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Comment a été fabriquée la star de l’opposition vénézuélienne : Leopoldo Lopez

Par Roberto Lovato  |  11 septembre 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

​Dirigeant du parti d’opposition de droite Voluntad Popular (Volonté populaire) au Venezuela, Leopoldo López a été condamné jeudi 10 septembre 2015 à treize ans et neuf mois de prison par le Tribunal de justice de Caracas.

M. Lopez​ purgera sa peine dans le complexe carcéral de Ramo Verde situé dans la capitale où il​ était détenu depuis le 18 février 2014 à la suite des violences de rue, les « Guarimbas » (Lire « Venezuela : la fabrique de la terreur »),​ qui avaient, à partir du 12 février 2014 à Caracas, frappé le pays et provoqué sur ​l’ensemble du territoire la mort de quarante-trois personnes, ainsi que des centaines de blessés et de nombreux dégâts matériels.

Le fondateur de Voluntad Popular était accusé d’être le principal instigateur de ces événements. Le jugement du 10 septembre le rend ​coupable de « commission de délits d’incendie volontaire, d’incitation au trouble à l’ordre public, d’atteintes à la propriété publique et d’association de malfaiteurs ».

Qui est Leopoldo López ? Mémoire des luttes publie ci-dessous​ le portrait que lui a récemment consacré l’influente revue américaine Foreign Policy.

Près de dix-huit mois se sont écoulés depuis les manifestations qui ont touché Caracas, et la presse américaine n’a pas caché depuis sa sympathie pour Leopoldo Lopez, 44 ans, dirigé incarcéré de l’opposition radicale vénézuélienne. Il a été dépeint comme la synthèse de Nelson Mandela, Gandhi et, son grand oncle éloigné, Simon Bolivar, dans sa façon très directe et charismatique de faire de la politique. Newsweek a détaillé ses « yeux marrons scintillants et ses pommettes saillantes » et a fait de Lopez « un révolutionnaire qui a tout pour lui ». Le New York Times a publié une photo de lui, la tête haute, le poing levé, faisant face à une foule de manifestants en colère. Il lui a même accordé une plate-forme dans sa page d’éditos. A New York, lors de la session des Nations Unies de septembre, des manifestants se sont rassemblés pour afficher leur soutien à Lopez, et le président Barack Obama l’a intégré à la liste des prisonniers politiques victimes d’Etats répressifs, tels que la Chine et l’Egypte, qui « méritent d’être libérés ». Lopez, qui a déjà donné des interviews torse nu, en est venu à incarner la liberté et la démocratie dans le monde entier, des stars – de Kevin Spacey à Cher – se ralliant à sa cause, tandis que le hashtag #freeleopoldo se répand comme une traînée de poudre sur Twitter.

Mais au Venezuela, le tableau se révèle bien plus complexe. Lopez est en prison depuis février 2014 pour des accusations d’incendie criminel, troubles à l’ordre public et complot lié à la première vague de protestation contre le gouvernement, le 12 février 2014, qui a coûté la vie à trois manifestants et a été le point de départ de plusieurs semaines de manifestations, de barricades dans les rues, d’actes de vandalisme et de violences diverses. Les charges pesant contre lui, qu’Amnesty International qualifie de « motivées par des considérations politiques » pourraient lui valoir une peine de prison de 10 ans. Hors des tribunaux, le débat continue de faire rage entre ceux qui croient que Lopez est un combattant de la liberté devant faire face à des chefs d’accusation fallacieux et ceux qui croient qu’il est un « fasciste » violent, comme l’affirme le gouvernement du président Nicolas Maduro.

Comparé à cet épisode de manifestations de rue (qui a causé au final la mort de 43 personnes : des manifestants anti-gouvernementaux, des manifestants pro-chavistes, et des membres des forces de l’ordre), le procès de Lopez s’est déroulé sans heurts. Le juge a été loin d’être réceptif au plaidoyer de Lopez, rejetant 64 des 65 témoins appelés à la barre par ses avocats, tandis qu’il a permis à 108 témoins d’appuyer l’accusation. « Ce n’était pas un procès  », écrit-il depuis sa prison l’été dernier. « C’est un peloton d’exécution ». En septembre dernier, sur son compte Twitter officiel, il prétendait que Maduro et son ministre de l’intérieur étaient « les seuls vrais responsables des actes de violence ». Malgré tout, quand les auditions ont repris en février 2015, les médias vénézuéliens en ont à peine rendu compte.

Les dates d’audiences à Caracas n’ont généralement attiré qu’un petit nombre de sympathisants devant le tribunal, accompagnant Lilian Tintori, la femme de Lopez. D’autres leaders importants de l’opposition se sont tenus à distance, tout en continuant régulièrement à exprimer leur soutien à la libération de Lopez. Récemment, son parti (Voluntad popular) a lancé une campagne pour convoquer une assemblée dans le but de réécrire la constitution et de réorganiser le gouvernement, une attitude qui a été critiquée. Le leader d’un parti rival aussi membre de l’opposition a lancé un appel à la « responsabilité et à la maturité », tandis qu’un gouverneur aussi membre de l’opposition a lancé un appel pour en en finir avec l’ « anarchie ou les guarimbas », ces barricades qui représentaient la tactique préférée des jeunes partisans de Lopez.

