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Apprendre de l’Amérique latine

Par Christophe Ventura  |  1er novembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Depuis 1998 et la première élection de Hugo Chavez au Venezuela [1], un nouveau cycle politique s’est ouvert en Amérique latine. Il se caractérise par l’émergence, dans une majorité de pays [2], d’une nouvelle gauche du progrès humain au pouvoir. Partout, elle s’est appuyée sur le développement d’un fort mouvement des idées et des luttes sociales contre les politiques néolibérales et les oligarchies inféodées à Washington. Elle a en commun, au-delà de la diversité de ses acteurs et des expériences en cours, d’avoir tiré le bilan de l’échec et de l’écroulement du communisme d’Etat, en même temps que de celui de la conversion aboutie de la social-démocratie en un social-libéralisme d’accompagnement et de rafistolage du système capitaliste globalisé. En Amérique latine, cette social-démocratie là s’est dissoute comme projet théorique et comme stratégie. Ayant renoncé au dépassement du capitalisme, et au nom d’une ruineuse stratégie d’accompagnement du système, elle a finalement permis, et même organisé, le démantèlement des sociétés latino-américaines. Elle s’est effondrée électoralement dans plusieurs pays. Enfin, elle s’est parfois même retournée contre le peuple (Caracazo de 1989 au Venezuela).

C’est le premier enseignement que nous offre le scénario latino-américain : les peuples écrasés par le rouleau compresseur néolibéral (démantèlement de l’Etat et des services publics, libéralisations et privatisations, austérité généralisée, etc.) peuvent renverser l’ordre établi qu’ils ne sont pas condamnés à subir. Il nous indique également comment des systèmes politiques et institutionnels établis depuis des décennies peuvent, dans certaines conditions historiques, s’effondrer rapidement en entraînant dans leur fulgurante chute des partis (conservateurs et sociaux-démocrates) incapables de résoudre les problèmes concrets des populations.

Les processus de transformation sociale et démocratique en Amérique latine nous montrent que – pour construire un rapport de forces durable dans la société contre les pouvoirs économiques et financiers et leurs représentants et divers relais qui subsistent largement en dehors du pouvoir d’Etat, notamment dans les sphères économiques, institutionnelles, médiatiques et internationales –, il faut poursuivre des objectifs qui s’inscrivent dans une radicalité concrète [3], elle-même rendue possible par la mise en place d’une méthode permanente : l’implication populaire.

Celle-ci passe, en premier lieu, par l’organisation de processus constituants pour refondre le système politique et le jeu démocratique, le développement et la multiplication des formes de consultation des populations (élections, référendum, référendums révocatoires, etc.), la démocratisation du spectre médiatique (soutien à la création de médias communautaires, renforcement de services publics de l’information, lois anti-concentration, etc.), le développement de l’éducation, le renforcement de la démocratie participative à tous les échelons (certains Latino-américains parlent de « démocratie protagonique »).

De ce point de vue, l’Amérique latine est loin des clichés médiatiques qui abondent sur les supposées dérives « autoritaires » des expériences en cours. Elle invente au contraire de nouveaux processus politiques historiques dans lesquels les forces populaires – et en particulier les pauvres comme sujet politico-social – construisent leur émancipation à travers la mise en place de politiques concrètes qui, progressivement, ouvrent la voie à une transformation plus profonde des structures de la société. Et ce, dans le cadre d’un vif conflit démocratique assumé dans lequel les forces associées aux régimes antérieurs continuent – avec de nombreux soutiens extérieurs et médiatiques – d’agir.

Dans ce bras de fer permanent, les positions des classes moyennes formées au cours des périodes passées – ou émergentes dans le cadre des processus actuels qui ont réduit la pauvreté et élevé le niveau global de richesse dans chaque pays – seront influentes pour observer l’évolution du rapport de forces et les perspectives d’approfondissement – ou de stagnation – des politiques de rupture.

Dans tous les pays où elle se déploie, la gauche latino-américaine construit l’Etat social lorsque celui-ci disparaît progressivement dans nos sociétés sous la pression de la globalisation et sous le prétexte de la crise. Cette gauche latino affirme – et c’est aussi un enseignement – que l’investissement dans des politiques de justice sociale constitue un facteur de progrès et de prospérité pour la société.

