« Pour nos combats de demain, pour un monde plus libre, plus juste, plus égalitaire, plus fraternel et solidaire, nous devons maintenir vivante la mémoire de nos luttes »

Gunter Holzmann

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Démondialisation, le débat continue

Par Roger Martelli  |  2 novembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Suite à la publication dans nos colonnes de l’article de Christophe Ventura « Poursuivre et approfondir le débat sur la démondialisation » et à la parution l’ouvrage collectif Démondialiser ? (*),  – également présenté sur notre site –, Roger Martelli, historien et président d’honneur de la Fondation Copernic, nous fait parvenir une contribution intitulée « Réflexions sur la démondialisation » que nous présentons ci-dessous.

Dans cet article, l’auteur propose une analyse du « substrat, à la fois matériel et symbolique, de (...) la mondialisation », et identifie « quatre ordres du monde qui se recoupent sans s’annuler » pour constituer le monde. Et Roger Martelli de s’interroger sur la portée de la notion de démondialisation dans cette « polyphonie » qu’incarne la mondialisation. Bien qu’il soit difficile de « penser une alternative à l’échelle planétaire », l’auteur affirme la nécessité d’investir le champ des biens communs pour la gauche et les mouvements sociaux.

* Démondialiser ? Louis Weber (coord.), Editions du Croquant/Espaces Marx, collection « Enjeux et débats », Paris, 2012, 128 pages.
Commander le livre : http://atheles.org/editionsducroquant/demondialiser

 

 

Réflexions sur la « démondialisation »

Par Roger Martelli, historien, président d’honneur de la Fondation Copernic

 

Christophe Ventura a fait circuler un texte intéressant, proposé par Mémoire des luttes, où il revient de façon nuancée sur le thème de la démondialisation, qu’il continue de faire sien.

Louis Weber a coordonné un travail collectif, sous le titre de Démondialiser ?, publié aux Éditions du Croquant. Cet ouvrage présente un tableau honnête et complet du débat qui a agité la gauche de la gauche et la gauche tout court, il y a un peu plus d’un an. Voici les réflexions que me suggèrent ces lectures.

1. La mondialisation que nous vivons n’est ni la première, ni même la plus spectaculaire. En fait, l’humanité se développe dès le départ sous la double forme de l’extension infinie de ses espaces d’activité et de la particularisation de ses territoires de vie. La dialectique des deux facettes est permanente ; historiquement, elle a pris la forme d’un mouvement pendulaire, tantôt vers la diffusion, tantôt vers la rétraction. La mondialisation n’a donc rien d’un processus inéluctable et continu : elle va et elle vient… Toutefois, quelque chose se tisse, dans le dernier tiers du XXe siècle, qui renvoie à l’évolution profonde des économies et des sociétés. Cycles économiques, mutations technologiques et culturelles, conjonctures politiques s’entremêlent à des échelles de plus en plus supranationales, continentales ou planétaires. Là se trouve le substrat, à la fois matériel et symbolique, de l’ainsi nommée « mondialisation ».

2. La mondialisation ne peut se penser abstraitement, hors des logiques générales qui façonnent et qui scandent la vie des sociétés. Celle que nous vivons depuis trois décennies est marquée, dans son essence même, par la matrice capitaliste de son déploiement ; sa forme dominante et structurante est celle d’un capitalisme financier mondialisé. Il est donc raisonnable de penser qu’il faut déstructurer cette face omniprésente de la mondialisation : quand le capitalisme « globalise », il n’est pas absurde de vouloir « déglobaliser » ce qu’il a relié. On ne réforme pas un système qui, à rebours des liens nécessaires, sépare les hommes dans la quête absurde de la concurrence libre et non faussée. Disons-le autrement : la mondialisation du capital ne se prête pas à l’adaptation à la marge, sous les auspices de la « bonne gouvernance » ; l’objectif ne peut être de « l’améliorer ». Cette mondialisation-là doit donc être détissée, de part en part. En ce sens, les démondialisateurs ont raison d’insister sur l’ampleur subversive que devrait assumer tout effort vers l’émancipation et l’égalité.