* * *

Lors de mes visites au Venezuela l’année dernière, il était clair que Lopez conservait le statut de rock star parmi les jeunes activistes de l’opposition, même après son arrestation. « Leopoldo est une personne possédant des valeurs démocratiques et catholiques extrêmement fortes », me confiait Alejandro Aguirre, membre de la JAVU (Jeunesse militante unifiée du Venezuela), un des principaux groupes étudiants derrière les événements de février. « C’est aussi un athlète », ajoutait-t-il, quand je l’ai rencontré le 7 mai à l’occasion du forum de l’opposition « Penser différemment n’est pas un crime », organisé par El Nacional, un des plus grands journaux du pays. « Les athlètes sont toujours moralement propres, exemplaires, [et] mentalement plus forts que les autres personnes ». Il m’a dressé également le portrait de Lopez en tant que bon père de famille. « Leopoldo, disait-t-il, est un exemple pour la jeunesse ».

Un peu plus tard cette même journée, la télégénique Tintori, ancien mannequin, championne de kite-surf, et star de la télé réalité, faisait son apparition dans un rassemblement en faveur des prisonniers politiques organisé à Chacao, l’arrondissement de Caracas où son mari avait auparavant été maire et qui est devenu un des quartiers généraux de l’opposition anti-gouvernementale. Il se trouve qu’il s’agit aussi d’une des zones les plus riches de tout le pays. Pleine d’énergie dans son pimpant k-way orange, avec son sourire impeccable et sa longue chevelure blonde, Tintori étale tout son savoir faire en tant que porte-étendard de son mari emprisonné.

« Ils veulent emprisonner notre rêve ! » criait-elle, posant à côté d’un portrait grandeur nature de son mari qui est devenu omniprésent dans les bastions de l’opposition des quartiers opulents de l’est de Caracas. Elle a loué le bilan de son mari en tant que maire, mentionnant une clinique de Chacao où les médecins « s’occupent de vous avec amour, comme si vous étiez quelqu’un de spécial ». Et de continuer : « C’est ce que nous, Vénézuéliens, nous sommes : tous égaux, des droits pour tous sans distinction et sans privilèges ! Aujourd’hui, la lutte d’une personne est la lutte de tous ! ».

Les événements de la journée offraient un aperçu du populisme médiatique qui a permis à Leopoldo Lopez et à son parti politique de réussir là où l’opposition vénézuélienne traditionnelle, regroupée dans la MUD, le Rassemblement de l’Unité Démocratique, a échoué. L’opposition a perdu gros dans 18 des 19 élections nationales, régionales et référendums qui se sont tenus depuis que l’ancien président Hugo Chavez a été élu pour la première fois, en 1998. Bien que les médias américains en parlent peu, il existe des dissensions profondes entre la MUD et son leader, Henrique Capriles, et l’aile plus jeune et radicale de l’opposition vénézuélienne, menée par Lopez ; ces différences sont rapportées par les médias vénézuéliens avec la passion des telenovelas. « Pour les partis d’opposition, il n’y a que Lopez qui parvient à énerver autant que Chavez », selon Mary Ponte, cadre du parti d’opposition de centre-droit Primero Justicia, d’après un câble diplomatique américain datant de 2009. « La seule différence entre les deux, c’est que Lopez est bien plus séduisant ». Dans un autre paragraphe du même câble de l’ambassade américaine intitulé « Le problème Lopez », les fonctionnaires du Département d’Etat américain décrivent Lopez comme «  une figure qui divise l’opposition » et qui est « souvent décrite comme arrogante, vindicative et assoiffée de pouvoir – mais les responsables des autres partis lui reconnaissent une popularité persistante, du charisme et un talent d’organisateur ». Il est certain qu’aucun autre leader de l’opposition vénézuélienne n’a réussi autant que lui à se projeter sur la scène internationale.

Mais à l’international le capital sympathie de Lopez dépend fortement de son image de paladin de la démocratie – quelqu’un d’éloigné de la très impopulaire tentative de coup d’Etat d’avril 2002, quand des responsables de l’armée et du patronat ont chassé le président Chavez du pouvoir pendant 47 heures. Un document publié en juillet 2014 pendant son procès, rédigé par deux des avocats qui l’ont représenté lui et sa famille – Jared Genser et José Antonio Maes – affirme que « Lopez n’était pas un partisan du coup d’Etat et il n’a pas signé l’acte instituant le gouvernement de transition démocratique et d’unité nationale (le « Décret Carmona »), le document qui a servi pour tenter de chasser Chavez et de dissoudre l’Assemblée nationale ainsi que la Cour suprême (…) tout comme il n’était pas un allié des leaders patronaux qui ont mené le putsch ». Lopez aime afficher sa loyauté envers la constitution, comme il le rappelle dans un éditorial du New York Times publié en mars 2014 dans lequel il écrit : « Un changement de dirigeant peut être réalisé dans le respect du cadre constitutionnel et légal ».

Mais des interviews avec des figures-clés du coup d’Etat de 2002, un coup d’œil aux plus proches collaborateurs de Lopez, et un examen de la presse vénézuélienne, des enregistrements vidéo de l’époque et des documents du gouvernement américain révèlent une figure tout de même un peu plus complexe.

* * *

Leopoldo Lopez est né en 1971, dans une des familles les plus élitistes du Venezuela ; il est descendant direct à la fois du leader révolutionnaire du 19ème siècle Simon Bolivar et du premier président du Venezuela, Cristobal Mendoza. Sa mère, Antonieta Mendoza de Lopez, est un haut cadre dirigeant du Groupe Cisneros, un conglomérat médiatique international. Son père, Leopoldo Lopez Gil, un restaurateur et homme d’affaires qui siège au comité de rédaction du quotidien El Nacional.

« J’appartiens au 1 % des gens privilégiés », a confié Lopez lorsqu’il était adolescent, bien avant que le mouvement Occupy popularise ce terme, lors d’un entretien au journal étudiant de la Hun School de Princenton, un internat d’élite situé dans le New Jersey. C’est à Hun, où l’on trouve parmi les anciens élèves des princes saoudiens, l’enfant d’un président américain, et le fils d’un PDG d’une des 500 plus grandes entreprises au monde, que Lopez a ressenti ce qu’il décrit comme « le réveil des responsabilités que j’avais envers le peuple de mon pays ».

