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Commentaire n° 288, 1er septembre 2010

Xénophobie partout dans le monde ?

Par Immanuel Wallerstein  |  20 septembre 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le dictionnaire définit la xénophobie comme « la peur ou la haine des étrangers ou de toute chose étrangère ». Apparemment, ce fléau endémique existe partout dans le monde. Mais il arrive parfois qu’il infecte un plus grand nombre de personnes. Nous sommes dans l’un de ces moments.

Mais qui est défini comme étranger ? Dans le monde moderne, la loyauté la plus forte est, semble-t-il, celle que l’on doit à l’Etat dont l’on est citoyen. Cela s’appelle du nationalisme ou du patriotisme. Certes, certaines personnes privilégient d’autres loyautés que le patriotisme mais elles semblent minoritaires.

Bien entendu, les gens expriment leurs sentiments nationalistes dans bien des situations différentes. Dans une situation coloniale, le nationalisme s’exprime en tant qu’exigence de libération par rapport à la puissance coloniale. Dans une situation que certains qualifient de semi-coloniale, le nationalisme prend, semble-t-il, des formes similaires, cette situation étant celle d’un pays techniquement souverain mais qui vit à l’ombre d’un Etat plus puissant et s’en sent opprimé.

Et puis il y a le nationalisme de l’Etat puissant qui s’exprime par l’affirmation d’une supériorité technique et culturelle et dont ses partisans ressentent qu’il leur donne le droit d’imposer leurs vues et leurs valeurs sur des Etats plus faibles.

Le nationalisme de l’opprimé peut mériter nos applaudissements car c’est quelque chose d’estimable et de progressiste. Le nationalisme oppressif du fort peut valoir notre condamnation en tant que chose indigne et rétrograde. Il existe toutefois une troisième situation où le nationalisme xénophobe pointe son nez. C’est celle d’un Etat dans lequel la population ressent ou redoute une perte de puissance, se sent d’une façon ou d’une autre en « déclin ».

Inévitablement, le sentiment de déclin national se trouve particulièrement exacerbé en des temps de grandes difficultés économiques, situation dans laquelle le monde se trouve aujourd’hui. Il n’est donc pas surprenant qu’une telle xénophobie ait commencé à jouer un rôle de plus en plus important dans la vie politique des Etats autour de la planète.

On le voit aux Etats-Unis où le mouvement Tea Party veut « reprendre le pays » et « restaurer l’Amérique et (…) son honneur ». Lors du rassemblement de Washington, le 28 août, l’organisateur de cette manifestation, Glenn Beck, pouvait ainsi déclarer : « quand je regarde les problèmes dans notre pays, très honnêtement, je crois que ce que nous sentons sur nos nuques c’est le souffle chaud de la destruction et je ne vois nulle part quelqu’un qui cherche politiquement à y mettre le coup d’arrêt ».

Au Japon, une nouvelle organisation, le Zaitokukai, a encerclé en décembre dernier une école primaire coréenne de Kyoto, réclamant « l’expulsion des barbares ». Son dirigeant revendique le modèle du Tea Party pour le Japon car son sentiment est que son pays souffre désormais d’une perte de respect sur la scène internationale et s’est engagé dans la mauvaise direction.

L’Europe, comme l’on sait, voit dans quasiment tous les pays monter en puissance des partis qui cherchent à expulser les étrangers et à rendre le pays exclusivement aux « vrais citoyens », et ce alors même que la question de savoir combien de générations de descendance ininterrompue sont nécessaires pour définir un vrai citoyen reste insaisissable.

Et ce phénomène n’est pas absent des pays du Sud, que ce soit en Amérique latine, en Afrique ou en Asie. Inutile de citer le nombre répété de cas où la xénophobie a montré sa face hideuse.

La vraie question est de savoir si quelque chose peut être fait pour contrer ses conséquences pernicieuses. Il existe une école de pensée selon laquelle, fondamentalement, il faut coopter ces slogans, les répéter sous une forme édulcorée et simplement attendre le moment du cycle où la xénophobie s’estompera avec le retour d’une période économique plus clémente. C’est la position de la plupart de ce qu’on peut appeler des partis de droite et de centre-droit de l’establishment.

Mais qu’en est-il des partis de gauche et de centre-gauche ? La plupart d’entre eux, certes pas tous, paraissent intimidés. Ils semblent craindre, une fois encore, d’être taxés d’« anti-patriotes », de « cosmopolites » et s’inquiètent du risque d’être emportés par la marée, dût-elle même refluer à l’avenir. Aussi parlent-ils, sans vigueur, de valeurs universelles et des « compromis » avec la pratique. Cela les sauve-t-il ? Parfois oui, mais la plupart du temps non. Ils sont souvent emportés par la marée. Ils la rejoignent même parfois. L’histoire passée des partis fascistes est remplie d’exemples de leaders « de gauche » qui devinrent des fascistes. Ce fut, après tout, l’histoire de l’homme qui a quasiment inventé le mot fasciste, Benito Mussolini.

La volonté de pleinement embrasser des valeurs égalitaires, lesquelles incluent le droit de toutes sortes de communautés à pratiquer leur autonomie dans une structure politique nationale qui concilie la tolérance mutuelle de multiples autonomies, est une position politiquement difficile tant à définir qu’à défendre. Mais c’est probablement la seule à même d’offrir une espérance durable pour la survie de l’humanité.

Par Immanuel Wallerstein

[Copyright Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com, 1.336.686.9002 or 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers est autorisé, pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, édités deux fois le mois, sont censés être des réflexions sur le monde contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.]





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