3. Pourtant, une part de l’œuvre du capital échappe à son créateur. Le capitalisme n’a pas « inventé » la mondialisation : il s’est inscrit dans ses exigences pour les infléchir à son avantage, comme il se glissa, il y a plus de deux siècles, dans le mouvement émancipateur issu des Lumières. Ce n’est pas parce que la bourgeoisie prôna jadis la raison que le mouvement ouvrier devait hier renoncer à la rationalité… La mondialisation actuelle est pilotée par le seul marché pleinement mondialisé : celui des capitaux. Mais elle a une autre face, franchement propulsive celle-là. Elle est aussi celle des créateurs, chercheurs, intellectuels qui partagent leurs travaux sans les vendre. Elle est dans la myriade des ruisseaux critiques, des organismes internationaux (Unesco, Programme des Nations unies pour le développement -PNUD), des ONG, des associations qui militent activement et pratiquement pour rompre les cycles maudits de la faim, de l’illettrisme, de la maladie, de la dette et des inégalités.

La mondialisation est celle des luttes, des mouvements anciens ou nouveaux, des syndicats, des organisations paysannes, des « nouveaux mouvements sociaux ». Un symptôme rafraîchissant en est apparu en 2011, avec l’étonnante épidémie qui a fait se répandre les « révolutions » du monde arabe ou la rage des « indignés », jusque devant le grand temple de la finance, à Wall Street. À quelques mois de distance, le mouvement de la Puerta del Sol à Madrid n’a pas hésité à imiter ouvertement celui de la place Tahrir occupée par les révoltés du Caire. À tous ceux-là, qui tissent la trame d’un autre monde possible, il pourrait être déplacé de répondre que l’urgence est de « démondialiser ». Celles et ceux qui espèrent, s’engagent et luttent ont plutôt besoin d’un état d’esprit qui les raccorde, qui donne à leur combat particulier une résonance universelle, qui fasse de leurs aspirations immédiates le terreau d’un nouveau projet de civilisation. En bref, d’un projet qui fasse d’eux un autre monde, la matrice d’un autre processus mondialisateur.

4. Penser une alternative à l’échelle planétaire n’est pas chose aisée. La mondialisation du capital n’a pas en effet simplifié l’ordre du monde. Tout au contraire : en fait, il n’y a pas un seul, mais quatre ordres du monde qui se recoupent sans s’annuler (Lévy, Durand, Retaillé [1]).

