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Européanisation des Balkans ou Balkanisation de l’Europe ?

Entretien avec Srećko Horvat, co-auteur, avec Slavoj Zizec, de Sauvons nous de nos sauveurs.

Par Mémoire des luttes  |  18 octobre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans l’entretien qui suit, le philosophe et sémiologue croate Srećko Horvat, qui était l’un des principaux animateurs du « Festival subversif » de Zagreb, présente quelques unes des idées développées dans Sauvons nous de nos sauveurs.

Mémoire des luttes (Mdl) : La Croatie est devenue, le 1er juillet 2013, le vingt-huitième membre de l’Union européenne (UE). Comme vous l’indiquez dans votre ouvrage, certains soutiennent que cette intégration, et plus largement celle des pays de la région des Balkans, constituera votre planche de salut en vous permettant d’échapper à vos propres démons, au nationalisme et à la balkanisation. D’une certaine manière, l’UE porterait en elle une promesse de civilisation. Que pensez-vous de ces arguments développés par vos gouvernements, les médias dominants et les europhiles ?

Srecko Horvat (SH) : Dans son fameux ouvrage publié en 1928, Analyse spectrale de l’Europe, le philosophe allemand Hermann Keyserling observait que «  si les Balkans n’avaient pas existé, ils auraient été inventés  ». Cette formule semble plus que jamais d’actualité. Comme l’a, pour sa part, brillamment illustré l’historienne bulgare Maria Todorova dans son livre Imagining the Balkans, la région a été liée à divers mythes et fausses représentations dès le XVIe siècle, et ces stéréotypes ont refait surface pendant la guerre des années 1990.

Avec elle, les Balkans ont été alors, une nouvelle fois, perçus comme le «  coeur des ténèbres » au sein du continent européen. La situation a d’abord été présentée comme le résultat d’un conflit interne dans lequel il était impossible d’identifier l’agresseur et la victime. Dans ce contexte, la passivité de l’Europe a permis que soient commis des crimes odieux tel le massacre de Srebrenica, perpétré sous les yeux des casques bleus néerlandais. Il a fallu alors soumettre notre région aux prétendus bienfaits d’une calamiteuse « mission civilisatrice ». Celle-ci s’est prolongée dans le contexte de l’intégration européenne.

Durant cette période post-conflit, notamment pendant les années 2000, l’argument dominant était le suivant : contrairement à l’UE, la région balkanique serait synonyme de corruption, de guerres sanglantes et d’Etats en déliquescence. Le plus grave, c’est que, au cours des dernières années de la soi-disant «  transition », nous avons assisté à une intériorisation de cette infériorité, c’est-à-dire à un étrange processus d’auto-colonisation. Juste avant le référendum sur l’adhésion de la Croatie à l’UE (22 janvier 2012), les intellectuels croates libéraux proclamaient : «  Pour nous, l’alternative est claire : soit les Balkans, soit la civilisation  ». Ou bien encore : « Les eurosceptiques ne sont qu’un ramassis d’obscurantistes sectaires, d’obsédés de la patrie, d’admirateurs des criminels de guerre et de visionnaires tragicomiques. »

C’est ici que se niche le retour du mythe ancien, renforcé notamment par les films d’Emir Kusturica, qui présente les Balkans comme une région arriérée, livrée à la barbarie et aux crimes de guerre. Or si nous observions l’UE à travers le même prisme en nous penchant, au choix, sur le degré de corruption, le respect des droits de l’homme, la stabilité ou l’état de l’économie, nous serions tentés de dire que ce ne sont pas les Balkans qui «  s’européanisent », mais au contraire l’Europe qui se «  balkanise ».

Mdl  : Le processus d’intégration de la Croatie à l’UE a-t-il été démocratique ?

SH : Absolument pas. D’ailleurs, la participation de seulement 43 % des citoyens croates au référendum sur l’adhésion à l’UE en dit long sur cette pseudo-intégration. Après la publication des premiers résultats officiels, le premier ministre lui-même a déclaré, dans un accès de franchise : «  Craignant l’échec du référendum, nous avons changé la Constitution  ». Il a ainsi fait écho, sans le vouloir, à la célèbre formule de Bertolt Brecht, «  Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple  ». Non seulement les modalités du référendum dans notre pays ont effectivement été modifiées en 2010 dans la perspective du vote sur l’adhésion, mais un ensemble d’autres règles (juridiques, économiques, etc.) ont elles aussi été adaptées en conséquence. A peine quelques jours avant la consultation, le ministre des affaires étrangères est même allé jusqu’à expliquer que le gouvernement ne pourrait plus payer les retraites en cas de victoire du «  non ». La campagne pour le «  oui », qui a coûté quelque 600 000 euros - une somme importante pour une campagne dans notre pays - , a ainsi usé d’arguments essentiellement basés sur le chantage, le plus fréquent étant : «  Si nous n’entrons pas dans l’UE, nous resterons dans les Balkans ».

