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Europe-Turquie : la fin des illusions ?

Par Sami Naïr  |  19 avril 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

A l’occasion de son voyage à Ankara les 29 et 30 mars dernier, Angel Merkel a déclaré ouvertement, et en présence du premier ministre Recep Erdogan, qu’elle préférait un « partenariat privilégié » avec la Turquie à une intégration totale à l’Union européenne (UE). Hermann Gröhe, secrétaire général de la CDU, parti de la chancelière, précise également, dans une déclaration au journal Kölnische Rundschau  : « La Turquie n’est pas apte à une admission à une échéance prévisible ». Certes, ces déclarations contrastent avec les positions du SPD, des libéraux et des Verts allemands, favorables à l’adhésion de la Turquie, mais elles n’en sont pas moins significatives d’une radicalisation de l’Allemagne envers toute forme d’élargissement au sud de l’Europe.

Pour être vraiment comprises, elles doivent également être mises en perspective avec une autre déclaration d’Angela Merkel, le 25 mars passé, en prévision du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE : elle souligne une fois de plus l’importance du pacte de stabilité et de croissance européen, mais elle rappelle clairement et franchement que le peuple allemand n’a abandonné le mark qu’en échange de la confiance en un euro stable. Or « cette confiance, martèle-t-elle, ne saurait en aucune manière être déçue ». L’arrière-plan de ces propos est bien sûr constitué par les dégâts de la crise mondiale, l’incapacité des Européens à l’affronter solidairement et unis, en l’absence d’un pilotage politique de l’euro, et les problèmes posés par les écarts de développement avec l’ensemble baptisé PIGS (Portugal, Italie, Espagne et Grèce).

On peut donc se poser la question : la crise a-t-elle aussi conduit à fermer définitivement la porte de l’UE à la Turquie ? De fait, dans le contexte de l’Europe d’aujourd’hui, cette intégration devient de plus en plus incertaine, non seulement à cause des griefs traditionnels (fortes divergences de développement économique, problème religieux, droits de l’homme, rôle de l’armée, Chypre, etc.), mais aussi parce qu’il y va de la construction européenne elle-même. Le ministre président CSU de Bavière, Hans Seehofer, en appuyant la position de la chancelière sur la Turquie, le dit très clairement : « Nous voyons, avec le cas grec, les difficultés dans lesquelles a été plongée l’UE. Cela signifie que tout élargissement rapide est interdit » (Handelsblatt, 22 mars 2010).

C’est que l’UE a été rattrapée par l’histoire : si elle a réussi à supporter l’élargissement aux économies de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal dans les années 1980, la crise vient pourtant de démontrer qu’elle est loin de les avoir digérées. L’hétérogénéité entre ces pays et ceux du nord de l’Europe demeure en effet très forte, menaçant l’unité de l’ensemble. Et l’élargissement aux pays de l’Est européen nécessitera plus de temps encore pour être résorbé. On est donc loin d’une convergence sérieuse des « fondamentaux » européens et de la constitution d’une zone monétaire optimale. Aujourd’hui, en Europe, les divergences structurelles l’emportent sur la convergence souhaitée. Dans ces conditions, avec 76 millions d’habitants et un écart de développement plus important encore, l’arrivée de la Turquie dans l’UE rendra impossible toute gestion cohérente de la zone euro.

La crise mondiale vient donc de remettre les pendules à l’heure : le pacte de stabilité, si cher à Bruxelles et à l’Allemagne, a explosé ; l’euro - heureusement pour le commerce extérieur européen - rabaisse ses prétentions, mais les PIGS sont dans le rouge (au-delà du cas grec, l’Espagne et le Portugal se trouvent dans le collimateur des marchés financiers). Sans parler bien sûr de l’impossibilité de gérer sérieusement les flux migratoires à l’intérieur de l’Europe, ce qui, soit dit en passant, constitue une obsession pour les adversaires de l’intégration de la Turquie : certains, comme Jacques Schuster, parlent de l’arrivée de trois millions de travailleurs de ce pays ! (Die Welt, Welt Online Politik, 30 mars 2010, « Die Türkei wäre das ärmste und größte EU-Land »).

Face à cette situation, et au lieu d’aller vers la constitution d’un gouvernement de l’euro, l’Allemagne a préféré que le FMI rentre dans le jeu des garanties pour les prêts à la Grèce (et demain « à d’autres », dit-on avec euphémisme à Bruxelles), ce qui signifie d’emblée que la zone euro renonce à se gouverner elle-même ! La Turquie, qui ne cesse de réclamer son entrée dans l’UE, devrait y réfléchir.

La nouvelle donne est en effet claire : il est difficilement imaginable d’entrer dans l’UE telle qu’elle est. Le modèle d’intégration germano-européen qui a prévalu jusqu’ici est déjà trop contraignant pour tout le monde, trop rigide, y compris pour l’Allemagne elle-même, et difficile à supporter pour les PIGS. Il sera franchement destructeur pour tout nouvel arrivant - sauf pour la Suisse, qui ne veut d’ailleurs pas le rejoindre !

La crise impose de revoir entièrement le concept de la construction européenne. Deux voies peuvent être explorées. La première est la constitution d’une grande zone de libre-échange sans contrainte budgétaire commune, ce qui signifie, dans un contexte d’échec de l’euro, la mise entre parenthèses du modèle « maastrichtien ». Dans ce cas, de nouveaux élargissements seraient possibles sans accès à l’acquis communautaire. Mais ce serait la victoire du modèle européen rêvé par Londres.

Cette solution est loin d’être une billevesée, autant parce qu’elle correspond à la dynamique de la mondialisation libérale actuelle que parce qu’elle est rendue possible par l’absence d’un concept politique clair de l’unité européenne (confédération de nations ? fédération sui generis  ?, etc.) Dans cette hypothèse, la Turquie et d’autres pays peuvent devenir de solides associés au sein de la zone de libre échange.

Autre voie, pour sauver la monnaie unique, la constitution d’une Europe à plusieurs cercles : au centre, les pays actuels de l’euro, dotés de politiques de solidarité mises en place par un gouvernement de la zone euro ; ensuite, les pays de l’élargissement non aptes à supporter la discipline de la monnaie unique, mais déjà intégrés à l’UE : ils pourraient alors être intégrés dans une zone monétaire commune, à l’image de l’ancien ECU ; enfin, les pays du « partenariat privilégié » (Turquie et pays du pourtour méditerranéen), qui seraient associés, selon des géométries variables, à l’UE au titre des coopérations renforcées.

Ce deuxième scénario est le plus réaliste, et sans doute le moins coûteux en termes politiques et symboliques pour l’Europe actuelle. D’ailleurs, pour ce qui concerne la Turquie et les pays méditerranéens, l’idée d’institutionnaliser les relations avec l’Europe dans le concept d’Union pour la Méditerranée, pourrait tout à fait se développer dans ce cadre. Ni la Turquie ni le Maroc n’ont manifesté d’enthousiasme pour ce nouveau concept, parce qu’il délimite assez précisément l’espace de leur intégration : en gros, il les maintient à l’extérieur de l’Europe.

Mais la réalité historique est peut-être en train de trancher : l’Europe de l’euro a placé trop haut le curseur de l’appartenance commune. Et c’est elle qui est en crise aujourd’hui. Engager le débat sur ces deux voies serait en tous cas le meilleur moyen de ne plus entretenir les illusions et l’humiliation répétée chez ceux qui veulent rejoindre l’UE, mais sont régulièrement rabroués à ses portes.

(Article publié dans El Pais, Madrid, 12 avril 2010.)





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