  • Le monde, tout d’abord, est un agrégat de sociétés distinctes. C’est sa forme la plus ancienne, celle qui juxtapose des groupements humains spécifiques et autocentrés, communiquant entre eux sur leurs marges, vivant sur le registre dominant de l’identité et de la différence. Il en est ainsi depuis que l’homme s’est sédentarisé : le monde est celui des communautés agraires ou agropastorales, celui des tribus, puis des États. Au terme actuel du processus, nous avons le monde des États-nations ou de ceux qui aspirent encore à le devenir. Ce monde-là n’est qu’une tendance : aucune société n’a jamais vécu en complète autarcie. Mais, dans un monde de chaos, la logique du repli sur soi peut être une tentation ; par essence, elle se double du fantasme de la sécurité. Si la propriété ne peut pas être universelle, protégeons au moins la propriété de ceux qui en bénéficient. Face au désordre, se profile le mythe de l’ordre sécuritaire, allant des banlieues que l’on « nettoie » jusqu’au concert des nations, que l’on place sous la vigilance du service d’ordre de l’Otan. Si l’on ne peut réduire le nombre des pauvres, protégeons les plus riches de leurs rancœurs.
  • Le monde, par ailleurs, est un équilibre de forces. Les États établissent entre eux des relations plus ou moins généralisées. Il en résulte des équilibres instables, en perpétuelle redéfinition. L’apogée de ce jeu d’équilibre se situe entre les XVIIe et XIXe siècles, avec l’installation des « relations internationales », dont on situe l’acte de naissance en 1648, avec le traité de Westphalie. Alors se forme le droit international, qui est en fait la codification juridique des rapports des forces entre les États. C’est le moment où s’opère la rationalisation savante de la guerre et de la paix, par l’alliance/concurrence des guerriers et des diplomates. Cette étape a fait corps avec la domination de l’Europe : sa maturité éclate avec le système louis-quatorzien au XVIIe siècle ; son épanouissement correspond à la mise en place de l’Europe du Congrès de Vienne en 1815 ; son apogée se situe au moment où la Conférence de Berlin achève le partage de l’Afrique, entre 1885 et 1887 ; sa crise s’amorce avec les déboires du traité de Versailles après 1919. Ce monde des rapports de forces est celui de la ou des géopolitiques, des équilibres précaires et des conflits, directs ou indirects, « chauds » ou « froids ».
  • Mais le monde - troisième niveau de réalité - est plus que l’équilibre fragile et informel de toutes ses composantes : il est structuré en réseaux hiérarchisés. Les rapports multilatéraux des États s’ordonnent en systèmes intégrés sur la base de relations inégales. Cela s’est vu très tôt, avec les modèles antiques de l’imperium. La tendance a été poursuivie avec les « économies-mondes » des XVe et XVIe siècles. La dynamique d’intégration s’est imposée plus encore quand a primé la logique sociale la plus expansive et, à certains égards, la plus universelle : celle des rapports marchands capitalistes. Sur cette base s’est agencé, sous la forme de l’opposition centre-périphérie, le face-à-face classique des dominants et des dominés. Ce fut, à partir de la fin du XIXe siècle, le monde des impérialismes, puis des blocs. À l’extrême limite, ce troisième modèle peut ouvrir sur la domination universelle d’un « ultraimpérialisme », sur l’ « économie-monde capitaliste » ou sur le « système national-mondial hiérarchisé » (Kautsky, Wallerstein [2], Beaud [3]). Entre 1947 et 1991, le monde était bipolaire. Après 1991, il a été réputé unipolaire. Illusion, pour une large part. Aujourd’hui, on parle d’un condominium sino-américain, d’un « G2 » ou même d’une « Chinamerica »…
  • Enfin, le monde - quatrième niveau - est de plus en plus une « société-monde ». Les sociétés sont interdépendantes ; elles sont marquées par la poussée des flux matériels et immatériels, l’émergence de l’information instantanée en réseaux et la déconnexion importante des territoires anciens et des lieux contemporains du pouvoir. La planète fonctionne déjà en partie comme un tout structuré. « L’inter-nations » devient à proprement parler un monde, les problèmes sont dits globaux, l’écologie est planétaire, la primauté va de plus en plus au droit international. Culturellement, la société-monde relève au départ d’une utopie, celle de la société universelle et de la paix perpétuelle, utopie communautaire à forte matrice agraire, que l’internationalisme ouvrier a modernisée et que prolonge aujourd’hui l’image du « village planétaire » (Mac Luhan). Il est donc un volet prometteur de l’universalisme moderne : celui de la mobilité choisie de l’emploi ou du loisir, celui des réseaux numériques et l’intercommunication, celui du partage et de la gratuité.
  • Mais ce volet se présente sous une forme dominée. Pratiquement, l’universalité se coule avant tout dans les normes de l’expansion capitaliste, qui va des rouages de l’économie mondiale aux réseaux de la « communication-monde » (Mattelart [4]). Le monde en temps réel, est alors celui de la Bourse, des circuits financiers et des grandes multinationales de l’information. La mondialisation la plus contraignante est celle des firmes multinationales et du capital financier. La figure de l’universel qui en découle est bien pauvre : c’est celle du marché généralisé…

5. Le monde ne se déploie pas selon un principe unique ; ses quatre ordres sont profondément distincts et difficilement conciliables. Historiquement, les modèles se sont succédé, puis imbriqué les uns dans les autres, si bien que chaque réalité contemporaine, d’une manière ou d’une autre, relève de tous les quatre en même temps. Par ailleurs, ils ne structurent pas le monde avec la même force. La tendance historique à long terme va vers le quatrième modèle, vers la maison commune planétaire ; mais la dominance est encore au troisième, au réseau mondial hiérarchisé de matrice capitaliste-impérialiste ; quant à la conjoncture, elle relève souvent des deux premiers, de la particularisation des nations et ethnies, ou des rapports des forces, souvent violents, qui s’établissent entre elles.