Après l’internat de Hun, Lopez a suivi son cursus au Kenyon College, une université d’arts libéraux [1] de l’Ohio, où il a noué des relations qui lui sont très utiles aujourd’hui. C’est un de ses anciens camarades de classe et aujourd’hui consultant politique, Rob Gluck, qui a organisé la création de Friends of Free Venezuela, le groupe de pression qui est derrière une campagne médiatique très importante aux Etats-Unis pour promouvoir la libération de Lopez. Comme preuve de « l’emprise considérable que [Lopez] a sur les gens », Gluck, un porte-parole du groupe, m’a dit, « dans les jours qui ont suivi son arrestation, en réalité en l’espace de quelques heures seulement », des amis de Kenyon qui occupent des postes importants dans les secteurs du journalisme, de la communication, du lobbying et dans le gouvernement, étaient en train d’« envoyé des e-mails, sont rentrés en contact, se sont portés volontaires nous demandant ce qu’ils pouvaient faire ».

Ce sont quelques-uns de ces anciens camarades de classe qui ont finalement créé la campagne Free Leopoldo, un groupe de lobbying au bras long qui a mené une campagne dynamique en termes de relations publiques et sur les médias sociaux au nom de Lopez. Parmi les camarades de Kenyon qui ont contribué à propulser la campagne Free Leopoldo aux États-Unis se trouve Leonardo Alcivar, un opérateur politique du Parti Républicain qui a conduit les stratégies de communication pour la campagne de Romney ainsi que la Convention nationale républicaine de 2004, et il travaille aujourd’hui dans un cabinet de communication qui conseille les entreprises en stratégie web. Free Leopoldo confère à Lopez une force de frappe médiatique aux Etats-Unis que personne d’autre ne possède au sein de l’opposition vénézuélienne.

Gluck est lui-même aussi un ancien stratège du parti Républicain qui a travaillé pour la campagne présidentielle de Lamar Alexander et la campagne réussie cherchant à destituer le gouverneur de Californie Gray Davis, ce qui a conduit à l’élection d’Arnold Schwarzenegger. Il est actuellement un associé du High Lantern Group, une firme californienne spécialisée dans les stratégies de communication. Il signale que Lopez a « toujours été un progressiste » et si on devait le placer sur le spectre politique américain, alors il serait « à la gauche du centre ». Gluck dirige Friends of Free Venezuela bénévolement – « mon temps personnel, ma passion et mes relations » me suffisent, dit-il – mais son entreprise de communication a été aussi choisie par la famille de Lopez « pour diffuser le message à propos de la situation de Lopez » clame-t-il.

Après Kenyon, Lopez est allé à l’Ecole de gouvernement John F. Kennedy de Harvard, où il a rencontré une autre personne influente qui deviendra avec le temps un de ses soutiens décisifs – le vénézuélien Pedro Burelli, ancien cadre de JP Morgan et membre –avant l’arrivée de Chavez à la présidence- du Conseil d’Administration de PDVSA, l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne, qui contrôle les plus grandes réserves de pétrole brut du monde. Ils se sont rencontrés, raconte Burelli, pendant une campagne de recrutement à Harvard alors que Burelli était encore chez JP Morgan. « Quelqu’un a attiré mon attention sur ce jeune vénézuélien qui était à l’Ecole Kennedy où j’avais terminé mes études quelques années auparavant  », dit Burelli, désormais consultant d’entreprise chez B+V Advisors, « et je suis rentré en contact avec lui. »* Lopez a commencé à travailler à PDVSA en 1996 et y est resté trois ans comme analyste. En 1998, la mère de Lopez a également rejoint PDVSA, comme vice-présidente des affaires commerciales, après une longue carrière dans diverses succursales.

Burelli se considère comme un « très bon ami » de Lopez, et il fait savoir qu’il a donné des conseils informels au dirigeant de l’opposition durant tout son parcours politique émaillé de tensions, du temps passé par Lopez chez PDVSA à un de ses affrontements les plus récents avec le gouvernement Maduro. Burelli a expliqué que lorsqu’il était à PDVSA, Lopez a contribué à fonder un groupe du nom de Primero Justicia – qui a conduit, en 2000, à la formation d’un parti d’opposition du même nom. En 1998, une enquête publique a démontré que la mère de Lopez avait fait transiter 120 000 dollars de dons privés venant d’entreprises, de PDVSA vers Primero Justicia, alors qu’elle et son fils se trouvait dans l’entreprise, en violation des lois anti-corruption. Les avocats de Lopez soulignent que Primero Justicia était alors une organisation à but non-lucratif, non un parti, et que Lopez n’a jamais été poursuivi devant la justice. Mais le contrôleur général qui a mené à l’enquête a néanmoins privé Lopez de tout poste électif de 2008 à 2014.

Lopez a quitté Primero Justicia en 2007 après des querelles avec d’autres membres de son parti, passant d’un parti à un autre, ce qui mena à une chimérique campagne présidentielle en 2012 pour son parti actuel, Voluntad popular. Il a joué également, durant ces années-là, un rôle charnière dans la montée du mouvement étudiant. Un câble du Département d’Etat datant de 2007 rapporte que, « le jeune et dynamique maire d’opposition de Chacao à Caracas, Leopoldo Lopez, s’est adressé aux étudiants lors des toute premières manifestations dans sa juridiction et il les conseille activement dans les coulisses », un autre câble décrit Lopez comme « celui qui alimente le mouvement étudiant ». Certains leaders de la JAVU, y compris un mentionné dans les câbles, sont devenus actifs dans Voluntad popular, le parti qui a propulsé Lopez sur le devant de la scène politique nationale.

