relocalisation, par le développement de circuits courts, offre un meilleur respect de l’utilisation des ressources, tant d’un point de vue économique que sociale, énergétique ou environnementale.

Un grand nombre de pays est aujourd’hui confronté à la perte d’autonomie alimentaire du fait de l’imposition de cultures uniques choisies par les marchés ou les pays colonisateurs. Les pays occidentaux sont eux aussi concernés : la réduction des réserves de pétrole disponibles, des terres arables par l’artificialisation des sols et le démantèlement des filières locales posent de sérieuses questions de priorités.

… aux expérimentations concrètes

Se nourrir, tout comme se vêtir, s’abriter ou se soigner, constitue l’un des besoins fondamentaux que chaque être humain doit pouvoir satisfaire. Retirer la terre, ou en tout cas son accès, revêt un caractère extrêmement violent pour les paysans et paysannes qui en vivent et s’en nourrissent. De nombreux collectifs, associations, ONG à travers le monde contestent son appropriation abusive au profit de quelques uns, et y opposent d’autres formes d’organisations. Des expériences autogestionnaires ont vu le jour ces dernières années à travers le monde…

L’Andalousie est un vivier parmi tant d’autres. Ces expérimentations concrètes répondent à des problématiques et des besoins purement locaux : absence de travail, misère sociale, etc. Elles se sont appropriées leurs territoires en partant du principe que les solutions et les ressources se trouvaient déjà sur place.

(Source : http://www.iconovox.com/base/index.php?action=findimg&motid=15030&rq=21067)

Marinaleda [3] est un petit village de 2 600 habitants, où la première problématique à résoudre était celle du chômage. Cette municipalité développe depuis 1979 un système social et politique à contre-courant du modèle dominant. La démocratie directe, la lutte collective, la participation bénévole ont transformé la vie de ses habitants et des paysans sans terre qui y vivent. Mais peut-on vraiment parler d’une alternative au capitalisme dans ce petit village ?

Certains évoquent une expérience collective similaire à la révolution cubaine. Dès l’instant où la terre n’est plus considérée comme une marchandise, mais comme un bien et un droit pour tous, pour l’habiter ou la cultiver, le rapport à celle-ci devient autre. En 1986, après douze ans de luttes et d’occupations où les femmes ont joué le rôle principal, ce village a réussi à obtenir 1 200 hectares de terre d’un grand latifundiaire. Celle-ci a aussitôt été redistribuée. Les habitants l’exploitent aujourd’hui sous forme d’une coopérative agricole dont vit maintenant presque toute la communauté. Ce sont des actions résolues et nombreuses qui ont permis cette mise en œuvre. La personnalité du maire communiste, Juan Manuel Sanchez Gordillo [4], n’y est pas étrangère. Cela fait maintenant trente deux ans qu’il est systématiquement réélu. Les bénéfices obtenus par la vente des récoltes d’olives, d’artichauts, de poivrons, etc. sont réinvestis pour créer du travail. « Comme à Cuba, l’habitation, le travail, la culture, l’éducation et la santé sont considérés comme un droit » explique la journaliste Andrea Dufour. Le prix de ces services est fixé pour en faciliter l’accès : seize euros pour un loyer, douze euros pour la garderie et la cantine des enfants tous les mois. Pas de discrimination non plus entre les habitants, un même salaire pour tous quel que soit le poste occupé, des terres mises à disposition gratuitement par la municipalité pour l’auto-construction de logements…

Depuis son origine, la démocratie participative est au cœur de cette expérience. Elle s’organise par le biais des nombreuses assemblées citoyennes qui ont lieu deux à trois fois par semaine. En revanche, les pratiques agricoles ne remettent pas en question la culture intensive de la terre, et les produits revendus tentent de s’adapter aux lois du marché.

A Somonte, toujours au sud de l’Espagne, l’expérience collective est plus récente. « Il y a presque un an, en mars 2012, cinq cents journaliers agricoles, des habitants des villages voisins et des citoyens solidaires venus de toute la région ont commencé à occuper la « finca » (ferme) de Somonte. Le lendemain, la propriété de 400 hectares, qui appartient au gouvernement autonome régional, devait être vendue aux enchères, très certainement à l’un des puissants propriétaires terriens de la zone, qui l’aurait achetée à un prix avantageux  » [5].