Cette polyphonie rend difficile toute pensée de l’action volontaire. Le premier ordre, celui des États, pousse au repli égoïste en cas de difficulté : son attrait et ses limites se sont vues et se voient encore dans les réticences de l’Allemagne ou de la Finlande à porter secours aux voisins européens les plus fragilisés par la crise. Le second, celui des rapports de forces institutionnalisés, a toujours été gros de tous les conflits, soit pour l’accaparement de la richesse, soit pour reporter sur plus pauvre encore tout le poids de la pauvreté. Le troisième, celui du réseau hiérarchisé, est par nature instable. Tout État hégémonique est contesté dans son magistère par l’ambition de ses plus proches. Du temps des économies rurales et tributaires, les grands empires comme Rome pouvaient imposer leur domination sur une longue période de plusieurs siècles. Au début de l’expansion capitaliste, l’Angleterre a pu imposer la sienne pendant plus d’un siècle. Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’imperium américain n’a semblé sans rival qu’un laps de temps très court, dans les quelques années qui suivent la guerre froide. La paix impériale, jamais, ne s’est imposée comme durable. Enfin, le quatrième ordre, celui de la « société-monde », ne présente d’unité achevée que dans sa forme financière. Pour le reste, l’interdépendance vraie ne produit qu’une unité bien relative. En fait, l’unité du village global n’est que virtuelle. Pour qu’elle accède à l’effectivité, il faudrait qu’elle soit politique, au sens fort du terme. Or le « monde » existe comme entité économique ; d’un point de vue social, il est un objet imparfait ; comme entité politique, il est tout juste balbutiant.

6. Le cadre national se trouve pris dans un entre-deux. Pour une part, il est de plus en plus inadéquat pour faire face aux grands enjeux du siècle, économiques, sociaux, géopolitiques ou écologiques. Mais il reste pertinent quand on glisse de l’économique au politique. Les savants mécanos contemporains de la « gouvernance mondiale » n’y peuvent rien : à ce jour, ni le continental ni le planétaire ne sont des espaces constitués de démocratie politique. Aucune construction nationale ne peut ignorer la présence devenue concrète du supranational ; aucune construction collective large ne peut ignorer la persistance matérielle et subjective du fait national.

Il n’y a, de ce fait, rien d’absurde à utiliser les marges de manœuvre des États pour infléchir les mécanismes globaux, surtout quand, à l’instar de la France, ces États s’appuient sur des ressources réelles de puissance. Au fond, le Royaume-Uni a largement usé de cette marge dans un sens ultralibéral ; la France pourrait en faire de même dans un esprit antilibéral. Faut-il alors jouer la tension, voire la crise pour aviver les contradictions réelles, pour fractionner les adversaires et rassembler les hésitants ? Excellente idée ! La crise n’est pas une possibilité dans l’Europe actuelle : elle est une réalité, hélas. Rien ne serait pire que de demeurer dans cette crise-là. Il n’en reste pas moins que toute affirmation nationale et toute tension dans l’espace de l’Union doivent avoir pour ambition de déplacer, le plus vite possible, les lignes fondamentales au sein de l’Europe et dans l’arène internationale. Il n’y a, en fait, aucune raison pour que les forces critiques laissent la mondialisation entre les mains de ceux qui la régissent. D’ores et déjà les choix destructeurs des dominants laissent envisager de nouveaux reculs dans l’esprit de solidarité entre les continents et les États. Si l’on y réfléchit bien, la logique actuelle de la gouvernance, celle de tous les « G », à deux, à vingt ou à trente, conduit à une démondialisation régressive, qui sépare les peuples par la concurrence, pour ne les réunir que par l’austérité.

7. C’est dire que l’on peut mobiliser encore les ressources de l’État national pour contredire les pentes prédatrices d’une finance mondialisée. Mais ce versant du combat serait affaibli s’il ne s’appuyait pas sur un effort concerté pour changer le système international tout entier. L’objectif ne peut être de gripper un peu plus la machine erratique de la gouvernance mondiale des puissants. Dès maintenant, il devrait être de passer d’une logique dominante à une autre. À l’échelle planétaire, un affrontement se mène de fait, autour des grands modèles possibles du développement humain durable. Pour l’instant, nous n’avons connu que le modèle hiérarchique du centre et de la périphérie et celui de l’archipel qui concentre et qui exclut. Le raisonnable pousserait désormais à la recherche d’un nouveau modèle, celui d’un réseau qui relie, qui partage et qui inclut. Possible ? Pourquoi pas ? À condition de penser et d’appliquer les mêmes logiques d’action du global au local, ou du local au global.