Alors que Lopez affûtait ses talents politiques et forgeait sa base, il restait encore dans l’ombre de son ancien allié dans l’opposition vénézuélienne, Henrique Capriles, qui restait le leader de Primero Justicia, qui se présentait pour une seconde fois aux présidentielles. Mais Capriles a essuyé une lourde défaite face à Chavez, perdant avec un écart d’un million de voix, en 2012, contribuant aux pertes catastrophiques enregistrées par la coalition d’opposition dans les régionales de la même année. En 2013, Capriles a perdu une nouvelle fois face à Maduro, bien que le résultat fût beaucoup plus serré. Ces défaites ont créé de nouvelles divisions au sein de l’opposition et, combinées à la crise économique et à la longue attente avant la prochaine présidentielle, en 2019, ont encouragé Lopez et ses alliés étudiants à battre le pavé en février 2014, scandant des slogans pour la « Liberté ! » et la « Démocratie ! ». Ils ont également commencé à lancer des mots d’ordre pour la « salida », le départ de Maduro, un cri qui avait été abondamment utilisé en 2002 contre Chavez.

* * *

La démocratie est au cœur des stratégies de légitimation du nouveau mouvement plus radical. Et au cœur de cette stratégie la capacité de son leader charismatique à prendre ses distances avec la brève tentative de coup d’Etat de 2002 qui reste une plaie politique béante.

En avril 2002, au beau milieu d’une grève générale menée par l’opposition contre PDVSA et de manifestations de masse contre (et de soutien pour d’autres) le président Hugo Chavez, une bande de militaires et de chefs d’entreprise ont arrêté Chavez et nommé un président par intérim, Pedro Carmona, qui était alors président de la Fédération des chambres de commerce du Venezuela.

Le document essentiel où les comploteurs annonçaient leur nouveau gouvernement a été signé à Miraflores, le palais présidentiel, le 12 avril 2002, le jour où Chavez était arrêté et Carmona prenait le pouvoir. Connu sous le nom de « Décret Carmona », le document dissolvait l’Assemblée nationale et la Cour suprême, annihilant de fait la constitution de 1999.

Le sort de la tentative de putsch s’est joué sur les événements qui ont suivi, au moment où l’opposition montait une grève générale, des manifestations de masse ainsi qu’une campagne médiatique pour asseoir la légitimité du gouvernement Carmona au Venezuela et à l’étranger. Alors que la tentative de coup était dénoncée par des gouvernements aux quatre coins du globe, l’administration George W. Bush refusa de faire de même, donnant un nouveau souffle aux espoirs de Carmona. Pendant plusieurs jours, des hauts dignitaires de l’armée ont fait pression sur Chavez afin qu’il abandonne le pouvoir de son plein gré, et les leaders putschistes ont alors proclamé, de façon fallacieuse, qu’il l’avait fait. Pendant ce temps, des forces pro-chavistes ont organisé des manifestations de masse ; surfant sur la vague, des officiers pro-Chavez ont menacé de déposer Carmona. Il a alors démissionné, et Chavez a été ramené par voie aérienne au palais présidentiel.

Ce coup d’état manqué reste très impopulaire au Venezuela, et la décision d’en finir avec la constitution n’y a pas joué un petit rôle. Ce document qui avait été approuvé trois années auparavant par une majorité écrasante des Vénézuéliens, y compris de nombreux sympathisants de l’opposition. Un sondage datant de septembre 2003, publié par Datanalisis un des principaux instituts de sondages du pays, montrait que 90 % des sondés préféraient que la crise politique du pays se résolve par des moyens légaux, démocratiques et pacifiques. L’impopularité du putsch a été confirmée par la suite, avec la victoire éclatante de Chavez lors du référendum de 2004, qui aurait pu le destituer. Et ces deux jours de 2002 restent un sujet « délicat » au sein de l’opposition, selon le président de Datanalisis, Luis Vicente Leon : « Ils ont tenté quelque chose qu’ils essaient d’oublier », dit-il, « et ils veulent qu’on continue à l’oublier ».

Lopez et ses alliés de la frange radicale de l’opposition ont longtemps essayé de s’en distancier. Tout au long de ces années, Lopez a insisté sur le fait qu’il n’avait pas signé le décret de Carmona – aucune preuve indique qu’il l’ait fait – et qu’il n’avait joué aucun rôle dans l’organisation du coup. « A aucun moment Lopez n’a été un promoteur du putsch, il n’a pas non plus été allié aux leaders patronaux qui l’ont mené », trouve-t-on dans le papier blanc de ses avocats. Le document a été publié le 21 juillet 2014, à une conférence de presse du National Club Press qui présentait un appel plein de pathos à la « solidarité » et à la libération de son mari. « Cela me brise le cœur », a-t-elle déclaré devant le panel de journalistes et de partisans réuni, « de devoir expliquer à ma fille après chaque visite pourquoi son père ne peut pas revenir à la maison ».

