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Tribune

Croatie : la nouvelle Jupiter de l’Europe ?

Par Srecko Horvat  |  25 janvier 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 1er juillet 2013, la Croatie deviendra le 28ème Etat membre de l’Union européenne (UE). D’ici là, les 27 autres Etats membres devront avoir ratifié le traité d’adhésion signé par ce pays en décembre 2011.

Les résultats du référendum d’adhésion qui s’y est tenu le 22 janvier n’ont pas fait l’objet d’un grand intérêt de la part des médias.

Pourtant, avec un taux de participation de 43 % (le "Oui" en faveur de l’adhésion ayant obtenu 66 % des voix), la Croatie détient désormais, dans toute l’Europe, le record d’abstention pour une consultation concernant la question de l’entrée d’un pays dans l’UE.

Dans cette tribune libre, l’intellectuel croate Srecko Horvat revient, dans un texte rédigé peu avant le vote, sur la campagne qui a précédé le résultat du référendum et livre, dans un post-scriptum rédigé après la publication des résultats officiels, ses réflexions radicales sur les raisons qui expliquent ces derniers. Et de s’interroger sur les perspectives offertes par l’entrée de son pays dans l’Union européenne.

Mémoire des luttes

Six jours seulement après l’immolation de Mohamed Bouazizi en Tunisie qui allait déclencher le « printemps arabe », un ingénieur électricien de 41 ans travaillant pour la télévision publique, Adrian Sobaru, tentait de se suicider pendant le discours du premier ministre roumain prononcé devant le parlement en se jetant du balcon de l’hémicycle vêtu d’un T-shirt sur lequel était inscrit « Vous avez tué le futur de nos enfants ! Vous nous avez vendu ! ».

Peu de personnes ont vu dans cet acte un quelconque lien avec ce que l’Union européenne (UE) s’apprête à nous offrir dans le futur. Ces jour-ci, des milliers de Roumains protestent contre les mesures d’austérité imposées dans leur pays. D’autres manifestations ont lieu en Grèce, en Espagne, au Portugal ou en Hongrie dans un relatif silence médiatique. Contrairement à l’époque de l’élargissement de l’Union européenne en 2004 ou en 2007, il n’y a plus d’optimisme dans l’air. Désormais, c’est à la Croatie de rejoindre le club. Nous sommes les témoins de la plus grande crise que l’UE ait connu dans son histoire. Pourtant, nous faisons comme ci cela n’affectera pas notre pays. N’est-ce pas étrange ?

D’un côté, l’UE est confrontée à une importante contestation, mais seulement depuis peu d’années. Et ce en Espagne, en Grèce, au Royaume-Uni, au Portugal, en Hongrie et désormais en Roumanie. D’un autre, une nouvelle tendance politique de fond se dessine qui ne se résume pas au constat du succès des gouvernements de droite en Europe. Une menace encore plus importante pèse sur la démocratie : l’accession au pouvoir d’une nouvelle élite composée de technocrates, de personnes ayant travaillé pour Goldman Sachs comme Mario Monti, Mario Draghi ou Lucas Papademos. Ce dernier est d’ailleurs – si l’on se permet un peu d’humour - le meilleur exemple de ce qui ne va pas aujourd’hui avec l’Union européenne.

Si nous nous intéressons au sens étymologique du mot « papa » (qui signifie « père » ou « au revoir » en croate), nous avons en même temps un nom qui peut dire « père du peuple » (Papa demos) et « au revoir au peuple » (Pa-pa demos). Il y a quelques jours, alors que je rencontrais Slavoj Žižek à Ljubljana et lui faisais part de cette étrange coïncidence, il fit une brillante synthèse hégélienne : « si tu mets les deux ensemble  » me dit-il, « tu obtiens plus ou moins le mythe de Saturne qui mange ses enfants, excepté Jupiter  ! » (en croate, « papa » signifie aussi « manger »).

Le référendum croate n’est qu’un nouveau symptôme du déficit démocratique de l’UE. Nous l’avons obtenu une fois que tout avait déjà été décidé. Nous ne l’avons pas eu en 2003 lorsque la Croatie a posé sa candidature pour devenir membre. Nous ne l’avons pas eu non plus en 2005 lorsque le pays a officiellement ouvert les négociations avec l’UE. Enfin, nous ne l’avons même pas eu en 2010 lorsque le gouvernement a changé la Constitution et les règles sur le référendum pour pouvoir devenir membre de l’UE. En d’autres termes, nous sommes aujourd’hui dans une situation dans laquelle il nous est demandé de choisir ce qui a déjà été choisi lors de toutes ces étapes précédentes. Et il faudrait appeler cela démocratie ?

Immédiatement nous est opposée une question répétée à l’envi par le gouvernement : « quelle est l’alternative à l’adhésion du pays à l’UE ? ». Cette question ressemble à un chantage et rappelle un slogan infâme de Margaret Thatcher. Et il y a un paradoxe supplémentaire concernant cet éxécutif : nous avons désormais un gouvernement prétendument « social-démocrate » qui met en place des « réformes » néolibérales plus rapidement et plus efficacement que l’ancien gouvernement conservateur. Il a déjà annoncé des privatisations graduelles des autoroutes et du train, du secteur énérgétique et même des prisons ! Ceci est un exemple de la « doctrine du choc ».

