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Commentaire n° 353, 15 mai 2013

Syrie : le monde occidental n’en sort pas gagnant

Par Immanuel Wallerstein  |  14 juin 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Rien n’illustre mieux les limites de la puissance du monde occidental que les débats, étalés sur la place publique, qui agitent actuellement ses élites – étatsuniennes notamment, mais aussi ouest-européennes – sur le rôle que leurs pays devraient jouer dans la guerre civile en Syrie.

Je qualifierais les deux lignes en présence d’ « interventionniste », d’un côté, et de « prudente », de l’autre. Avec une certaine véhémence, chaque camp accuse l’autre de pousser à la roue de politiques aux conséquences désastreuses aussi bien pour les Etats-Unis que pour les pays d’Europe occidentale. Le fait est que chaque camp a raison. Les décisions, quelles qu’elles soient, que prendront les Etats-Unis et l’Europe occidentale auront de toute façon des conséquences désastreuses pour eux. C’est l’exemple parfait d’un jeu qui s’avère perdant à tous les coups pour les forces dominantes de la planète.

Quels sont les arguments avancés de chaque côté ? Dans son édition du 9 mai, le magazine Time a demandé à deux personnalités de haut rang qui s’opposent sur ce sujet – Zbigniew Brzezinski et John McCain – de coucher par écrit leurs vues sur le sujet : « Syrie : une intervention ne fera qu’aggraver la situation  » pour le premier ; « Syrie : une intervention est dans notre intérêt » pour le second.

L’argumentation de Zbigniew Brzezinski est la suivante : « le conflit syrien est d’ordre confessionnel et se situe dans une région explosive où une intervention étatsunienne ne ferait qu’augmenter les risques de propagation de cette guerre et les menaces directes sur les intérêts américains ». Et donc ? « La seule solution consiste à obtenir le soutien de la Russie et de la Chine pour que soient organisées, avec le parrainage des Nations unies, des élections auxquelles, avec un peu de chance, et sous l’effet d’efforts de “persuasion”, Bachar el-Assad accepterait de ne pas participer. »

Cet argumentaire ne convainc guère John McCain. Pour lui, au contraire, « toutes les terribles conséquences d’une intervention que nous promettaient les Cassandres se sont en réalité produites, précisément parce que nous ne sommes pas intervenus  ». Et donc ? « Pour l’Amérique, nos intérêts sont nos valeurs et nos valeurs nos intérêts  ».

Une autre grande figure de l’establishment qui s’est distinguée par ses appels à la prudence est Fareed Zakaria. Il l’a fait savoir dans une tribune publiée par le Washington Post du 9 mai. Comme l’on sait, Barack Obama a indiqué au sujet de l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien qu’il s’agirait d’une « ligne rouge » qui, si elle était franchie, obligerait les Etats-Unis à s’impliquer activement dans le conflit. La question de savoir si de telles armes ont bel et bien été employées – et par qui – a fait l’objet de nombreux débats. Le président étatsunien s’en tient à considérer que la situation n’est pas encore claire. Il a été, de ce fait, attaqué par McCain et d’autres avec lui qui l’accusent de saper la « crédibilité des Etats-Unis ».

Fareed Zakaria récuse cet argument. Pour lui, si Obama a bien pu faire des remarques quelque peu désinvoltes, « l’on ne rectifie pas de tels propos par une action militaire prise, elle, à la légère ». Lui aussi appelle de ses vœux un accord politique entre les parties. Sans quoi le renversement d’Assad (lors d’une « première phase  » pour reprendre la terminologie de Zakaria) sera suivi d’une « seconde phase  » qui « pourrait s’avérer bien plus sanglante, avec les Etats-Unis au milieu  ». Et donc ? « Une intervention militaire ne mettra pas fin au cauchemar humanitaire de la Syrie. Elle ne fera que changer sa configuration  ».