Mais les dépêches de presse, les archives parlementaires, les documents du gouvernement américain, les films d’époque ainsi que les entretiens montrent que Lopez n’était pas aussi loin du putsch que lui et ses représentants ne le prétendent. Les leaders putschistes et signataires du décret Carmona comprennent des figures qui étaient à l’époque, ou sont maintenant, des proches de Lopez. Leopoldo Martinez, formé à Harvard, pendant des années leader de l’opposition au Parlement, dirigeait Primero Justicia avec Lopez ; il fut nommé ministre des finances de l’éphémère gouvernement Carmona. Maria Corina Machado, la plus proche alliée de Lopez, qui a appelé avec lui aux manifestations de février dernier, était une signataire ; tout comme Manuel Rosales, ancien leader d’Un Nuevo Tiempo, un parti que Lopez a rejoint et aidé à construire en 2007 (il en a été exclu en 2009). Parmi les près de 400 figures du monde patronal et politique, de l’armée, des médias qui ont signé le décret lors d’une cérémonie pompeuse en avril 2002 à Miraflores – alors que Chavez était détenu, non loin de là, sur une installation militaire – se trouvait Leopoldo Lopez Gil, son père.

En mai, au cours d’un rassemblement de prisonniers politiques à Caracas, j’ai approché Lopez père pour le questionner sur sa décision de signer le décret. « Je ne l’ai pas fait, personne parmi ceux qui étaient là, n’ont signé aucun ‘décret’ », a-t-il répondu. « Ce qu’ils ont fait circuler, c’était une feuille de présence qui a été mal interprété par la suite. Comment allions-nous signer quelque chose que nous n’avions même pas lu ? ». Mais la vidéo de Carmona signant le 12 avril, qui n’a été révélée que ces dernières années, nous renseigne sur une réalité bien différente : une salle bondée d’hommes en costume-cravate alors que des passages du décret étaient lus, officialisant la dissolution de toutes les branches du gouvernement sous un tonnerre d’applaudissements, par Daniel Romero, le procureur général nommé par Carmona. La vidéo montre également Carmona intronisé comme président, et Romero invitant les présents à « signer le décret qui venait d’être lu, apporter leur soutien au processus en marche ».

Au moment du coup d’Etat raté, le jeune Lopez, trente ans, était maire de Chacao, district de Caracas. Il a soutenu à la fois la grève générale du 9-10 avril et la manifestation massive de l’opposition du 11 avril qui a précédé le renversement de Chavez. Les deux événements ont été décisifs dans le bref succès du putsch, et Lopez ainsi que Primero Justicia ont offert à ses leaders tant une légitimité qu’une base cruciale de soutien populaire.

Dans les auditions parlementaires sur le putsch, en juin 2002, une vidéo de l’émission 24 Horas, sur la chaîne Venevision, a été diffusée, où on voit le jeune Lopez semblant fêter le renversement de Chavez (Venevision affirme qu’il ne peut pas mettre la main sur ses images depuis). « Ce jour-là, pour moi, dès le départ c’était le jour où était atteint le point de non-retour », dit-il, selon le compte-rendu parlementaire officiel. « C’est un jour où nous avons dit, voilà le masque de la dictature qui tombe, et on joue tout sur un coup ». Un membre de l’équipe juridique de Lopez, sollicité pour répondre à ces paroles, a écrit par mail : « Il n’y a rien qui indique ici que Leopoldo a apporté un soutien au putsch … il n’a jamais appelé au renversement du président Chavez ». Il ajoute : « Et vous ne pouvez en aucun cas vous fier à ce que le gouvernement du Venezuela dit qu’il a dit. »

D’autres preuves vidéo datant de la même époque semblent dénoter un enthousiasme énorme de Lopez pour le renvoi de Chavez. Dans un reportage sur la manifestation concernant PDVSA à Caracas, le 9 avril 2002, un Lopez coiffé d’une casquette de base-ball se retrouve sur le devant de la scène pour mener une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans un chœur scandant « Pas un pas en arrière ! ». Il crie alors jusqu’à s’égosiller : « Nous serons ici toute la nuit et demain toute la journée jusqu’à que le président dégage ! » (« Les manifestations et le défilé », défend l’avocat de Lopez, « n’étaient pas une tentative de coup d’Etat – ils ont été perçus comme tels par la suite, et pas par sa faute »). Dans un communiqué vidéo de Primero Justicia publié au moment où le putsch était organisé le 11 avril, Lopez et d’autres leaders du parti encadraient leur porte-parole, le député d’opposition Julio Borges, qui annonçait que lui et d’autres députés étaient prêts à abandonner leurs positions et à demander que la Cour suprême, le président et son cabinet « démissionnent » pareillement, une tactique pour légitimer la dissolution du gouvernement Chavez. Lopez a utilisé à plusieurs reprises le même mot, renuncia, soit renonciation/démission, tout comme salida, les termes préférés des putschistes, lors d’un entretien daté du 11 avril sur le populaire talk show matinal de Venevision, Napoleon Bravo. D’après les extraits vidéo disponibles, Lopez décrit aussi brièvement ce à quoi un « gouvernement de transition » pourrait ressembler et il ne propose que deux issues à la crise politique : un coup d’Etat ou la dissolution du gouvernement. « Quelles possibilités avons-nous au Venezuela ? », demande-t-il de façon rhétorique. « Soit nous aurons un coup d’Etat, rapide et ferme, ou sous une autre forme, ou la proposition que nous faisons : la démission de Chavez. Il n’y a aucune autre voie pour sortir de l’impasse dans laquelle nous trouvons au Venezuela. » Bien sûr, Chavez n’a jamais démissionné. Il a été arrêté, par contre.

Dans son livre faisant la chronique des événements d’avril 2002, Mon témoignage devant l’Histoire, Carmona indique que la marche du 11 avril devait à l’origine s’achever devant les locaux de PDVSA mais a été finalement détournée vers le palais présidentiel, où les manifestants pro-Chavez s’étaient déjà rassemblés. Quand les deux camps se sont retrouvés près du palais, le conflit a fini dans le sang, avec 19 manifestants – des deux côtés – abattus. Carmona écrit qu’il a « consulté » Lopez et que le parcours tragique de la manifestation a été « avalisé par le maire Leopoldo Lopez ».