L’axe de la mondialisation tourne autour de quatre notions : dérégulation, marchandisation, privatisation et dépolitisation. Ce faisant, elle n’a pas homogénéisé les territoires autour d’une « classe moyenne », mais elle a déchiré les sociétés ; elle a ralenti la croissance, mais n’en a pas évité les effets écologiques destructeurs ; elle n’a pas tissé les liens du vivre-ensemble, mais produit les tentations de la violence et du repliement. Une démarche alternative se fixerait d’autres finalités, articulant le développement des capacités humaines et la sobriété recherchée. Un développement humain et soutenable est l’horizon. Le chemin pour s’en approcher pourrait se décliner en quatre grands chapitres : limiter la fluidité financière et marchande en réinjectant de la règle ; renverser la hiérarchie des normes contraignantes en plaçant les normes sociales à son sommet ; revaloriser l’appropriation sociale comme modalité par excellence de développement des biens communs ; pousser la méthode démocratique le plus loin possible en rompant avec l’esprit de la gouvernance.

8. De même que la force du néolibéralisme fut de s’appliquer méticuleusement, dans un continuum allant du local au planétaire, de même l’option transformatrice doit ambitionner d’agir dans la même continuité. Pour parvenir à ces fins, chaque niveau d’organisation territoriale dispose aujourd’hui de ses opportunités :

- localement, l’expérience vécue pousse à ressentir les effets de la délocalisation et de la marginalisation par rapport à l’archipel métropolitain global : cette échelle est propice à la recherche de micro-solutions, de mises en réseau localisées pour dégager des ressources et créer de la dynamique collective autour du tissu productif et des services publics ;

- au niveau national, les traditions de luttes sociales et ce qui reste de sens public peuvent permettre de réorienter les instruments étatiques persistants, de réorganiser le crédit, de redonner légitimité à la politique monétaire, à la politique industrielle et à l’investissement national ;

- au plan européen, les traces persistantes du mouvement ouvrier et l’esprit de lutte sociale permettraient d’agir autour de l’exigence d’une harmonisation par le haut des législations sociales, de revaloriser la norme publique étouffée par la règle concurrentielle et de réorienter de façon drastique les organismes financiers, en commençant par renoncer au dogme de l’indépendance de la Banque centrale européenne, pour la réintégrer dans le dispositif institutionnel public de l’Union ;

- à l’échelle planétaire, la prise de conscience des enjeux de civilisation les plus criants (faim, pauvreté, migrations, fracture numérique, environnement), l’existence d’un mouvement altermondialiste actif et la contestation soutenue des États minorés par la grande polarisation offriraient un champ non négligeable à l’action pour une refonte des grands organismes financiers, une relance soutenue des grands objectifs sociaux et une réhabilitation massive d’un multilatéralisme épuisé par trente années de gouvernance.

9. À chaque échelle de territoire, les pièces existent pour de vastes rassemblements collectifs. À chaque niveau, les propositions et les projets de manquent pas. Sur le plan national, des convergences se tissent autour de projets qui s’écartent ouvertement de la voie libérale dominante suivie par des gouvernements de droite et de gauche. Le syndicalisme renâcle devant une logique destructrice de plusieurs décennies, les politiques dites « sociales-libérales » provoquent de plus en plus de scepticisme, les mouvements « d’indignés » s’accumulent, des projets de reconquête sociale et publique se façonnent un peu partout. Au niveau européen, l’Union connaît la plus grave crise de son histoire, qui révèle au grand jour combien était inappropriée la double méthode du libéralisme intégral en économie et du mixte d’inter-gouvernementalisme et de technocratie qui règne sur les institutions communautaires. L’ampleur de la crise relégitime la parole des acteurs sociaux, stimule le sursaut syndical et réactive la lutte sociale, notamment dans les pays méditerranéens, les plus fragilisés par trente décennies de libéralisation au forceps. Au plan mondial enfin, les thématiques de l’altermondialisme ont fait leur bout de chemin. Elles sont, de fait, relayées au sein des institutions onusiennes. Depuis vingt ans, le PNUD accumule les instruments de mesure et les recommandations pour une réorientation profonde des visées et des méthodes du développement. Ses rapports remarquables ne suscitent qu’une attention distraite, beaucoup moins intense que n’en provoquent les tractations pour désigner un nouveau responsable du FMI. En 2004, l’ONU a publié un ensemble cohérent de propositions pour « Une mondialisation juste : créer des opportunités pour tous ». Ces propositions peuvent apparaître comme une charte minimale – mais non sans puissance subversive - pour un autre monde. Elles sont restées dans l’ombre.

