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Italie : le gouvernement du 1 %

Par Pierluigi Sullo  |  22 novembre 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Cet article a initialement été publié sur le site de Democrazia Chilometro Zero le 19 novembre et dans Il Manifesto le 20 novembre. Dans son texte, Pierluigi Sullo aborde les dysfonctionnements de la démocratie italienne et décrypte les différents courants qui constituent les équilibres du “gouvernement technique” dirigé par le “professeur” Mario Monti.

Quand j’ai entendu Mario Monti lire la liste de ses ministres, et après avoir lu les CV de ceux que je ne connaissais pas (ils étaient nombreux), il m’est immédiatement venu à l’esprit cette idée que ce gouvernement était « le plus réactionnaire que la République ait jamais eu ». Mais je me suis immédiatement reproché à moi-même cette pensée.

Monsieur Monti et le president Giorgio Napolitano nous embourbent pourtant encore plus que nous ne l’étions dans le « marécage » berlusconien (j’entends ici “marécage” moral et politique). Puis, je me suis demandé : “Pourquoi l’adjectif « réactionnaire » est-il devenu réactionnaire à son tour ?”. Parce qu’il semble faire référence à des temps passés où le « progrès » était une certitude, le destin qui devait s’écrire le socialisme. Tout ce qui s’opposait à cela était « réaction », une tentative de faire reculer l’histoire. Ce n’est pas un hasard si ce mot est tombé en désuétude depuis longtemps.

Après avoir précisé que regretter l’haleine irrespirable du berlusconisme serait un indice de débilité mentale, il faut admettre que la façon dont Mario Monti a été sollicité par Giorgio Napolitano, celle dont le gouvernement de la droite a été démis, celle dont s’est organisé un chœur apparent de jubilation autour du nouveau gouvernement, sa composition même, sont autant de signes que quelque chose de profond s’est brisé dans la démocratie italienne. Démocratie ? Nous parlons du spectacle de la démocratie, de l’apparence de la souveraineté, de l’exercice fortement truqué du vote (notamment avec la loi électorale en vigueur dans notre pays), de la présumée dialectique entre gouvernement et parlement (auquel la Constitution antifasciste confie cependant en dernière instance tout le pouvoir) : toute l’architecture institutionnelle, historique et morale qui, en somme, a été tellement lézardée au cours des vingt dernières années s’est finalement effondrée du fait d’une pression spéculative, d’une fragilité financière, d’un réseau de relations, d’un monde et d’une Europe en crise.

Si on regarde la liste des ministres, on voit avant tout - et cela saute aux yeux - que la médiation démocratique a totalement disparu. Le gouvernement Monti ressemble au conseil de la Banque centrale européenne ou à la direction d’un quelconque organisme économique transnational : il n’a pas été élu, il est composé de « techniciens » supposés neutres, il est imbibé de l’idéologie de marché. Les nouveaux ministres appartiennent à trois familles : il y a ceux qui ont été suggérés par le Vatican (école, santé, culture …) ; ceux qui sont des bureaucrates de haut niveau de l’Etat (défense, intérieur, environnement …) ; ceux qui sont des banquiers (Monti lui-même, mais également le nouveau ministre du développement et des infrastructures …). Beaucoup d’entre eux sont passés par des institutions libérales et / ou catholiques (l’Université internationale libre des études sociales à Rome qui est liée au syndicat patronal ou l’Université catholique par exemple).

Que peut-on attendre d’un tel gouvernement mis en place dans les limites imposées par un accord précaire entre les partis ? A chaud, les associations catholiques du tiers secteur se sont réjouies parce que le fondateur de Sant’Egidio (une Ong qui s’occupe des migrants et des refugiés), Andrea Riccardi, est devenu ministre de la coopération internationale et, attention aux mots, de « l’intégration ». Cette expression, « intégration », suggère une attitude beaucoup moins féroce et raciste vis à vis des migrants, mais traduit aussi un objectif économique : les pauvres du Sud doivent être intégrés dans leur propre pays (la coopération), ceux qui sont déjà là ou sont en train d’arriver doivent être intégrés dans l’économie pour laquelle ils sont extrêmement nécessaires.

Il y a peut-être ici la clé de tout (le ministère de Riccardi est de loin le meilleur). D’un côté, ce seront les catholiques qui gouverneront la « société » à travers la culture, l’instruction, le social, la santé publique (et nous savons qu’un catholique dans ces domaines est en réalité mieux qu’un quelconque berlusconien incompétent et agressif, mais nous savons aussi que se posent naturellement des problèmes de laïcité). D’autre part, les hauts et très hauts bureaucrates tiendront les positions : aux affaires étrangères (l’actuel ambassadeur à Washington), à la défense (un amiral très lié à l’OTAN), à l’environnement (un directeur général qui devra gérer l’inexistence d’un ministère que Mario Monti semblait vouloir rattacher de façon cohérente au développement économique), à l’agriculture (un autre directeur général plus expert des directives européennes que d’agriculture au sens strict), à l’intérieur (une femme lige, un préfet).