Pourtant, un mois et demi après cette violente confrontation, lors d’un témoignage devant la commission parlementaire enquêtant sur la tentative de coup d’Etat, Lopez a insisté sur le fait qu’ « à aucun moment nous n’avions eu de contact avec les porte-parole du gouvernement de transition … les décisions que nous avons prises ont été totalement et absolument autonomes ».

L’épisode le plus controversé reste l’arrestation et la détention, le 12 avril, de celui qui était alors le ministre de l’intérieur, Ramon Rodriguez Chacin. Lopez, maire de Chacao à ce moment-là, et Capriles, maire de Baruta (une autre municalité de Caracas), disant qu’ils avaient été informés par des voisins, se sont pointés à une maison où se trouvait Chacin, lequel se trouvait sans aucune protection, pour l’accuser personnellement de la responsabilité des 19 morts de la veille. Les deux maires l’ont arrêté alors que des partisans de l’opposition et les médias s’amassaient devant la maison à Baruta. (Les morts restent une question non-résolue ; les deux camps maintiennent que l’autre était responsable). Lopez a dit à l’époque aux journalistes que lui et Capriles avaient obtenu un mandat d’arrêt et qu’ils avaient coordonné l’arrestation avec la police de Baruta. Quelques moments après que Chacin a été emmené, des images circulaient montrant Lopez confiant à un reporter que « le président Carmona est au courant de l’arrestation », une autre indication possible de sa coordination avec le leader du putsch, quelque chose que Lopez a nié en bloc maintes fois depuis les événements (après le retour de Chavez au pouvoir, Capriles et Lopez furent poursuivis pour détention illégale en lien avec l’incident, mais ils ont été absous par la suite dans le cadre d’une amnistie générale et controversée. Interrogé sur un talk-show pro-gouvernemental en 2012, Lopez a concédé que l’arrestation avait été une erreur.)

En mars 2014, j’ai rencontré Chacin, désormais gouverneur de l’Etat de Guarico, pour m’entretenir sur ces événements : « J’avais tout juste rencontré Carmona chez lui, essayant de négocier avec lui pour tenter de parvenir à un accord rétablissant le calme dans le pays », me dit-il. L’arrestation, une semaine après, avait été une surprise pour lui.

« Leopoldo Lopez a commencé à faire le tour du quartier avec son mégaphone, disant que j’étais un assassin, que j’étais responsable de ces fusillades », me dit Chacin. « Il les rassemblait, leur disant que je devais être poursuivi pour les meurtres de ces derniers jours. » Un reportage de l’incident montre Chacin lynché par la foule. Mais selon la transcription de ces auditions parlementaires de juin 2002 concernant le coup, d’autres vidéos datant de ce jour-là montre Lopez affirmant que le gouvernement Chavez « dissimule, mais ici, la justice est rendue, car le Venezuela veut que justice soit faite maintenant ».

Chacin continua, « Ils ont dit qu’ils allaient m’arrêter et qu’ils allaient le faire quoi qu’il arrive car ‘il s’agit d’un coup d’Etat, et que Chavez avait démissionné’. Je leur ai dit : ‘Non, Chavez n’a pas démissionné’ ».

* * *

Lopez n’a jamais été officiellement accusé d’avoir organisé un putsch. Mais le fait qu’il ait joué un certain rôle dans les événements polémiques de 2002 est de notoriété publique dans son pays et a certainement influencé la façon dont les Vénézuéliens ont perçu son rôle dans les manifestations qui ont éclaté à Caracas en février de cette année. En mars, avec les guarimbas, ces barricades, toujours en place dans les bastions de l’opposition situés dans les quartiers chics de la ville, j’ai parlé à Hermann Escarra, un constitutionnaliste et ancien militant de l’opposition, qui avait été un des principaux architectes de la constitution vénézuélienne de 1999. Bien qu’Escarra soit détesté par certains chavistes pour son opposition au président Chavez et à ses fidèles pour son projet de 2009 de ne fixer aucune limite aux mandats présidentiels, Escarra fait référence aux événements de 2002 comme une « rupture de l’ordre constitutionnel ».

Escarra m’a affirmé que s’il respectait Lopez personnellement, il ne partageait pas ce qu’il appelle le mépris de Lopez pour la constitution. Il épaulait Lopez lors d’un rassemblement de l’opposition en février 2004, un événement qui se trouve avoir été filmé, quand le jeune politicien déclare : « Nous devrions être fiers du 11 avril, quand on a fait tomber Chavez en une seule marche ! … Le gars a dû démissionner le 11, la queue entre les jambes, et il a dégagé » - une affirmation qui détonne, près de deux ans après le putsch, quand il n’était plus possible de prétendre que Chavez avait démissionné.

Je lui ai demandé ce qu’il pensait des manifestations qui ébranlaient alors la capitale et des allégations gouvernementales concernant la responsabilité de Lopez dans ces actes de violence. Escarra ne commentait pas les accusations présentes contre Lopez, disant qu’il n’était pas assez au courant des détails de l’affaire, et il a défendu le droit de l’opposition à manifester pacifiquement. Mais il a exprimé de graves préoccupations sur les événements récents avec des manifestations de l’opposition devenant de plus en plus anarchiques et violentes. « Aux États-Unis, ce qui se passe maintenant au Venezuela ne se serait pas passé et cela ne se produira pas. Personne n’aurait à l’idée de brûler des voitures ou des pneus, de mettre le feu à la rue menant à la Maison Blanche, car les condamnations par la justice seraient très lourdes », a déclaré Escarra. « Ici, il y a des barricades qu’on appelle guarimbas où on a trouvé des armes de guerre, des cocktails Molotov. »