Les ouvriers agricoles contestent ici de la même manière une répartition féodale des terres, réservées aux grands propriétaires. Mais ils ont choisi de développer une agriculture biologique et paysanne. Redonner à la terre sa fonction originelle, en la respectant et en veillant sur elle. La volonté d’afficher des pratiques profondément en rupture avec le modèle dominant constitue une des convictions de ces journaliers andalous. Ils font alors appel à leur sensibilité, à leur mémoire, et comptent rapidement sur un large soutien d’anciens, d’ingénieurs agronomes, d’organisations locales et de réseaux de solidarité internationaux. Le projet agro-écologique de Somonte prend ainsi forme au fil des mois, des arbres et des haies en grand nombre sont plantés, libres de semences transgéniques ou de pesticides. Bientôt, ce sont des milliers de personnes qui pourront ainsi être nourries, et des centaines qui trouveront une activité de subsistance. De nombreuses personnes, militantes, bénévoles, permanentes ou de passage, se joignent à eux et s’improvisent un temps paysan pour montrer qu’une autre voie est possible. Pour la plupart des occupants, il ne s’agit pas de devenir propriétaires de ce lieu, mais simplement de pouvoir en disposer, en avoir le droit d’usage, pour leur permettre de vivre dignement avec leurs familles.
Somonte, tout comme Marinaleda, est devenu le symbole d’une lutte populaire grandissante en ces périodes de crises protéiformes. Ces expérimentations demeurent toutefois extrêmement fragiles. Le facteur humain est à la fois leur force et leur faiblesse. Elles sont portées la plupart du temps par le charisme d’une ou plusieurs personnalités. Leurs impacts restent malgré tout limités localement.
Leurs extensions à une échelle plus importante n’est finalement garantie que si la société civile toute entière les investissent et si le politique permet leur institutionnalisation. A défaut d’être des exemples de réussite, ces expériences ont au moins le mérite d’exister et de susciter nombres d’interrogations quant à la possible remise en cause de pratiques d’un système productiviste moribond. Permettre à chacun de se réapproprier sa capacité à prendre en main son destin facilite l’émergence de coopérations en tout genre. L’alimentation reste au cœur de ces luttes, sa réappropriation par la terre, un enjeu primordial de notre bien commun.

Alerte mondiale

La situation alimentaire internationale est alarmante.
Pour s’en convaincre, il suffit de regarder, par exemple, les chiffres publiés par le Barilla Centre [6] dans son rapport d’octobre 2012 :

  • 868 millions de personnes souffrent de la faim, tandis que plus d’1,5 milliards sont en surpoids ou obèses.
  • Pour chaque personne n’ayant pas suffisamment de nourriture, il y en a deux qui, en revanche, en consomment trop. Rien qu’aux États-Unis, environ 50% du maïs qui pourrait être destiné à un usage alimentaire est utilisé pour produire des biocarburants.
  • Dans le monde, plus de 30% de la production totale de nourriture destinée à la consommation humaine est gaspillée. Ce sont ainsi 222 millions de tonnes de nourriture qui sont jetées chaque année dans les pays industrialisés ; cela suffirait à nourrir toute la population de l’Afrique Sub-saharienne (230 millions d’individus).

Ces chiffres sont éloquents [7]. Un tiers de la production alimentaire est jeté !! … On produit donc bien plus que nécessaire. On continue en parallèle à exproprier ceux qui cultivent et vivent de la terre au profit d’intérêts soi-disant supérieurs, comme celui de fournir du carburant pour nos voitures, ou d’exploiter les dernières réserves de ressources minérales et fossiles pour assurer notre défense. Il s’agit donc simplement de choix, de priorités, d’organisation. Jean Ziegler [8] répète souvent que « les spéculateurs doivent être jugés pour crime contre l’humanité  ». Il est grand temps de remettre l’économie au service des besoins fondamentaux de l’humanité, de faire payer le vrai prix écologique et social de ce qui est produit. Il faut arrêter cette course effrénée vers une illusoire croissance dont dépendrait notre bonheur à tous, et proposer de véritables projets de décroissance pour demain.

À travers la critique radicale de la société du développement que l’on nous impose, tentons d’initier une transition sereine et démocratique vers des sociétés écologiquement soutenables et socialement justes. Remettons l’humain au cœur de notre « système ». Ou tout au moins, au cœur de celui que nous créons dès à présent.

 

Pour aller plus loin :

 

Notes

[1] Extrait du site de la Via Campesina  : http://viacampesina.org/fr/index.php/actions-et-nements-mainmenu-26/17-avril-journde-la-lutte-paysanne-mainmenu-33/778-17-avril-des-centaines-d-initiatives-dans-le-monde-entier-celebrent-la-journee-internationale-des-luttes-paysannes

[2] Ekopedia : http://fr.ekopedia.org/Comment_recr...

[3] Pour en savoir plus, lire Andrea Dufour, « Marinaleda, un modèle d’autogestion unique en Europe », Le Grand Soir, avril 2010 (http://www.legrandsoir.info/Marinaleda-un-modele-d-auto-gestion-unique-en-Europe).

[4] Sandrine Morel, « Un Robin des bois en Andalousie », Le Monde, 29 août 2012. (http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/08/29/un-robin-des-bois-en-andalousie).

[5] Philippe Bacqué, « Andalousie : des centaines d’ouvriers se réapproprient des terres livrées à la spéculation », Bastamag, février 2013, (http://www.bastamag.net/article2955.html).

[6] Le Barilla Center for Food & Nutrition (BCFN) est un « think tank » fondé en 2009 visant à analyser les grands thèmes liés à l’alimentation et à la nutrition dans le monde. Il souhaite faire le pont entre les communautés scientifiques, politiques, économiques et de la société civile. (http://www.barillacfn.com/dans-le-monde-1-5-milliards-de-personnes-sont-suralimentees-tandis-que-868-millions-d-individus-ne-disposent-pas-suffisament-de-nourriture ).

[7] « Décroissance et démographie ? « http://www.partipourladecroissance.net/?p=7386 ».

[8] Jean Ziegler a été rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde (2000 – 2008). Il est l’auteur de nombreux ouvrages dans lesquels il analyse notamment cette question (dont L’Empire de la honte). Il est également connu pour cette phrase : « l’agriculture mondiale peut aujourd’hui nourrir 12 milliards de personnes [...] donc les enfants qui meurent de faim sont assassinés ».





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