Mdl  : Dans l’un de vos articles, vous déclarez, non sans ironie, que la Croatie devrait dire «  Danke Deutschland ». Que voulez-vous dire par là ?

SH  : Il existe une chanson croate assez ringarde qui date de décembre 1991, lorsque l’Allemagne a reconnu l’indépendance de notre pays sans consultation préalable avec les autres membres de la CEE à l’époque. En voici les paroles : «  Merci, chère Allemagne, mon âme se consume ! Merci, chère Allemagne, pour ce précieux cadeau. Merci, chère Allemagne, merci mille fois. Désormais nous ne sommes plus seuls, et notre patrie ravagée reprend espoir. » Ce qui est ironique, c’est qu’à l’exception des élites croates et de certains journalistes libéraux, plus personne ne croit encore à cette promesse. Il suffit de se remémorer, pour s’en convaincre, les manifestations des Athéniens contre la venue d’Angela Merkel. Comme l’a souligné le dirigeant de la gauche grecque Alexis Tsipras au cours de l’une de nos conversations à Zagreb, Syriza et lui-même sont souvent accusés de représenter un danger pour l’Europe. Pourtant, la véritable menace qui pèse sur le continent, c’est l’Allemagne et sa chancelière, et la position hégémonique que ces dernières incarnent au sein de l’Union.

Mdl : Alexis Tsipras a préfacé votre livre. Dans son prologue, il soutient que deux stratégies opposées s’affrontent pour faire face à la crise européenne : celle dite de « l’expansion financière » et celle de l’austérité. Pouvez-vous préciser ces deux idées ?

SH : La première stratégie consiste à sortir de la récession actuelle. Syriza a mis en avant de nombreuses mesures convaincantes pour renouer avec la croissance (renégociation de la dette, taxation des riches, etc.). Quant à la deuxième voie, il s’agit bien sûr de l’austérité. En voici un exemple édifiant : quelques jours seulement après la mort de Margaret Thatcher, un journal croate (néo)libéral de premier plan a publié un éloge funèbre rédigé par un ancien ministre des finances du gouvernement de Franjo Tuđman [1], qui s’était rendu célèbre en faisant la déclaration suivante : «  Les privatisations sont une opération très difficile, on est obligé de se salir les mains. Mais il fallait bien que quelqu’un s’en occupe. » L’article, intitulé «  Seule une Margaret Thatcher peut encore sauver la Croatie », en référence à la fameuse formule de Heidegger, «  Nur ein Gott kann uns retten  » (Seul un Dieu peut encore nous sauver), égrène une série de mesures qui sont d’ailleurs celles mises en œuvre par l’actuel gouvernement croate : réduction des dépenses publiques, privatisation de grandes entreprises publiques, déréglementation, réforme des systèmes de santé et de retraites, réduction des politiques sociales, etc. «  Nous avons de la chance qu’elle [ Margaret Thatcher ] ait accompli tout cela, écrit l’auteur. De nombreux hommages lui ont d’ailleurs été rendus, y compris de la part de ses opposants politiques et des jeunes, qui doivent leurs emplois actuels pour l’essentiel aux réformes impopulaires qu’elle a menées par le passé. » Il omet seulement un détail : la Croatie se classe au troisième rang européen en matière de chômage des jeunes (environ 51,6 %), juste derrière la Grèce (59,1 %) et l’Espagne (55,9 %).

Mdl : Vous estimez que les politiques de l’UE ont facilité la montée de l’extrême-droite en Europe, en particulier en Grèce. Vous dites aussi qu’Aube dorée prolonge le système. Qu’entendez-vous par là ? Comment analysez-vous l’évolution des partis politiques en Europe ? Pensez-vous que le clivage entre conservateurs et sociaux-démocrates a encore un sens aujourd’hui ? Selon vous, la gauche n’a plus le monopole du discours sur les droits des travailleurs aujourd’hui. Pouvez-vous nous en dire plus ?

SH  : Regardez ce qui se passe en Grèce : le meurtre du rappeur et militant antifasciste Pavlos Fyssas par un membre d’Aube dorée est bien plus qu’un acte odieux perpétré par un parti d’extrême-droite ; l’Europe ne peut se dédouaner de sa part de responsabilité dans cette affaire. Lorsque la débâcle économique des Etats, provoquée justement par les mesures d’austérité, va en s’aggravant, alors le moment est propice pour que se réalise la fameuse prédiction d’Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Les mouvements et partis d’extrême-droite incarnent cette monstruosité. Et, comme par le passé, ils n’hésitent pas à employer tous les moyens à leur disposition, y compris la défense factice de la classe ouvrière. C’est là le problème des sociaux-démocrates aujourd’hui : ils ont renoncé à protéger les derniers bastions de l’Etat-providence (gratuité du système de santé, de l’éducation, de la sécurité sociale, etc.) et ont rejoint les conservateurs sur les questions économiques. L’actuel gouvernement croate en est un exemple frappant, mais cette tendance peut être observée un peu partout dans l’Union européenne. Or l’érosion du corps social fait le lit de tous les extrémismes.