Dans l’année écoulée, une nouvelle série d’allégations gouvernementales a commencé à voir le jour à la lumière de la vague de protestations de 2014. Cela a commencé par un rapport gouvernemental chichement documenté, publié en mai. « Coup d’Etat et projet d’assassinat dévoilé au Venezuela », sous ce titre le rapport place l’ambassadeur américain en Colombie, Kevin Whitaker, et deux des proches alliés de Lopez – Maria Corina Machado, désormais leader du parti Vente Venezuela, et le vieil ami de Lopez, son mentor de Harvard, Pedro Burelli – au cœur d’un complot visant à « liquider » Maduro et à renverser le gouvernement. Le complot, selon le Ministre de la Justice Miguel Rodriguez Torres, impliquerait des dirigeants politiques, des responsables patronaux ainsi que des hauts gradés de l’armée, qui, prétend-on, étaient les vraies forces agissantes derrière les manifestations de février 2014. Burelli, qui vit actuellement à McLean, en Virginie, est désormais considéré comme un fugitif par les autorités vénézuéliennes.

Pour appuyer ses affirmations, le gouvernement a publié des e-mails entre les comploteurs présumés, tout comme des conversations enregistrées impliquant Burelli. Burelli nie toutes les accusations et a engagé des experts qui défendent que les e-mails sont des faux et que Google n’a aucune trace de certains de ces mails qui auraient été envoyés. Un porte-parole du Département d’Etat américain a qualifié les allégations contre Whitaker « des accusations fallacieuses dans une longue lignée d’allégations sans fondement contre les diplomates américains de la part du gouvernement vénézuélien ». Machado a balayé les accusations comme étant « fantaisistes ». Mais Burelli n’a pas nié l’authenticité des enregistrements de ses conversations rendues publiques par deux élus locaux, qui disent qu’elles auraient eu lieu entre le 20 février et le 14 mars 2014, au beau milieu d’une vague de protestations qui a propulsé Lopez sur la scène internationale.

« Que s’est-il passé ? Je n’arrête pas de voir des manifestations partout, des gens partout dans la rue. Que se passe-t-il dans votre colectivo ? » : voilà ce que demande Burelli à un officier non-identifié, usant d’un terme souvent utilisé en référence à une cellule politique. (Burelli dit que l’officier est à la retraite et qu’il ne donnera pas son nom) « Je pense que tout le monde est bien en place et déterminé, sur le terrain », Burelli dit à l’officiel dans un message vocal. « Tout ce qui manque, c’est que l’armée prenne les décisions qu’elle doit prendre ».

« Je pense qu’il y a un autre Leopoldo Lopez dans les forces armées qui comprend que l’heure est venue de laver la merde du chavisme, la merde du népotisme, la merde de la corruption », continue Burelli. « Tout groupe qui parle, et dit cela maintenant va provoquer une crise, je vous le garantis. Mais cela doit être en lien avec la lutte du peuple, la lutte de Leo et en solidarité avec Leo … C’est le moment. Il n’y aucun risque si c’est bien fait ».

Lorsque j’ai interrogé Burelli sur ces enregistrements, il m’a répondu : « Ce sont bien mes paroles, mais ces enregistrements ne prouvent rien … les gens qui ont tout écouté disent qu’il s’agit d’une conversation qu’on peut avoir avec n’importe qui. »

En septembre 2014, Lorent Saleh, fondateur de la JAVU, un des groupes étudiants les plus clairement identifiés aux manifestations de l’an dernier, devait également faire face à des accusations. Le ministre de la justice vénézuélien a arrêté Saleh, l’accusant de terrorisme, et a publié des vidéos où Saleh parle de mettre des bombes dans des boîtes de nuit et des bars, de brûler des bâtiments, et de mettre des snipers pour liquider des leaders d’organisation. Bien que cela n’ait été que peu relayé dans les médias américains, les manifestations de l’an dernier ont été marquées par plusieurs incidents de ce genre, y compris des attaques à la bombe visant les administrations, les crèches, le bus, et les chaînes de télévision ainsi que des fusillades mortelles dont ont été victimes les forces de l’ordres et les sympathisants de Chavez.

Finalement, en février de cette année, le maire de Caracas Antonio Ledezma, qui était, avec Lopez et Machado, une des trois principales figures derrière les événements de février 2014, a été arrêté pour des accusations de sédition et de complot, dans le cadre d’une autre tentative présumée de coup d’Etat. Saleh comme Ledezma nie toutes les accusations ; l’avocat de ce dernier prétend que les charges contre Ledezma sont « basées sur de fausses preuves » (les deux figures sont pourtant mises en relation par Saleh lui-même, qui dit, dans une des vidéos : « Ledezma est l’homme-clé (…) le politicien qui a été le plus résistant a toujours été Ledezma. »)

Les allégations contre Saleh et Ledezma ont ébranlé l’opposition. Les ailes radicales et modérées ont serré les rangs pour défendre Ledezma, dont l’arrestation a attiré l’attention des médias internationaux et ont donné un nouvel élan aux appels à la libération de Lopez. Mais le cas de Saleh a suscité plus de divisions, avec certains des alliés les plus proches de Lopez au sein de Voluntad popular exprimant des préoccupations sur la « violation des droits humains de Saleh » et d’autres prenant ses distances rapidement avec lui, disant que Saleh « doit au pays une explication ». Quand on le questionne sur les liens entre Lopez et Borelli, Saleh ainsi que Ledezma, l’avocat de Lopez affirme : « Il y a toutes les raisons de remettre sérieusement en doute l’authenticité de ces affirmations. »

L’arrestation de Ledezma eut lieu tout juste une semaine après que lui, Lopez, et Machado se sont ralliés à l’appel aux Vénézuéliens – pour l’anniversaire des émeutes de l’an dernier – pour « un accord national de transition ». Il appelle à une « transition pacifique » de la part du gouvernement Maduro qui est, selon le document, dans « sa phase terminale ».