Le projet fondateur du mouvement altermondialiste – refuser l’ordre-désordre du monde et en promouvoir un autre – reste d’une validité absolue. Si une dynamique se tisse partout pour en appliquer les normes, si les acteurs sociaux s’attachent à faire converger institutions publiques nationales et supranationales, ONG, mouvements sociaux et États délaissés, alors c’est un autre visage de la mondialisation qui se dessine. Et une imposture se dévoile : celle qui a pu laisser accroire que l’esprit de lucre était capable de produire du lien social et de bâtir un monde. D’avoir culturellement laissé la mondialisation au capital était et reste une faute. Appelons historicité la capacité à marquer de la façon la plus générale les grandes représentations de la société et de son histoire. Jusqu’à ce jour l’historicité reste du côté du capital, fût-il en crise. C’est une malédiction ; ce n’est pas une fatalité. Des institutions onusiennes à la Puerta del Sol madrilène, nombreux sont les éléments pour donner à la mondialisation un souffle populaire, rebelle et transformateur. Mais elle n’a pas cette cohérence de projet partagé qui fit autrefois du mouvement ouvrier un acteur fondamental de la modernité. Il manque aux indignés, aux « alters », aux militants des biens communs, aux gouvernements rebelles du Sud, la force irrésistible d’une perspective politique commune.

10. Si cela est vrai, être pour ou contre la mondialisation n’a pas plus de sens, aujourd’hui, qu’être pour ou contre l’Europe. Ce n’est pas parce que le capital mondialisait à sa manière, que le mouvement ouvrier a refusé d’assumer l’universalité du devenir humain. Alors que le capital commençait à mondialiser, le mouvement ouvrier s’est fait internationaliste. L’histoire a montré qu’il pouvait y avoir des retours en arrière. Chaque fois que l’internationalisme a dérapé dans son projet unifiant, chaque fois qu’il a confondu unité et uniformité, cohérence d’action et rigidité étatique d’organisation, le désir s’est installé de revenir à une particularisation qui semblait préférable à tous les raccourcis. La Deuxième et la Troisième Internationales s’y sont cassé les dents.

Mais, en retour, chaque fois que le mouvement a oublié un tant soit peu sa vocation universelle, chaque fois que la parcellisation a pris le pas sur l’unification, alors chaque fois la voie a été ouverte pour de l’inefficacité. Que le mouvement altermondialiste soit à la croisée des chemins, qu’il hésite sur ses formes sont des faits avérés. Ce n’est pas une raison pour interrompre son élan et pour retourner aux certitudes trompeuses du quant-à-soi. À ce jeu, on peut produire de l’affaiblissement du mouvement ou relancer le mécanisme stérile de la conquête d’hégémonie de tel ou tel courant. Ce n’est pas en laissant libre cours à la concurrence des modèles – l’américain, le chinois, l’allemand, le russe, le balte, le brunéien, le vénézuélien… – que l’on surmontera la lourde perte du modèle bolchevico-stalinien qui marqua si profondément le XXe siècle, en bien comme en mal.

Les « démondialisateurs » ont certes raison de suggérer que ce combat planétaire nouveau doit tirer les leçons… de l’échec même de la mondialisation du capital. À vouloir unifier sous l’égide de la finance, par en haut, à marches forcées, on n’a pas nourri l’esprit de solidarité, mais la peur de l’ouverture. À standardiser les cultures, on risque de les appauvrir, tout comme la vulgate répétitive du marché épuise dans l’ordre économique. En voulant passer par-dessus les espaces familiers de la politisation démocratique, notamment les espaces nationaux, on a fini par asphyxier la démocratie elle-même.

La tension entre la logique de la dissociation et celle de l’agrégation est aussi vieille que le monde, aussi ancienne que celle de l’expansion et de la rétraction. La question qui se pose à nous est de savoir si nous devons nous résoudre au balancier perpétuel de l’une à l’autre, ou si nous devons chercher enfin à maîtriser la contradiction, pour penser et maîtriser, dans un même mouvement, la diversité des expériences et l’appel de la mise en commun. Si nous choisissons le second terme de l’alternative, une seule voie s’offre à nous : celle d’une démocratie assumée, appuyée sur la conviction que le commun et le spécifique sont les deux faces nécessaires de notre humanité. À toutes les échelles, la clé est dans la combinaison de deux principes simples et compatibles : la subsidiarité, qui implique que le supranational ne fait que ce que les États ne peuvent faire eux-mêmes ; la souveraineté populaire, qui suppose que les citoyens interviennent le plus souvent possible, sur le plus grand nombre de sujets possibles. À toutes les échelles, et donc à celle d’une mondialisation émancipatrice, seule à même de produire le commun d’un « monde », à partir de la pluralité des devenirs humains.