Pour les éditorialistes du Monde, cette vision des choses n’a rien de plausible en soi. De leur point de vue, la visite du secrétaire d’Etat étatsunien John Kerry à Moscou équivaut à une trahison. Ils y voient un « renoncement de l’Occident » par rapport aux demandes formulées en août dernier par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne pour que la démission d’Assad soit la condition préalable à des discussions politiques intra-syriennes.

Des puissances occidentales, c’est la France qui a adopté la ligne la plus ouvertement « interventionniste ». Mais dans l’interview que le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, a donnée le 9 mai au Monde, la question lui a été posée de savoir si la France n’était pas en train d’adopter une « position attentiste ». Sa réponse a semblé embarrassée, soulignant que la France ne pouvait seule résoudre la situation. Il a ensuite esquissé quatre orientations, la première consistant à « continuer de pousser à une solution politique », ce qui vaut, dans une certaine mesure, assentiment du déplacement de Kerry à Moscou.

Le Premier ministre britannique, David Cameron, a lui aussi été l’un des critiques les plus bruyants d’Assad. Mais il se montre remarquablement timoré quant à tout engagement militaire. Il a fait une déclaration, restée célèbre, selon laquelle il n’enverrait aucun soldat britannique sur le terrain en Syrie (« no boots on the grounds  »). En réalité, aucun gouvernement occidental ne semble disposé à le faire. McCain lui-même ne le réclame pas. Il dit juste que cette question ne se posera pas car les Etats-Unis peuvent atteindre leurs objectifs simplement par une combinaison de zone « d’exclusion aérienne » (« no fly zone  »), de recours aux drones et d’aide militaire aux rebelles. Pour leur part, les militaires étatsuniens ont dit et répété qu’une telle zone constituerait un défi opérationnel qui pourrait bien nécessiter, au final, l’envoi de soldats au sol.

Dans le même temps, le gouvernement Assad, comme les forces rebelles, ont accueilli fraichement, sinon avec une franche hostilité, les propositions de pourparlers coparrainés par les Etats-Unis et la Russie. Comme si la situation n’était pas déjà assez grave du point de vue des Etats-Unis et des occidentaux, Moaz al-Khatib, le dirigeant du groupe rebelle qu’ils soutiennent – la Coalition nationale syrienne – a démissionné pour marquer sa frustration à l’égard de autres rebelles mais aussi des gouvernements occidentaux.

Cette démission a eu, entre autres conséquences, que certains rebelles jusque-là affiliés à la Coalition nationale syrienne ont fait défection au profit de Jabhat al-Nousra, groupe se réclamant d’al-Qaïda et bête noire des gouvernements occidentaux qui le considèrent officiellement comme une entité terroriste. Cet élément nouveau renforce évidemment le camp des « prudents ».

Ce faisant, chacun en Syrie poursuit son propre chemin, tout le monde fulminant contre tout le monde et contre l’absence de soutien des puissances occidentales. Les Etats-Unis (et l’Europe occidentale) n’ont pas d’options valables et leurs élites vont continuer, par conséquent, de s’affronter, chaque camp continuant de proposer des politiques sans effets pratiques.

La guerre civile se poursuit. Elle a déjà coûté la vie à un nombre immense de Syriens et ce bilan va continuer de s’alourdir. Des flots de réfugiés inondent les pays voisins, en particulier la Jordanie. Le conflit se propage et pourrait devenir totalement hors de contrôle. Il n’est pas du tout exclu que les interventionnistes remportent la partie et que tout le Moyen-Orient se retrouve plongé dans un conflit gigantesque, incontrôlable et sans fin.

Le mot-clé est « hors de contrôle ». Ce que les Etats-Unis (et l’Europe occidentale) veulent faire, c’est « contrôler » la situation. Ils n’y arriveront pas. D’où, d’un côté, des « interventionnistes » qui poussent des hurlements et, de l’autre, des « prudents » qui traînent les pieds. C’est un jeu perdant pour le monde occidental mais les populations du Moyen-Orient n’y ont rien « gagné » non plus.

Immanuel Wallerstein

 

Traducteur : TL

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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