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Usurpation d’identité politique par transfusion de sens

Par Bernard Cassen  |  3 novembre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Avec Le Monde diplomatique en español

L’usurpation d’identité est une forme de délinquance dont les victimes se comptent par centaines de milliers dans un pays comme la France. A partir de données en général frauduleusement obtenues et de vols de documents personnels, l’usurpateur se substitue à l’identité d’une autre personne et l’utilise pour commettre impunément toutes sortes de délits.
L’usurpation d’identité ne concerne pas seulement les individus. Elle sévit également dans la rhétorique politique où il est classique de prendre un mot en otage pour le vider de sa signification originelle et lui donner, par ce qui s’apparente à une transfusion — non pas de sang, mais de sens — un contenu exactement inverse. On pourrait multiplier les exemples, mais on en retiendra ici seulement deux qui reviennent constamment dans le débat politique national et européen : ceux de « réforme » et de « gauche ».

Historiquement, dans le champ politique et social, la notion de réforme a été associée au progrès, à l’émancipation des travailleurs, à la conquête de droits. Aujourd’hui, à l’inverse, dans le vocabulaire de ce que l’on peut appeler l’Internationale néolibérale — qui va du FMI à la Banque centrale européenne, en passant par la quasi totalité des gouvernements occidentaux —, le mot signifie en réalité « contre-réforme », c’est-à-dire démantèlement des services publics et de la protection sociale, privatisations, extension de la précarité baptisée « flexibilité », etc. Ce mot de « réforme », parfois complété par l’épithète « structurelle », revient de manière obsessionnelle dans le discours européen actuel, les gouvernements étant sommés par la Commission européenne [1] de « réformer » toujours davantage. Avec les résultats catastrophiques que l’on connaît.

Ce discours est dans l’ordre naturel des choses pour les libéraux qui ont toutes les raisons de se féliciter du succès d’une alchimie sémantique par laquelle le plomb de la régression sociale se transforme en or de la « réforme » [2]. Ils peuvent remercier la social-démocratie européenne qui, reniant trois quarts de siècle de sa propre histoire — à laquelle est associée la mise en place de l’Etat-providence —, s’est ralliée sans conditions à cette usurpation. Avec le zèle des convertis, elle multiplie même les actes de repentance pour se faire pardonner ses errements passés. Le premier ministre français, le « socialiste » Manuel Valls, en plein accord avec le président François Hollande, a récemment poussé l’exercice jusqu’à la caricature en allant proclamer son amour du business à l’université d’été du Medef, puis devant un parterre de patrons allemands, pour terminer en apothéose devant des banquiers de la City de Londres qui n’en demandaient pas tant !

La transfusion de sens subie par le mot « réforme » a également dénaturé le mot « gauche », avec des conséquences encore plus graves [3]. C’est en effet une catégorie politique structurante — dont les antécédents remontent à la Révolution française — qui se trouve privée de toute pertinence si l’on accepte que la social-démocratie fait encore partie de la gauche. En essayant de définir cette notion, Frédéric Lordon écrit que, en dernière instance, elle consiste en le refus de la souveraineté du capital [4].
Or la construction européenne — œuvre conjointe de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne — a sacralisé la liberté absolue de la finance qui se traduit symboliquement par l’indépendance de la Banque centrale européenne.

Ce faisant, elle a puissamment contribué, dans les faits, à la disparition de toute différence entre la droite et la gauche dite « de gouvernement » avec un double résultat : d’une part, en menant des politiques que pratiquement rien ne distingue de celles de ses adversaires proclamés, la social-démocratie fait la preuve de son inutilité politique et électorale et se condamne au déclin, voire à la disparition ; d’autre part, elle discrédite pour l’opinion l’idée de gauche elle-même, les citoyens mettant dans le même sac tous ceux qui se revendiquent d’elle. Pour les forces progressistes, l’un des défis à relever est de redonner du sens et de la substance à cette idée et d’en dénoncer les usurpateurs.

Notes

[1] La Commission ne fait cependant qu’appliquer, certes avec zèle, les traités que les gouvernements ont élaborés et fait adopter.

[2] Lire l’analyse de cette alchimie dans le sous-chapitre « Réforme » de l’ouvrage de Gérard Mauger Repères pour résister à l’idéologie dominante, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2013.

[3] Lire le sous-chapitre « Clivages factices et équivalences en trompe-l’œil dans le champ politique » in Repères pour résister à l’idéologie dominante, op.cit.

[4] Frédéric Lordon, « La gauche ne peut pas mourir », Le Monde diplomatique, septembre 2014.





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