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Corée du Sud : quelques enseignements pour la gauche

Par Bernard Cassen  |  7 décembre 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

En France et dans le reste de l’Europe, la gauche gagnerait à suivre de près l’évolution politique de la Corée du Sud, et peut-être même à en tirer quelques enseignements. Pour cela, il lui faut cependant surmonter le handicap culturel que constitue la très faible connaissance des pays d’Asie, de leurs sociétés et de leurs langues. Ces pays, en premier lieu la Chine, sont le plus souvent évoqués dans les médias soit à travers un prisme économique (marchés, déséquilibres commerciaux, délocalisations) ; soit en termes de conflits actuels (Afghanistan) ou potentiels (Inde/Pakistan ; programme nucléaire de la Corée du Nord) ; soit, en prenant la région en bloc – démarche contestable - sous l’angle du basculement dans sa direction du centre de gravité géopolitique de la planète.

Ces « prises de vue » globales sont très réductrices car elles occultent la diversité des réalités des pays concernés. Leurs habitants, que l’on sache, ne songent pas qu’à exporter ou à se situer dans un nouvel ordre mondial ! Ils vivent des expériences sociales et politiques qui, si on les connaissait mieux, perdraient la connotation exotique que leur confère, pour les ignorants, l’éloignement géographique.

Le cas de la Corée du Sud est certainement à cet égard le plus instructif. Voilà un pays d’un peu moins de 50 millions d’habitants – donc de taille « européenne » - devenu la 15ème puissance économique du monde et membre du G-20. Egalement un pays où la nécessité de la lutte contre les politiques néolibérales et répressives du président Lee Myung-bak et de son parti, le Grand National Party (GNP), a conduit des formations de gauche (on dit plutôt « progressistes » en Corée) et les syndicats à se réorganiser en vue d’une plus grande efficacité.

C’est ainsi que, le 3 décembre, s’est constituée l’Alliance de la force du peuple qui regroupe la confédération syndicale KCTU (700 000 membres), la Ligue paysanne (50 000 membres), des mouvements étudiants, des syndicats de fonctionnaires, d’enseignants, d’employés de banque, ainsi que des associations ET des partis politiques progressistes (voir plus loin). L’Alliance a pour cibles de ses campagnes : le président de la République et ses politiques ; la loi dite de sécurité nationale, attentatoire aux libertés publiques, et au nom de laquelle, par exemple, le Parti communiste est interdit ; et, avec une particulière intensité dans la conjoncture actuelle, la loi de ratification de l’Accord de libre-échange Etats-Unis/ Corée du Sud dont l’acronyme anglais ( FTA, pour Free Trade Agreement) est directement utilisé en coréen.

Dans une vision étriquée du principe de l’autonomie des mouvements sociaux, la présence de partis aux côtés de syndicats et d’associations au sein d’une structure commune de lutte politique, pourra offusquer certains. Ils pourront même invoquer la Charte de Porto Alegre du Forum social mondial… On leur concèdera qu’il ne s’agit effectivement pas d’une coalition altermondialiste, mais d’une configuration de caractère post-altermondialiste. La question est en effet de savoir si, face à la violence de l’offensive néolibérale, les forces disponibles, de quelque nature qu’elles soient, peuvent se payer le luxe de la dispersion. Et cette question se pose en des termes comparables en Europe.

L’Alliance de la force du peuple est une structure d’organisation de campagnes politiques, pas une machine électorale. Cette fonction incombe aux partis politiques. Trois d’entre eux, que l’on rangerait en France dans la catégorie de la gauche de gauche (donc hors PS) ont décidé, eux aussi dans un souci d’efficacité, de se fondre en un seul. Les partis en question sont le Parti démocratique des travailleurs (KDLP), fort de ses 70 000 membres et qui investit fortement dans la formation de ces derniers ; l’Alliance de la solidarité (environ 10 000 adhérents ; et le Parti de la participation populaire (PPP) qui en revendique 8 000.

Les participants au troisième Forum social coréen se joignent à la manifestation du 3 décembre 2011 à Séoul contre le traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Les participants étrangers au troisième Forum social coréen se joignent à la manifestation du 3 décembre 2011 à Séoul contre le traité de libre-échange avec les Etats-Unis.

Le 11 décembre, le nouveau parti, qui prendra le nom de Parti progressiste uni (United Progressive Party – UPP ), sera officiellement lancé, et seront annoncés les noms de ses candidats aux élections législatives d’avril 2012. Une telle opération, on s’en doute, ne s’est pas réalisée sans difficulté. Imaginons ce qui se passerait, en France, si le Front de gauche cessait d’être une coalition de partenaires autonomes pour se transformer en un seul et unique parti…

Le thème fédérateur de la totalité des mouvements sociaux et des partis d’opposition - dont le principal, le Parti démocrate qui, si l’on devait faire des analogies, occuperait, en gros, la place du PS en France - est le refus du FTA [1]. Cet accord, ratifié le 22 novembre par l’Assemblée nationale en environ 4 minutes, organise la disparition programmée de l’agriculture coréenne et celle de milliers de petites et moyennes entreprises. Les conglomérats (chaebols) de l’électronique et de l’automobile, quant à eux, se réjouissent d’un accès facilité au marché des Etats-Unis.

Partout où ils ont été mis en œuvre dans le monde, les accords de libre-échange ont abouti à des polarisations de ce type et à l’accroissement des inégalités. L’ensemble des forces de gauche et du centre-gauche de la Corée l’a parfaitement compris, ce qui n’est, par exemple, pas le cas en France où l’on peut, comme Pascal Lamy, être à la fois directeur général de l’OMC (donc être rémunéré pour promouvoir le libre-échange à 100 % de son temps) et membre influent du Parti socialiste.

En partie parce qu’en 2012 auront lieu des élections législatives et présidentielle dans les deux pays ( respectivement en avril et décembre en Corée), les partis progressistes coréens qui ont fusionné dans l’UPP suivent de très près la situation politique française, et notamment celle du Front de gauche. En retour, les dirigeants et les militants des partis de gauche français devraient s’intéresser davantage aux restructurations en cours dans le champ politique coréen, et surtout ne pas escamoter la discussion sur le libre-échange, dogme qui est au cœur des traités européens et de l’actuelle crise systémique du capitalisme.

Chaque mouvement politique a ses références internationales. En France, il a fallu du temps pour que les profondes transformations sociales mises en œuvre par des gouvernements latino-américains, en premier lieu par ceux de l’ALBA, soient citées par au moins une partie – encore très minoritaire - des dirigeants de gauche. Il s’agit là de références à des situations de pouvoir. Si l’on cherche aussi des références à des situations d’opposition combative et organisée au néolibéralisme, au moment où se profilent les échéances électorales majeures de 2012, alors c’est la Corée du Sud qui vient immédiatement à l’esprit.

Notes

[1] Le 3 décembre, une grande manifestation contre le FTA rassemblant des milliers de personnes a eu lieu à Séoul. S’y sont joints les participants étrangers au troisième Forum social coréen qui s’était terminé la veille (www.21corea.org).





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