Mdl : Dans l’un de ses articles, Slavoj Žižek soutient que ce qu’il nous faut, c’est une Margaret Thatcher de gauche. Que veut-il dire ? Comment une gauche radicale peut-elle mobiliser le peuple aujourd’hui ?

SH  : Evidemment, cette affirmation peut être comprise comme une provocation, pourtant ce n’en est pas une. La thèse de Žižek a déjà suscité maintes réactions. En réalité, son idée est la suivante : nous n’avons pas besoin d’une Margaret Thatcher en tant que telle, mais nous devons à tout prix nous défaire de la peur de prendre le pouvoir, chose classique au sein des forces de gauche. C’est d’ailleurs cette crainte qui conduit certains à qualifier Syriza de parti social-démocrate, tandis que d’autres continuent de sacraliser la «  démocratie directe », censée être l’unique sphère d’activité politique préservée de la corruption.
A cet égard, je pense que la lecture d’un texte presque oublié du philosophe marxiste allemand Georg Lukacs pourrait encore nous être utile, même s’il semble avoir été écrit pour une époque très différente. Il s’agit du Grand hôtel de l’abîme (Grand Hotel Abgrund), publié en 1933. En lien avec sa critique consacrée à l’œuvre de Arthur Schopenhauer, Lukacs y accuse une partie considérable de l’intelligentsia allemande, notamment le philosophe et sociologue Theodor Adorno, de s’être installée dans ce grand hôtel pourvu de tout le confort moderne, mais suspendu au bord de l’abîme.
 Chaque chambre est conçue pour accueillir un certain type de profil de contestataires radicaux. Ainsi, les «  solitaires », qui recherchent leur propre voie car ils se sentent incompris, pourront choisir une chambre privée richement meublée, tandis que des salles de réunion adaptées seront proposées à ceux qui souhaitent se vouer au culte d’une idéologie commune. La danse macabre des doctrines, qui se répète jour et nuit dans cet hôtel, s’apparente pour ses occupants à un morceau de jazz réjouissant et entraînant. Que devrait faire la gauche aujourd’hui ? Quitter sa zone de confort et faire face à l’abîme.

Mdl  : Toujours selon Žižek, le capitalisme a triomphé en ce qu’il a transformé chaque travailleur en une sorte d’entrepreneur de lui-même. Pouvez-vous développer cette idée ?

SH  : Alors que je me trouvais en Inde récemment, l’un des journaux les plus en vue, The Times of India, a publié en une un article intitulé «  Chaque Indien doit désormais devenir un entrepreneur ». Cette idéologie ne se limite donc pas à l’UE, elle est également présente dans la plupart des pays en développement. Le but sous-jacent est simple : la logique de marché portée par la doctrine hégémonique néolibérale doit être étendue à toutes les sphères de la vie sociale. C’est pourquoi l’on compte aujourd’hui de plus en plus de cliniques privées à New Delhi ou à Bombay, d’écoles privées en Croatie, etc. Il s’agit d’une sorte d’«  investissement » dans soi-même.
Comme l’a montré le sociologue et philosophe italien Maurizio Lazzarato dans La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, chaque «  auto-entrepreneur » doit gérer sa propre employabilité, ses dettes et la réduction des services sociaux d’après des normes commerciales et concurrentielles. Certains intellectuels et journaux libéraux n’ont pas hésité à affirmer que l’élément déclencheur du Printemps arabe avait été le désir de voir triompher l’économie de marché – à en croire cette thèse, l’unique aspiration de Mohamed Bouazizi en s’immolant par le feu était l’instauration d’un marché déréglementé sans intervention de l’Etat.
Cela me rappelle une blague du Monténégro : pendant les années 1990, alors que la guerre fait rage, la police arrête un voleur à la petite semaine qui a subtilisé des biens en Italie pour les revendre sur le marché noir au Monténégro. « Avoue, à qui as-tu vendu des parfums et des jeans ? », lui demandent les agents. Comme il refuse de coopérer, ils se mettent à le battre. Le délinquant lève alors la tête, prend une posture de héros national et s’exclame : «  Vous pouvez me tuer, mais vous ne tuerez jamais le marché libre ! »

Propos recueillis par Christophe Ventura

Traduction : Frédérique Rey
Edition : Mémoire des luttes

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Notes

[1] Celui-ci a dirigé le pays entre 1990 et 1999, année de sa mort.





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