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La burqa, cet accoutrement des ténèbres

Par Sami Naïr  |  19 avril 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La burqa (ou nikab, c’est-à-dire le fait de dissimuler entièrement dans une véritable robe-cage l’être de la femme, seulement guidé par deux trous à hauteur des yeux pour pouvoir marcher) est d’actualité en Europe. Non seulement parce que certaines femmes, consentantes ou contraintes, la portent, mais aussi et surtout parce qu’elle met en évidence les rapports plus profonds entre la norme juridique, les traditions et les cultures. Elle est ainsi au centre de la problématique multiculturelle. Elle déplace les relations entre l’espace privé et l’espace public parce qu’elle veut fondamentalement en redessiner les frontières.

Chaque société dispose bien sûr d’un corps de doctrine, produit de son histoire propre, qui régit ces frontières. Cependant, il y a ce que l’on pourrait appeler des « communautés » d’appartenance qui transcendent les différences culturelles et fondent l’enracinement dans une condition universelle partagée. Ainsi, agresser autrui, exhiber son sexe en public, profaner les morts, etc., sont prohibés par à peu près toutes les cultures humaines contemporaines.

Le cas de la burqa est intéressant parce qu’il correspond à une interprétation de l’islam, essentiellement asiatique, qui tend aujourd’hui à s’étendre dans les pays arabo-musulmans et en Europe (quelques centaines de cas, pour l’instant). Il exprime une pratique de la religion dont on ne trouve pas de fondements doctrinaux cohérents entre les diverses interprétations de l’islam. En fait, l’« envoilement » généralisé des femmes s’est transformé en problème politique international avec la victoire, dans les années 1980, de la révolution religieuse iranienne, événement central qui a modifié l’islam mondial. Par ailleurs, la pratique de la burqa appartient surtout à la tradition afghane.

Les sociétés occidentales, soucieuses de fonder en droit l’interdiction ou l’acceptation de cet usage vestimentaire lié à la pratique radicale de la religion, hésitent entre la répulsion culturelle et le respect de la liberté individuelle. En France, le législateur n’ayant pas été capable de se prononcer, l’affaire est désormais entre les mains du Conseil d’Etat. En droit, il est possible de fonder l’interdiction générale du port de la burqa à partir du principe de la défense de l’ordre public. On peut, en effet, légitimement arguer que ne pouvant discriminer entre une femme qui prétend se soustraire au regard d’autrui par conviction religieuse et une autre (ou un homme) ceinturée d’explosifs dans sa burqa, il y a potentiellement risque pour l’ordre public. L’Etat est dans l’obligation de protéger les citoyens. Bien sûr, des voies de contestation existent, notamment en droit international, et l’affaire peut aller loin…

Mais c’est surtout philosophiquement que la situation est originale : le fait de revêtir la burqa entre en conflit flagrant avec le principe du « vivre ensemble », selon lequel, dans l’interaction sociale, « j’ai besoin de savoir qui tu es parce que tu as besoin de savoir qui je suis », car notre contrat collectif est fondé sur le principe de reconnaissance commune. Je décline mon identité parce que la société est une rencontre d’identités. Montrer son visage exprime donc le fondement essentiel du lien social, dès lors que celui-ci est considéré comme également donné à tous et toutes.

Le conflit vient ici de ce que la tradition intégriste obscurantiste récuse cette égalité dans le corps social. En islam radical, ce sont les femmes qui subissent de plein fouet cette exclusion. Que le port de la burqa soit consenti religieusement ou imposé patriarcalement ne change rien au fond, car le consentement des unes sert souvent, dès qu’il devient majoritaire, à justifier l’abaissement et la servitude des autres. Or, si l’on considère qu’il y a des acquis de la civilisation en termes d’égalité et de liberté (« d’égaliberté ») de la personne, il est clair qu’on ne peut pas mettre sur le même plan une culture qui affirme ce principe et une autre qui le récuse.

Le plus grand des paradoxes réside en ceci : en se dissimulant dans la burqa, en se voilant entièrement, la femme en réalité se dévoile pleinement comme objet, comme un objet de l’homme. Difficilement devenue, dans les sociétés occidentales, sujet de droits, voilà qu’on veut la ramener au rang de chose anonyme mouvante ! Au nom du relativisme culturel, certains tentent aujourd’hui, par une stratégie cynique, de faire accepter cette aberrante idée que, pour respecter leur croyance, il faut s’accoutumer à voir des êtres humains déambuler dans cet accoutrement de ténèbres.

(Article publié dans El Pais, Madrid, 27 février 2010.)





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