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Florange : la trahison du « socialisme » compassionnel

Par Jacques Sapir  |  2 décembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La « solution » dont les négociations entre le gouvernement français et ArcelorMittal ont accouché le 30 novembre dernier est probablement l’une des plus mauvaises qui soient. Elle revient à faire confiance à ce groupe pour investir 180 millions d’euros sur une période de 5 ans, alors qu’il n’a pas exactement bonne réputation sur ce point. Par ailleurs, Mittal s’engage à reclasser les salariés de la « partie chaude » du site de Florange et à développer la « partie froide », ainsi que ses installations de Dunkerque. De fait, le gouvernement français a très peu obtenu de Mittal qui va pouvoir continuer de se désengager de son activité de production d’acier afin de diminuer son endettement et continuer de se tourner soit vers l’amont (les mines) soit vers l’aval (l’utilisation des métaux).

Pour Mittal, les salariés de Florange restent des otages qu’il pourra sacrifier d’ici trois à quatre ans si sa logique, essentiellement financière, le conduit à une telle décision. En fait, le gouvernement n’a obtenu, au moindre coût pour lui, qu’une solution temporaire. Et de cela Jean-Marc Ayrault, premier ministre, crie victoire ! C’est l’expédient élevé à la hauteur d’une stratégie.

Il faut ici rappeler quelles sont les méthodes de M. Lakshimi Mittal. Lors de la privatisation de la sidérurgie sud-africaine, son groupe, qui avait racheté environ 80 % des capacités de production nationales, n’a pas investi. En revanche, il a augmenté les prix des produits laminés de 30 %, tuant ainsi l’industrie automobile locale [1] et compromettant, dans une large mesure, la stratégie de développement adoptée par le nouveau pouvoir de Pretoria [2]. Ceci a provoqué une prise de conscience du gouvernement et l’élaboration de règles de plus en plus strictes encadrant la production d’acier. Dans les faits, le gouvernement de la République d’Afrique du Sud a cherché à se dégager de l’emprise de Mittal [3].

Cet exemple montre bien que, pour Mittal, seule compte la logique financière de court terme. Le groupe, aujourd’hui très lourdement endetté (23, 2 milliards de dollars à la fin septembre dernier), n’a pas de stratégie dans la sidérurgie. En revanche il en a une pour le développement de ses profits, ou plus précisément des dividendes de ses actionnaires, dont la famille Mittal à hauteur de 40 %. On conçoit que ce précédent n’incite guère à l’optimisme quant à la pérennité du site de Florange.

Pourtant, il faut rappeler qu’une stratégie de développement des activités « chaudes » (les hauts-fourneaux) est parfaitement possible. On sait, depuis des dizaines d’années, que la production de fonte et d’acier dégage des gaz à hautes températures, qui n’étaient jusqu’à présent que source de pollution. Or, depuis environ dix ans, se sont développées des activités permettant la réutilisation de ces gaz, soit pour produire de l’énergie, soit pour développer des productions chimiques à haute valeur ajoutée.

Le haut-fourneau ne doit plus être envisagé comme une entité unique, mais comme la pièce centrale d’un ensemble d’activités liées – on peut ici parler de cluster (grappe) –, dont la somme dégage des profits importants, ce qui contribue à faire baisser fortement le coût de l’acier produit. Contrairement à une idée reçue, la sidérurgie n’est pas une activité du passé, mais une activité d’avenir entraînant dans son sillage des activités connexes à haute technologie. Mais ceci implique des investissements importants et une association entre la société productrice d’acier et des entreprises chargées de ces activités connexes. Cette logique est diamétralement opposée à la logique purement financière de Mittal. Investir dans la création d’un cluster de ce genre à Florange – ce qui serait possible et rentable – reviendrait à immobiliser des investissements dans la sidérurgie au moment où le groupe cherche à se désendetter.

Si l’on peut comprendre pourquoi Mittal ne veut pas réaliser ces investissements – et il est clair que les sommes annoncées ne correspondent nullement à une telle stratégie –, on peut se demander pourquoi il refuse de vendre la totalité du site, parties « chaudes » et parties « froides » inclues. La réponse tient en deux mots : profits et non-concurrence.

La partie « froide » du site dégage des profits satisfaisants pour le groupe. Par ailleurs, la vente du site dans son ensemble ouvrirait la porte à un repreneur qui serait en mesure, surtout s’il est mû par une réelle logique industrielle, d’exercer une concurrence importante sur les autres installations de Mittal en France. En fait, et c’est ce que les adversaires d’une nationalisation du site n’ont absolument pas compris – tout à leurs glapissements hystériques, comme ceux de dame Parisot –, la nationalisation est aujourd’hui le seul moyen de réintroduire de la concurrence dans une activité qui, de fait, est fort peu concurrentielle.

Les salariés de Florange se retrouvent piégés par la politique des gouvernements français successifs qui, au nom du respect de la « concurrence », ont régulièrement agi contre celle-ci et ont, de plus, empêché la mise en place d’une stratégie industrielle véritable sur le site. Cela a commencé en 2006, quand Arcelor a fait le choix de Mittal comme repreneur contre le groupe russe Severstal. Or il existait à l’époque d’importants accords entre Arcelor et Severstal, qui étaient complémentaires sur leurs différentes activités. Mais Mittal a été en mesure de proposer plus d’argent aux actionnaires privés d’Arcelor, emportant ainsi le morceau. Une occasion unique de mettre en place une réelle logique de développement industriel a été perdue à l’époque.

Aujourd’hui, en favorisant un compromis boiteux avec Mittal, et en refusant de prendre ses responsabilités, le gouvernement français rend à nouveau impossible l’émergence d’une réelle stratégie industrielle. On peut spéculer sur les raisons de ce choix. Il y a probablement l’idée reçue – si courante chez les non-spécialistes et les demi-banquiers qui peuplent les cabinets ministériels socialistes – que la sidérurgie est une activité « du passé ». Il y a sans doute aussi la croyance dans la capacité des agences de communication à faire passer une demi-mesure pour un succès véritable. Il est vrai que cette attitude tend à devenir un système dans ce gouvernement.

On peut craindre enfin une raison politique : abaisser le remuant Arnaud Montebourg au profit du très libéral Pierre Moscovici, dont il est notoire que, l’été dernier, il s’est davantage occupé des élections internes au PS que de son ministère. Quoi qu’il en soit, il est désormais patent qu’il n’y a pas de place pour une réelle stratégie industrielle dans le « socialisme » compassionnel que professe ce gouvernement.

 

Notes

[1] Fine B. et R. Rustormjee, The Political Economy of South Africa. From Mineral-Energy Complex to Industrialization, Hurst & Company, Londres, 1996.

[2] Department of Trade and Industry (DTI), Accelerating Growth and Development. The Contribution of an Integrated Manufacturing Strategy, Pretoria, 2002

[3] Roberts S. et N. Zalk, “Addressing market power in a small, isolated, resource-based economy : the case of steel in South Africa”, Centre on Regulation and Competition, 3ème Conférence internationale, 7- 9 septembre 2004.
Nimrod Zalk était directeur de l’Unité de compétitivité stratégique (Strategic Competitiveness Unit) dans le Department of Trade and Industry (ministère du commerce et de l’industrie), Pretoria.





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