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La victoire des marchés financiers

Par Sami Naïr  |  10 mai 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

On savait depuis longtemps que la mondialisation libérale signifiait d’abord la domination des marchés de capitaux, et donc l’affaiblissement de la politique comme instance de régulation du développement économique et social. On savait aussi qu’un certain nombre de grands pays (les USA, l’Europe dirigée de facto par l’axe franco-allemand, la Grande Bretagne, le Japon et désormais la Chine, l’inde et le Brésil) étaient des vecteurs de cette mondialisation ; on sait maintenant enfin que les marchés financiers, responsables de la crise dans laquelle nous sommes plongés, sont aussi capables de mettre à genou un Etat de la zone euro et qu’ils peuvent en menacer d’autres. La Grèce n’était que le premier maillon de la chaîne. C’était bien sûr un test sur la solidarité européenne et la capacité de résistance de l’Europe. L’attaque contre la Grèce avait commencé avec des rumeurs. Celle qui vise désormais l’Espagne commence aussi par un déclassement de la notation en bourse de la dette souveraine de l’Espagne ; elle est tout aussi inquiétante. Le gouvernement espagnol a traité ces rumeurs de « ridicules ». Espérons qu’il a raison. Mais il n’y a pas de fumée sans feu : les dirigeants des pays d’Europe du sud doivent prendre au sérieux cette situation et, surtout, exiger une réponse européenne coordonnée. C’est l’avenir de la monnaie unique qui est en cause. Et ce qui est sûr, c’est qu’on ne sortira pas de la crise sans changer la politique de l’euro.

Il n’était en effet pas nécessaire d’être prix Nobel d’économie pour deviner, dés la mise en place de la monnaie unique, que les déséquilibres structurels de la zone euro (principalement l’inégalité de développement entre les différents pays) ne résisteraient pas au premier séisme. Mais ceux qui le disaient étaient taxés d’ « antieuropéens » par la « bien-pensance » libérale et conservatrice. Or, aujourd’hui, la responsabilité de ceux qui ont construit cette Europe-là éclate au grand jour. L’Europe n’a pas su réagir devant la crise mondiale de 2008, elle n’a pas su contrer les attaques contre l’un de ses membres et elle donne raison aux marchés financiers en appelant à la rescousse le FMI et en imposant aux pays visés par les investisseurs- spéculateurs des plans d’une dureté d’airain. Pire encore : en choisissant la stratégie des plans d’austérité, l’Europe va aboutir à une récession généralisée, à une crise sociale durable dont personne ne peut prévoir les conséquences politiques. Enfin, en agissant de la sorte, l’Union européenne a objectivement encouragé les marchés financiers à s’en prendre à d’autres pays.

Prenons le cas de la Grèce : l’apport de 110 milliards d’euros ne résoudra rien ; ce pays ne pourra certainement pas passer de 14% de déficit aujourd’hui à 3% en 2014, sauf à provoquer une explosion sociale ; le prêt se fait à des conditions exorbitantes (5%, bravo la solidarité européenne !) ; enfin, l’application des mesures exigées va casser la croissance grecque, au cas où elle redémarrerait dans les trois prochaines années ! Ce n’est pas fini : après que l’Allemagne ait tergiversé plusieurs semaines, pourtant cruciales pour le sauvetage, avant de se décider, déjà certains pays européens, comme par exemple la Slovaquie, déclarent qu’ils n’apporteront ce qu’ils ont promis que s’ils sont sûrs que le gouvernement grec agira avec dureté !

En réalité l’Europe de Bruxelles et de la Banque Centrale a choisi la sortie de crise par la récession, le chômage, la déflation salariale et non par la relance, la mise en place d’une stratégie keynésienne de création massive d’emplois et d’une politique européenne solidaire de croissance partagée. Ce que l’on veut perpétuer pour plaire aux spéculateurs, c’est un pacte de stabilité responsable du chômage endémique en Europe ; c’est l’absence de coordination économique entre les membres de la zone euro, laissant à la Banque centrale les mains libres ; c’est l’absence de politique fiscale commune ; c’est enfin l’accroissement des divergences de développement entre les pays de la zone euro. Croit-on sérieusement que des pays qui n’ont pas pu, malgré vingt-cinq ans de transferts en fonds de cohésion et d’aides de toutes sortes, combler leurs écarts de convergence avec les pays les plus riches, pourraient y parvenir, maintenant, à l’époque des vaches maigres ? Et combien de temps cela prendra-t-il ? Le cas de la Grèce est tout à fait exemplaire : car malgré le dur plan européen, les marchés financiers ont refusé de faire confiance au gouvernement grec ! Et la monnaie unique a continué d’être attaquée. La Grèce devra-t-elle quitter la zone euro ? C’est une grande, une énorme bataille qui est engagée. Et elle ne fait que commencer.





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