Il ne faut pas renoncer à dire haut et fort, et à des centaines de millions de voix, à quelle condition une mondialisation est utile et comment il faut s’y prendre pour la conduire humainement. Le grand économiste libéral Jean de Sismondi évoquait en 1819, « le genre humain ou cette partie du genre humain qui commerce ensemble et qui ne constitue plus en quelque sorte qu’un seul marché ». Il y voyait la base incontournable de l’unification humaine. Or le capital est en train de faire la démonstration que ses prétentions à édicter l’historicité sont désormais hors de propos. Aux cultures de l’émancipation et du développement humain et durable de montrer qu’elles sont candidates pour frayer la voie de l’avenir.

11. Il n’y a jamais eu de mondialisation irréversible. Mais le mouvement vers une seule humanité capable de maîtriser solidairement son destin est une tendance, dont l’achèvement ne se réalisera pas avant longtemps. Faut-il ralentir dans cette quête, éventuellement au nom du réalisme ? Aucun peuple n’y gagnerait. Sortir de l’Europe ? S’abstraire de la mondialisation ? Rien ne garantit que les peuples ne seraient pas contraints, une fois de plus, à payer les coûts de cette sortie, en France comme en Grèce. Et quand bien même ils décideraient de rompre de façon radicale avec des choix de trois décennies, parviendraient-ils à tenir longtemps si, à l’échelle supranationale, des inflexions sérieuses ne se dessinaient pas dans les politiques économiques et sociales suivies ? Le petit village gaulois qui encore et toujours résiste à l’envahisseur relève de la bande dessinée. La réalité historique, elle, est tout autre. Si le combat démocratique, en France et ailleurs, ne s’appuie pas sur des avancées conséquentes dans une mise en commun planétaire, il peut très bien se trouver dans les impasses qui furent naguère celles du « socialisme dans un seul pays ».

Longtemps, la mondialisation des destins humains représentait une virtualité contredite par les possibilités mêmes de son développement. Au XVIIIe siècle, si la principauté féodale apparaissait trop étroite pour la marche en avant des sociétés, le monde, lui, semblait trop abstrait pour que l’on pense pouvoir le maîtriser pleinement. C’est de cette double carence que la nation a tiré sa force : plus large que la principauté, plus concrète que le monde. Aujourd’hui, les conditions existent pour que la communauté planétaire de destin devienne une réalité. Mais on ne sait pas énoncer encore, avec assez de force politique et de clarté, les conditions pour conduire le processus de convergence de façon solidaire et maîtrisée. Le plus important, aujourd’hui, est donc de retisser une culture de la rupture et des formes convergentes de la faire vivre, dans chaque niveau de territoire, du bas jusqu’en haut, de la cave au grenier, de la « société civile » à « l’État ». Dans ce processus de reconstruction, la nation gardera-t-elle sa structure ? Pour un long moment sans doute. Au-delà, on verra…

En attendant, notre tâche est claire : décapitaliser le monde et mondialiser le développement humain et durable, ce processus par lequel la visée suprême est le libre développement des capacités humaines, et non l’accumulation infinie de la marchandise et du profit. Il faut donc vouloir être à la fois émancipateur et mondialisateur. Émancipateur, et donc respectueux de la diversité des sociétés humaines, de leur texture, de leur histoire. Mondialisateur conséquent, et donc respectueux des nations. Mais respectueux n’a jamais voulu dire idolâtre…

12. La seule universalité incontestable est celle du genre humain. Pour le reste, il y a… universel et universel. Il est des modalités présumées universelles que l’on tiendra pour critiquables, à tout le moins. On a évoqué celle du marché, insidieuse et pauvre : comment tenir pour un paradigme de l’universalité ce qui fonctionne à l’opposition du gagnant et du perdant ? Il y a aussi celle de l’empire, moins subtile et qui, de fait, se confond avec l’hégémonie, dont elle n’est que l’extension spatiale extrême. Prosaïquement, en effet, n’est universel que ce qu’une force dominante à le pouvoir de faire reconnaître comme universel. La domination de l’Occident a débouché, entre le XVIe et le XXe siècle, sur une universalisation de ce type. Assurée d’elle-même et de ses « valeurs » – mais lesquelles, au fait ? – l’Europe a pensé longtemps que son univers mental ne pouvait qu’être universel et donc transposable partout, sans médiation. De cette prétention, elle donna des formes frustes et même grossières, à l’instar des propos de Jules Ferry qui, en 1885, justifiait la colonisation amorcée au nom de ce que les « races supérieures » avaient le devoir moral de civiliser les « races inférieures ». D’autres formulations ont été bien plus raffinées.