Mais le coeur du “business”, pour utiliser leur langage, est constitué de personnes qui ont étudié, enseigné et travaillé dans les universités et dans les institutions financières anglo-saxonnes (ou françaises dans une moindre mesure) et qui tiennent des postes de management ou de co-participation dans les institutions bancaires et économiques : il s’agit de la strate supérieure de ce que Saskia Sassen définit comme la « classe globale ». Et que les occupants de Wall Street appellent simplement « le un pour cent ». Ce sont des personnes « dénationalisées », qui font partie de la communauté internationale des affaires et savent mieux parler qu’un député italien devant une assemblée de l’Aspen Institute ou de la Trilatérale, à une réunion des experts économiques de la Commission européenne ou à un séminaire de Harvard.

Est-ce un mal ? Certes, avoir un ministre capable de parler parfaitement anglais est mieux que d’avoir un président du conseil qui fait pâle figure avec son français scolaire. Certes, cela facilitera les relations avec les « marchés » qui comprendront mieux ce que le gouvernement veut faire. Mais ce qui précisément motive ces personnes est l’idée que l’organisation actuelle du capitalisme, à savoir la libre circulation des capitaux dans le monde et la libre recherche du profit dans la jungle de la finance globale, est une donnée de base, un fait indiscutable. C’est le meilleur des mondes possibles. Il s’agit simplement de corriger les distorsions qui empêchent les États nationaux de marcher au rythme de la musique. Par exemple, les mauvaises habitudes des débiteurs. Et ce même si depuis qu’ils existent, les États nationaux se sont toujours endettés. C’est un trait de leur existence, non une maladie. Considérer la dette comme une pathologie signifie vouloir révolutionner le monde pour qu’il obéisse aux règles des « marchés ». Ces règles sont elles-mêmes inhumaines parce qu’elles n’admettent pas de nuances entre la figure du vainqueur et celle du perdant alors qu’elles ont conduit le monde au désastre environnemental et social, démocratique et culturel.

En ceci réside la nature réactionnaire du gouvernement Monti : parvenus au désastre, au lieu de changer les modes et la qualité de la production et de l’économie, le sens des relations entre les personnes, les communautés locales et l’Etat, ces émissaires de l’idéologie dominante veulent faire revenir l’histoire en arrière, lorsque le mot croissance signifiait « bien-être ». Mais eux aussi savent qu’il n’en est pas ainsi : ce sont des professeurs. Pourtant, ils insistent. Pire, ils montrent leur determination en prenant directement en main le gouvernement et, par exemple, en nommant Corrado Passera - dirigeant de l’une des plus grandes banques italiennes - ministre du développement économique et des infrastructures (parce qu’il va de soi pour eux que les deux sont liés). « Développement » ne signifie pas meilleure qualité de vie ou plus de richesses pour tous mais privatisation forcée de tous les biens publics (le miroir opposé de la collectivisation stalinienne forcée, tout aussi violente) tels que les services locaux et l’eau, ou le territoire lui-même utilisé comme une plate forme inerte et informe pour y faire arriver le plus rapidement possible les flux de marchandises et de capitaux.

Dans la fameuse « loi de stabilité » votée au pas de charge par le Parlement, il est spécifié que lorsque les autorités locales ne se hâteront pas pour « libéraliser » les services publics, cela sera fait par décision des préfets. Pourtant, un référendum en juin dernier a montré que la majorité des Italiens ne veulent pas de cette privatisation.

Comment se comportera le gouvernement ?

Je fais le pari que la première action de Monsieur Passera concernera le val de Suse. Avec cette “loi de stabilité”, cette vallée est désormais considérée “ zone d’intérêt stratégique”, c’est à dire zone militarisée. Un tunnel de 57 kilomètres devrait y être creusé malgré l’opposition farouche de la population et de nombreux mouvements sociaux. Ce type de « développement » requiert des projets comme le TGV (train à grande vitesse) et, en démocratie enrégimentée par l’économie, les objections des populations locales sont des obstacles à contourner comme une colline mal placée ou un fleuve un peu rebelle : quelques coups de matraques et beaucoup de ciment suffisent pour remettre les choses en place."

Voilà donc pourquoi j’ai pensé au mot réactionnaire en écoutant Mario Monti lire la liste des ministres. J’espère me tromper.

 

Traduction : Marc Mangenot

Révision et édition : Mémoire des luttes





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