L’Amérique latine est la seule région du monde dans laquelle une fissure s’est produite dans l’hégémonie du néolibéralisme. L’ « autre gauche » latino-américaine fait la démonstration qu’il est possible de faire autrement lorsque la volonté politique s’installe, face aux marchés, au poste de commandement.

Et cette région n’est pas n’importe laquelle. Elle concentre en effet de formidables richesses convoitées dans le nouveau jeu géopolitique mondial à l’heure de la crise systémique du capitalisme. L’Amérique latine rassemble 1/3 des ressources mondiales d’eau potable, d’immenses réserves en hydrocarbures, en gaz, en minerais divers, en métaux rares, la plus grande biodiversité au monde, le plus important potentiel agricole, etc.

Dans ce contexte, elle est le laboratoire de nouvelles formes d’intégration régionale qui cherchent à bâtir la souveraineté et l’indépendance du sous-continent et de ses peuples face aux prétentions hégémoniques des puissances tutélaires traditionnelles de la région (Etats-Unis et pays européens). Qu’il s’agisse de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) crée en 2004, de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) fondée en 2008 ou de la Communauté des Etats de l’Amérique latine et de la Caraïbe (Celac) lancée en 2011, toutes ces initiatives et regroupements de pays conçoivent les voies de l’intégration régionale par des mécanismes qui ne consacrent pas le marché et le libre-échange au cœur des processus, mais les principes de coopération, de solidarité et de complémentarité.

C’est notamment pour toutes ces raisons que les progressistes du monde doivent s’intéresser à l’Amérique latine. Celle-ci est une source d’inspiration en ce sens qu’elle offre un terrain d’élaboration et d’expérimentation unique pour certaines politiques qu’ils promeuvent. Elle permet aussi d’en observer les contradictions, les limites et les réussites.

L’Amérique latine offre, par exemple, le cadre d’un débat inédit au sein de la gauche et des mouvements sociaux sur la question du modèle de développement qu’il convient de construire au-delà du post-néolibéralisme. Au cœur de celui-ci se trouve la question environnementale alors que le modèle de développement latino-américain se caractérise par le fait qu’il organise l’intégration des pays de la région aux marchés internationaux via une reprimarisation des économies [4].

L’Amérique latine permet enfin de comprendre comment les acteurs sociaux et politiques se mobilisent et se mettent en mouvement pour faire bouger les lignes dans des sociétés meurtries par les oligarchies et le néolibéralisme. Et ce, tandis que notre continent s’enfonce dans une crise économique, sociale et démocratique d’une ampleur jamais connue depuis les années 1930 et dont les principaux responsables sont les mêmes [5] qui ont saccagé les sociétés latino-américaines… avant que celles-ci ne se rebellent.

N.B : une version première de ce texte est déjà parue dans le journal A Gauche (octobre 2012).

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Notes

[1] Ce dernier a été réélu le 7 octobre 2012 pour un nouveau mandat. Voir le dossier de Mémoire des luttes « Elections au Venezuela »

[2] Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Nicaragua, Paraguay (avant le coup d’Etat de 2012), Pérou, Uruguay, Venezuela.

[3] Il s’agit de politiques visant à organiser une réappropriation par la puissance publique des ressources nationales et des sphères économiques et financières abandonnées à la finance, à élargir le périmètre de la propriété sociale, à consolider l’accès des populations – notamment pauvres et indigènes – aux droits fondamentaux et à développer de nouveaux droits sociaux et environnementaux, etc.

[4] L’Amérique latine s’intègre à la mondialisation par le biais du développement considérable de ses exportations de matières premières, minières et agricoles vers les marchés internationaux, principalement ceux d’Asie et de Chine. La part des produits primaires dans la production globale des richesses augmente dans la plupart des pays de la région. Et ce, au détriment de la part des produits industriels et à haute valeur ajoutée. Lire Bernard Duterme (dir.) Etat des résistances dans le Sud. Amérique latine. Syllepse, coll. « Alternatives Sud », Paris, 2012 et Pierre Salama, Les économies émergentes latino-américaines.- Entre cigales et fourmis. Armand Colin, Paris, 2012.

[5] Fonds monétaire international, marchés financiers, auxquels s’ajoutent en Europe la Commission européenne et la Banque centrale européenne.





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