Le président Maduro a répondu en publiant, le 4 mars, ce qu’il appelle un autre document de l’opposition ; il détaille un plan de transition de 100 jours dont le déroulé rappelle celui de 2002. Il prétend de façon indirecte que le document a été rédigé par les « séditieux qui sont en prison ».

* * *

Conspiration et contre-conspiration peuvent bien être des constantes dans le Venezuela actuel, mais ces drames politiques entre gauche et droite ont été éclipsés par la crise économique croissante qui touche le Venezuela, qui a l’effet d’une cocotte-minute sur la vie politique vénézuélienne. Le 9 mars, l’administration Obama a renchéri, déclarant que la situation au Venezuela était « une menace extraordinaire à la sécurité nationale et à la politique étrangère des États-Unis ». (L’administration a depuis fait machine arrière).

Un souffle nouveau semblerait bien donner l’avantage à l’opposition vénézuélienne. Luis Vicente Leon, analyste pour Datanalisis, nous a confié que les derniers sondages montrent que la figure qui paie le plus lourd tribut à la crise actuelle est Maduro, dont la popularité a chuté jusqu’à atteindre en janvier 23 %, son minimum historique, tandis que, en mars, le taux de sympathie pour Lopez et Capriles est monté à 40 % (le taux d’approbation de Maduro a rebondi en mars, pour atteindre 28 %). Le parti au pouvoir, le PSUV, reste le mieux organisé, et son soutien reste important dans les quartiers pauvres du pays, une couche qui sera décisive dans le scrutin législatif qui s’annonce, à la fin de l’année. Mais l’impopularité personnelle de Maduro a érodé sa base de soutien dans le parti, qui ne peut revendiquer désormais la confiance absolue que de 17% de l’électorat (contre 42 % sous Chavez), le même score que le total combiné de ceux qui s’identifient avec un des nombreux partis d’opposition que compte le pays.

La figure qui a le plus profité des événements de l’an dernier est, sans l’ombre d’un doute pour Leon, Leopoldo Lopez. Son emprisonnement a amélioré l’image publique de Lopez, dit Leon, certains le voyant comme « un martyr courageux qui a été injustement emprisonné, injustement sans le moindre doute – et sans aucun doute un prisonnier politique génère une forme de solidarité très particulière. »

Cette nouvelle star, toutefois, pourrait aussi contribuer à une « fracture » dans l’opposition, analyse Leon, car Lopez « bénéficie d’un soutien populaire équivalent à celui de Capriles ». Le porte-parole de l’opposition Capriles se trouve à devoir lutter pour empêcher sa coalition oppositionnelle plus modérée, la MUD, de se diviser face à l’influence grandissante de Lopez et de sa frange radicale.

En mai, ces schismes se sont révélés à la lumière du jour, à la suite d’une grève de la faim de Lopez et de son appel à des manifestations. « Un an et trois mois après notre appel à manifester, la situation est pire que l’an dernier », a déclaré Lopez le 23 mai dans un enregistrement vidéo publié depuis sa prison de Ramo Verde. « Mes frères et mes sœurs vénézuéliens, nous voulons vous lancer un appel pour une manifestation, une manifestation retentissante, massive, pacifique, sans la moindre violence, dans les rues du Venezuela ce samedi. » La grève de la faim, à laquelle se sont joints une poignée d’étudiants, « représente les souffrances de tous les Vénézuéliens », a déclaré la femme de Lopez, Lilian. Un appel entendu par la femme de Ledezma avec la manifestation de Caracas du 30 mai, qui a attiré près de 3 000 sympathisants – une goutte d’eau par rapport aux actions de masse de l’an dernier.

La coalition de la MUD a rendu public un communiqué où elle déclarait qu’elle n’y participerait pas (bien que Capriles ait tweeté qu’il assisterait à titre personnel), envoyant même une petite pique à ce qu’ils appellent l’approche « unilatérale » de Lopez : « les meilleures décisions sont celles qui sont prises ensemble, car rien ne remplace l’unité », peut-on lire dans le communiqué.

Ce qui deviendra de l’opposition vénézuélienne ne peut pas être déterminé par l’issue de l’affaire Lopez, qui semble ne pas avoir d’issue en vue. Cela dépendra beaucoup de la crédibilité de Lopez : soit le tribunal de l’opinion publique nationale continuera à voir Lopez et l’opposition qu’il incarne comme une nouvelle voix sérieuse pour le changement démocratique, soit il le verra comme un mouvement marqué par des courants radicaux impopulaires.

 

Cet article a été publié le 27 juillet 2015 dans la revue américaine Foreign Policy (http://foreignpolicy.com/2015/07/27/the-making-of-leopoldo-lopez-democratic-venezuela-opposition/ ). Il a depuis fait l’objet d’un droit de réponse des avocats de M. Lopez, suivi d’une nouvelle réponse de Roberto Lovato : http://foreignpolicy.com/2015/09/07/the-other-side-of-leopoldo-lopez-venezuela-opposition/

Traduction : AC

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Notes

[1] Une université « d’arts libéraux » est une classification de l’enseignement supérieur aux États-Unis (Liberal arts College) qui offre des programmes orientés vers des cursus intellectuels. Le but de ce type d’éducation est « d’offrir une connaissance générale du monde ». Ce type d’université est courant aux États-Unis et au Canada. NDT





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