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Une héroïque mansuétude : l’Iran et les Etats-Unis

Par Immanuel Wallerstein  |  8 novembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans les négociations qui, contre toute attente, ont repris entre l’Iran et les Etats-Unis, il faut bien admettre que ce sont les Iraniens qui se montrent les meilleurs dans l’art de frapper les esprits par des formules qui font mouche.

Quand le nouveau président iranien, Hassan Rouhani, a laissé entendre qu´il était prêt à renouer des relations diplomatiques avec le pays que les Iraniens ont longtemps appelé le « Grand Satan », chacun a retenu son souffle dans l’attente de savoir si le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, allait approuver l’initiative.

Or, dans un discours prononcé le 17 septembre, celui-ci déclarait : « Je souscris à ce que j’ai appelé il y a quelques années une "héroïque mansuétude", car cet état d’esprit est excellent et nécessaire dans certaines situations, pour autant qu’on ne trahisse pas ses grands principes. »

Fort de ce soutien apporté à l’« héroïque mansuétude », Rouhani s’est rendu à l’ONU pour engager un rapprochement. Lui et le président Obama ont fait un délicat pas de deux sur la scène mondiale, en se gardant bien de se serrer la main en public. Les deux camps ont toutefois convenu que le secrétaire d’État américain, John Kerry, et le ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, se reverraient à la fois en public et en privé, pour tenter de trouver des sujets d’entente.

Il en a résulté l’idée iranienne d’un coup de téléphone de Barack Obama à Hassan Rouhani, qui a eu lieu. Selon le président iranien, cet appel a été le signe d’une « interaction constructive ». Obama aura sans nul doute approuvé la formule. Mais d’une interaction constructive à une négociation réussie, il y a un long chemin à parcourir et le temps est compté. Dans chaque camp, la question porte sur le degré de mansuétude dont il est possible de faire preuve dans cette « interaction constructive », sans pour autant « trahir ses grands principes ». Cela demande une bonne dose d’héroïsme.

Rouhani et Obama veulent le succès des négociations pour les mêmes raisons, au nombre de trois. D’abord, ils savent tous deux qu’une guerre serait désastreuse pour chacun de leur pays. Ils pensent ensuite qu’un succès diplomatique renforcerait grandement leur position politique intérieure. Enfin, ils ont bien conscience des limites de leur pouvoir réel, tant leur pouvoir personnel que celui de leur pays. Un échec des négociations les affaiblirait considérablement, eux-mêmes comme l’État qu’ils incarnent.

Les deux hommes font face toutefois à une opposition très forte (pour ne pas dire formidable) au sein de leur propre camp. Chacun va devoir convaincre son pays qu’il serait le grand gagnant en cas d’accord final. En règle générale, dans les résolutions de conflit, les vrais accords « gagnant-gagnant » sont rares, surtout, comme c’est le cas ici, quand le conflit remonte à loin et est particulièrement complexe, voire un peu sordide.

De quelle marge de manœuvre cette « héroïque mansuétude » dispose-t-elle ? Elle est faible. D’abord, il y a une méfiance profondément ancrée de part et d´autre. Les Iraniens savent bien que les États-Unis, depuis le coup d’État fomenté par la CIA qui a renversé le premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953 – un forfait que le président Obama a fini par admettre –, se sont toujours employés à provoquer des changements de régime en Iran. Ils continuent de penser que c’est encore l’objectif des Américains, même si Obama les assure désormais que ce n’est pas – ou plus – le cas.

Les États-Unis se souviennent, quant à eux, de la prise de leur ambassade à Téhéran en 1979 et de la longue prise d’otages de leur personnel diplomatique. Ils soupçonnent, en outre, le régime actuel de chercher depuis longtemps à devenir une puissance nucléaire, en dépit des nombreuses dénégations des autorités iraniennes, dont celles de l’ayatollah Khamenei lui-même.

Les faucons des deux pays pensent que rien n’a changé et qu’il ne faut accorder aucun crédit aux déclarations diplomatiques de l’un ou l’autre camp. Montrons-nous toutefois optimistes : supposons que Rouhani et Obama pensent réellement ce qu’ils disent, à savoir que tous deux cherchent de bonne foi à trouver une solution qui donne tort aux faucons de chaque camp.

Que devraient-ils faire pour cela ? Pas mal de choses. Pour les Iraniens, l’objectif principal est que les États-Unis admettent que l’Iran dispose des mêmes droits sur le plan international que les autres pays en matière d’énergie atomique, c’est-à-dire le droit d’enrichir de l’uranium. Enrichir de l’uranium ne veut pas dire forcément fabriquer des armes nucléaires. Les Iraniens font observer que plusieurs pays (dont la Corée du Sud et le Brésil) enrichissent l’uranium à des niveaux supérieurs à celui que les États-Unis (et bien sûr Israël) refusent à l’Iran. Les Iraniens considèrent la position américaine non seulement comme une violation du droit international, mais également comme un affront fait à leur dignité.

Quant aux États-Unis, ils cherchent avant tout à obtenir la garantie – susceptible d’être contrôlée – que l’Iran ne fabriquera pas d’armes nucléaires. Ils ne précisent pas sur combien d’années ils souhaitent que les Iraniens s’engagent (pour toujours ?). L’un des problèmes est qu’il est très difficile de vérifier l’application de ce type d’engagement.

Les négociations sur l’avenir politique de la Syrie, qu’on appelle Genève 2, pourraient être l’occasion idéale d’un accord Iran-États-Unis. Les Russes, à qui l’on doit le fait que l’action militaire américaine en Syrie n’ait pas eu lieu, sont favorables à une participation de l’Iran aux négociations. S’ils parviennent à rallier à cette idée les États-Unis et les pays d’Europe occidentale, cela pourrait rassurer les Iraniens et les convaincre qu’on les considère sérieusement comme un partenaire capable de prendre part aux décisions concernant la région.

Genève 2 n’aura, certes, peut-être jamais lieu, avec ou sans l’Iran. A l’heure actuelle, les soi-disant rebelles syriens refusent de participer, et il n’est pas sûr que ceux qui pourraient malgré tout y participer représentent réellement les principales factions qui combattent sur le terrain.

L’Iran et les États-Unis partagent dans la région de nombreux intérêts – sur des questions touchant l’Afghanistan et l’Irak, ainsi que la Syrie et la Palestine. Mais en faire le constat objectif n’implique pas que les problèmes vont se régler. Les chances semblent plutôt faibles. Mais c’est exactement ce que je disais il y a quelques semaines à propos de la Syrie. Nous ne sommes pas à l’abri de surprises.

Immanuel Wallerstein

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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