Dans le même temps, nous sommes les témoins d’une étrange situation. Le gouvernement essaie de convaincre les gens que nous devons rejoindre l’UE car nous ne ferions déjà plus partie des Balkans et parce que cette intégration ne nous corrompra pas (ce sont les deux principaux arguments qui ont été utilisés pendant la campagne). Mais si on y regarde de plus près, l’Europe est déjà « balkanisée » et les Balkans sont, quant à eux, « européanisés ». Et ce, pas seulement parce qu’ils se sont ouverts au marché, mais parce qu’ils sont également touchés par la corruption : l’ancien premier ministre croate actuellement en prison pour corruption menait ses affaires avec des entreprises européennes - une banque autrichienne et une compagnie pétrolière hongroise-. On pourrait également citer les cas de Jacques Chirac et Christian Wulff. Ainsi, lorsque l’on parle de « réformes » ou de « monitoring », pourquoi cela ne s’appliquerait-il pas d’abord à l’UE elle même ? Et pour aller à l’extrême : pourquoi les nouveaux pays membres ne « monitoreraient » ils pas l’UE ?

Peut-être le temps est-il venu de s’inspirer de la fameuse formule de Max Horkheimer pour dire que « ceux qui ne veulent pas parler de néolibéralisme devraient également garder le silence au sujet de l’Union européenne ». Il en va de même pour les « réformes » en Croatie. Ceux qui ne veulent pas en entendre parler dans le secteur financier devraient avoir la même position sur bien d’autres sujets ( les lois, les droits humains, etc.). Savez-vous que plus de 90 % des banques croates sont déjà autrichiennes, françaises, allemandes ou italiennes ? Désormais, les élites euro-compatibles croates veulent mettre en place des réformes néolibérales présentées comme nécessaires à l’adhésion du pays à l’UE.

C’est peut-être ce que voulait dire Monsieur Barroso lorsqu’il développait l’idée selon laquelle l’intégration de la Croatie à l’UE renforcerait cette dernière ( avec les nouvelles privatisations et les nouveaux flux de capitaux). Mais d’un autre côté, l’Union européenne rejoindra peut-être les Indignés croates et au lieu d’avoir une Europe plus forte, nous aurons alors un mouvement de contestation plus fort. De récentes statistiques montrent que la Croatie, avec un taux de 40%, est le deuxième pays d’Europe en termes de chômage des jeunes après l’Espagne. Elle est suivie par la Grèce. Peut-être est elle le nouveau Jupiter de l’Europe.

Post-scriptum rédigé après les résultats du vote :
La Croatie détient le nouveau record d’absention pour une consultation sur l’Union européenne...

A la veille du référendum du 22 janvier, l’ancien général de guerre Ante Gotovina – qui séjourne à La Haye depuis sa condamnation par le Tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie et qui fut l’un des principaux obstacles à l’ouverture des négociations avec l’UE – a envoyé son épître aux Croates en les enjoignant de voter en faveur du « Oui » à l’adhésion. Dans le même temps, les deux principaux partis du pays, le Parti social-démocrate - actuellement au pouvoir - et les conservateurs de Union démocratique (HDZ) – qui dirigeaient auparavant -, avec l’Eglise catholique, ont fait tout leur possible pour convaincre les électeurs « qu’il n’y avait pas d’autre alternative ».

Quelques jours avant le référendum, le ministre des affaires étrangères est allé très loin dans son argumentation pour le « Oui » en expliquant que le gouvernement ne pourrait plus payer les retraites en cas de victoire du « Non » ( du fait, selon lui, de la dégradation de la note du pays par les agences de notation en cas de défaite du « Oui »).

Ces dernières semaines, la campagne du « Oui » s’est développée autour de ce type d’arguments basés sur le chantage. Parmi ceux-ci encore : « si nous n’entrons pas dans l’UE, nous resterons dans les Balkans ».

Dans cette atmosphère, il n’est pas étonnant que le référendum en Croatie sur l’adhésion à l’UE ait enregistré le taux de participation le plus faible de tous les pays membres. Avec une participation de 43 % des citoyens, la Croatie a battu l’ancien record détenu jusqu’ici par la Hongrie ( 45 % de participation). Une explication possible a joliment été formulée par le premier-ministre après l’annonce des résultats officiels : « effrayés par la possibilité d’un échec du réferendum, nous avons changé la Constitution ». Si la définition du cynisme – nous savons parfaitement ce que signife ce que nous faisons mais nous le faisons quand même – devait prendre tout son sens, c’est ici. Ce n’est pas seulement que les règles du référendum ont été modifiées pour assurer une victoire du « Oui ». Toutes les règles ( cadres juridiques, lois économiques, etc.) ont été soigneusement changées au cours de ces dix dernières années pour garantir cette victoire. Si l’on ajoute à cela la grave crise actuelle qui secoue l’UE, on comprend pourquoi la faible participation des Croates au vote n’est pas une grande surprise...

Traduction et édition : Mémoire des luttes





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