L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions. Robespierre pouvait bien mettre en garde les révolutionnaires, au printemps 1792, quand il leur rappelait que les peuples n’aimaient pas les « missionnaires armés ». En fait nul n’a évité, pas même les « jacobins » d’alors, la propension à croire que les valeurs pouvaient s’exporter, dès l’instant où, fondées sur la raison et sur le « droit naturel », elles étaient, par fondation, applicables à tout le genre humain. Les hommes ne savent pas toujours où est leur propre bien ; aux plus éclairés de leur ouvrir la route vers la morale bien comprise et donc vers le bonheur… Nous savons aujourd’hui que cette méthode aboutit inéluctablement à son contraire : parce que le droit que l’on s’arroge d’imposer une valeur finit par conduire à la conviction que la fin justifie les moyens ; parce qu’une valeur inculquée par la contrainte finit presque toujours par nourrir, chez celui qui la reçoit, la haine de la valeur elle-même. Les idées révolutionnaires importées en Allemagne par les armées révolutionnaires et impériales, à la charnière des XVIIIe et XXe siècles, n’ont pas nourri la vague jacobine, mais la flambée contre-révolutionnaire. La haine de l’héritage stalinien, à la fin du XXe siècle, n’a pas porté vers un communisme refondé, mais vers un capitalisme sauvage.

Faut-il, par là-même, renoncer à tout désir d’universalisation ? Cela équivaudrait à renoncer à donner, au destin collectif de l’espèce, les bases communes assumées de son développement. À ne pas les produire, à s’en tenir à un relativisme absolu (il n’y a pas de valeurs universelles) on risque, soit de laisser le champ libre aux rapports des forces à l’état pur, soit de laisser la main aux opérateurs existants d’unification que sont le marché et la puissance. Si toute pratique collective en valait une autre, le meurtre, la mutilation, la domination de race ou de genre et le despotisme seraient acceptables, dès l’instant où ils sont enchâssés dans une culture. Pour se sortir du dilemme, sans doute devrons-nous infléchir les termes même de l’action. À proprement parler, « l’universel » n’existe pas plus que « l’identité ». Ce que nous devrons viser n’est pas l’accession à une idéalité déjà existante, mais la maîtrise d’un processus : non pas parvenir à l’universel, mais produire de l’universalisation. Ne tendra à devenir universel que ce que nous déciderons ensemble d’universaliser…

13. Au fond, plutôt que l’universel, c’est le paradigme du commun que nous devrions valoriser. « Communis » en latin, c’est à la fois ce qui appartient à plusieurs, ce qui est accessible à tous et c’est celui qui accomplit sa charge. Communis est issu de la vieille racine indo-européenne (mei-) qui veut dire aussi bien échanger que muer, muter ou migrer. Le monde n’aura de sens collectif – et donc d’universel – que celui que les humains lui donneront en commun. La base de l’universalisation est donc le compromis. Non pas la compromission, qui est depuis le XVIIIe siècle l’action de transiger avec les principes, mais le compromis au sens premier de l’arbitrage et donc de l’accord obtenu par concessions mutuelles.

Non pas la compromission, mais la compréhension, au sens fort de « comprendre », qui est de saisir ensemble. La compréhension n’est rien d’autre que la capacité à penser ensemble, au travers de la diversité des cultures, pour délimiter dans un même mouvement, et non pas séparément, ce que toutes les cultures ont de différent et de profondément semblable.

Biens communs, droit commun… L’air du temps est au commun. Il reste à en faire vivre le projet collectif. Dans tous les territoires.

Notes

[1] Jacques Lévy, Marie-Françoise Durand et Denis Retaillé, Le monde : espaces et systèmes, Presses de la FNSP, Paris, 1993.

[2] Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des système-monde, La Découverte, Paris, 2006.

[3] Michel Beaud, Le système national mondial hiérarchisé, la Découverte, Paris, 1987

[4] Armand Mattelart, La communication-monde, Paris, La Découverte, Paris, 1992





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