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Commentaire n° 277, 15 mars 2010

Un vieux dilemme de la gauche : le cas du Brésil

Par Immanuel Wallerstein  |  9 avril 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

A l’occasion de la célébration du 30ème anniversaire de la création du Partido dos Trabalhadores (le Parti des travailleurs ou PT) au Brésil, le principal journal des mouvements sociaux, Brasil de Fato, a publié des entretiens avec quatre grands intellectuels de la gauche brésilienne. Tous les quatre ont joué un rôle central dans la fondation du PT et ont même participé à sa fondation. Trois s’en sont retirés : l’historien Mauro Iasi, qui a rejoint le Partido Comunista Brasileiro (PCB) ; le sociologue Francisco de Oliveira, qui a rejoint le Partido Socialismo e Liberdade (PSOL) ; et l’historien Rudá Ricci, aujourd’hui devenu une figure indépendante de la gauche radicale. Le quatrième, l’historien Valter Pomar, toujours au PT, est l’une des figures de l’aile gauche du parti. 

Ils ont fourni des analyses remarquablement différentes de ce que Ricci appelle « un vieux dilemme de la gauche brésilienne : comment être populaire et de gauche ». Ce dilemme, naturellement, a été celui de la gauche dans le monde entier et l’est resté jusqu’aujourd’hui.

Le Brésil est un endroit intéressant pour analyser ce dilemme et observer comment il se déploie. C’est un pays doté d’une longue et active tradition politique dans laquelle son multipartisme est aujourd’hui bien enraciné. C’est aussi un pays dont la situation économique nationale a beaucoup progressé au cours des années récentes, particulièrement dans la dernière décennie. Enfin, le Brésil est un pays qui a affirmé son leadership politique en Amérique latine. La question devient alors : comment mesure-t-on la « popularité » d’un parti et comment évalue-t-on son identité de gauche ?

L’intervieweur de Brasil de Fato a démarré ses entretiens en notant que Luis Inácio Lula da Silva (« Lula »), avec sa personnalité charismatique, est le président le plus populaire qu’ait connu le pays depuis sa démocratisation et qu’au fil du temps, le soutien au PT a augmenté parmi les couches les plus pauvres de la population. Afin de devenir plus populaire, selon lui, le PT « a dû faire des concessions au pragmatisme ».

Comment les quatre intellectuels ont-ils réagi à cette prémisse ? Pour Ricci, le « lulisme » est devenu plus important que le parti, ce qui renverse le concept originel du PT. Celui-ci s’est « américanisé », dit-il. Il est aujourd’hui devenu une simple machine électorale. La gauche a du mal à être populaire à cause de sa « base théorique d’origine européenne ». La culture populaire, dit-il encore, est « complexe et conservatrice » et Lula dialogue avec cette culture populaire. Le PT est étatiste et développementaliste et, de là, conservateur et pragmatique. Le problème est donc de revenir au projet originel du PT, celui de « l’utopie d’une gauche démocratique, sans devenir élitiste ».

Pour Iasi, le PT est devenu l’un des deux principaux partis brésiliens, un parti de centre-gauche avec un programme « petit-bourgeois  ». Pour obtenir un tel soutien, il lui en a coûté « l’abandon des principes et objectifs politiques de ses origines ». Le « lulisme » ou le « populisme » sont une façon d’obtenir des masses qu’elles consentent à des politiques qui ne sont pas dans leur intérêt.

Pour Oliveira, le PT, qui avait débuté en se fondant sur les mouvements de travailleurs, de la théologie de la libération et de démocratisation, n’est devenu rien de plus qu’un élément de la « confiture générale » qu’est le système partisan brésilien. Une perspective socialiste ne peut être basée sur les « pauvres » mais doit se fonder sur une analyse de classe. Quant au programme du PT de nationalisation (estatizaçao), il a cent ans de retard et représente un aspect de la « maladie infantile de l’étatisme ». C’est un programme visant à renforcer les industries brésiliennes qui n’a rien à voir avec la gauche ou le socialisme.

Pomar voit la situation très différemment. Il convient qu’au départ, le gouvernement Lula était social-libéral dans ses orientations. Mais après 2005, le parti a viré plus à gauche. Oui, dit-il, le parti est développementaliste. Mais il existe deux espèces de développementalistes : les conservateurs et les démocrates-populaires. Avec la crise du capitalisme, le « socialisme est de retour dans le débat ».

Ce qu’il y a de frappant avec les trois analyses critiques, c’est la peur du « populisme ». Ce qu’il y a de frappant avec les quatre analyses, c’est l’absence de toute discussion sur la géopolitique.

Quelques jours seulement après cet article du Brasil da Fato, Fidel Castro a publié l’une de ses régulières « réflexions » dans La Jornada de Mexico. Lula venait tout juste de lui rendre visite. Castro y écrit qu’il connaît Lula depuis trente ans, c’est-à-dire depuis la création du PT. Compte tenu de l’histoire et des difficultés de Cuba au cours des cinquante dernières années, la récente rencontre de Cancún, lors de laquelle fut décidée la création d’une Communauté des Etats latino-américains et caribéens comprenant Cuba mais excluant les Etats-Unis et le Canada, a été, selon Castro, « pour nous d’une importance énorme  ». La réunion a été, dans une large mesure, une réussite de Lula.

Et Castro de poursuivre en soulignant « l’importance et le symbole » que représentait cette visite de Lula, sa dernière en tant que président du Brésil. Castro se souvient de sa « rencontre émouvante avec Lula, sa femme et ses enfants » dans leur simple maisonnée dans les années 1980 et loue « le plaisir [pris par Lula] dans la lutte qu’il a conduite avec une modestie irréprochable ». Point d’accusation de lulisme ici.

Tout ce que les intellectuels de gauche brésiliens ont critiqué, Castro le loue : le développement technologique du Brésil, la croissance de son PIB, le fait de devenir l’une des dix plus grandes économies du monde. Même sur la question de la production d’éthanol, à laquelle Castro se déclare opposé, il n’accable pas Lula : « je comprends parfaitement que le Brésil n’ait pas d’autre solution, face à la concurrence déloyale et les subventions des Etats-Unis et de l’Europe, que d’augmenter sa production d’éthanol ».

Castro termine ainsi sa note : « Une chose est indiscutable : l’ouvrier métallurgiste s’est en fait converti en un remarquable et prestigieux homme d’Etat dont la voix est entendue avec respect dans toutes les réunions internationales ».

Comment les intellectuels de gauche brésiliens et Castro peuvent-ils faire des portraits aussi différents de Lula ? Il est clair qu’ils ont regardé deux choses totalement différentes. Les intellectuels de gauche brésiliens ont d’abord regardé la vie politique interne du Brésil et ont déploré le fait que Lula ne fût, au mieux, qu’un pragmatique de centre-gauche. Castro a d’abord regardé le rôle géopolitique du Brésil et de Lula qu’il considère comme effectuant un travail de sape de l’ennemi principal, l’impérialisme états-unien.

Quelle priorité alors pour les hommes politiques de gauche ? Il ne s’agit pas simplement d’une question brésilienne. C’est une question qui peut être posée pratiquement partout, en prenant naturellement en compte l’histoire et le statut géopolitique du pays en question.

Immanuel Wallerstein

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