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DU RAPPORT ATTALI AU RAPPORT GALLOIS

Le « hollandisme » ou la continuité du néolibéralisme à la française

Par Frédéric Lebaron  |  10 novembre 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Dans le flot des commentaires qui ont précédé et suivi la publication du rapport Gallois et les annonces gouvernementales qui l’ont accompagné - sous le nom de Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi - on a jusqu’ici assez peu relevé l’intéressante analogie de répertoire entre les premiers mois du quinquennat Sarkozy et ceux du quinquennat Hollande : le lancement, très médiatisé, peu après l’élection présidentielle, d’un rapport de référence commandé à un ou plusieurs « experts », le rapport Attali dans le premier cas et celui de l’ancien président d’EADS dans le second [1]. La méthode permet au gouvernement, inspiré par un travail de fond, de fixer un cap de politique économique, en particulier concernant les « réformes structurelles » nécessaires durant le quinquennat [2].

Sur la forme, l’analogie est d’autant plus nette que les « experts » sont issus, très majoritairement, du patronat et de la haute fonction publique économique et financière. Ils s’inscrivent dans une tradition « modernisatrice » pour laquelle la France, toujours « en retard » sur ses concurrents, doit entreprendre avec « courage » une série de réformes inspirées d’expériences étrangères qui garantiront sa croissance future. L’approbation, plus ou moins enthousiaste, des représentants patronaux et des principaux médias à l’égard des diverses propositions contenues dans les deux rapports les rapproche également. Instruments de politique publique, l’un et l’autre servent à mettre sur l’agenda un ensemble d’orientations qui cadrent la politique économique du pouvoir en place en mettant en avant l’expertise économique d’un ou plusieurs acteurs légitimes, situés entre la droite et la gauche de gouvernement. Ces orientations sont ensuite adoptées par le gouvernement.

Sur le fond, l’analogie est tout aussi frappante, et témoigne de la grande continuité en matière de doctrine économique entre le « sarkozysme » et le « hollandisme », ce dernier constituant une nouvelle forme d’une même doctrine que l’on peut appeler le « néolibéralisme » à la française avec ses deux variantes, dites « de gauche » et « de droite ». Sur la base d’un constat de déclin ou de crise du modèle français, étayé par des courbes aux tendances catastrophiques, l’horizon des « réformes » est la réduction rapide de l’endettement public et la recherche d’un regain de « compétitivité » de l’économie française dans le contexte de la mondialisation, et cela par l’entremise d’une « rupture » ou d’un « choc » [3].

Les moyens proposés pour y parvenir appartiennent à la même famille : ils sont centrés sur l’investissement (notamment public) dans la recherche et le développement, en vue de favoriser l’innovation (la fameuse « économie de la connaissance »), et sur diverses mesures « hors-coût » [4], mais aussi sur la baisse du coût du travail censée permettre de rétablir la compétitivité-prix des entreprises. Ils proposent des changements institutionnels (réformes « structurelles ») concernant notamment les rapports entre patronat et salariés, dans un sens globalement favorable aux premiers.

Les dispositifs se ressemblent, le crédit d’impôt recherche, au coeur du rapport Attali, devenant un modèle en matière d’incitations fiscales appelé à se généraliser avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi issu du rapport Gallois. Le recours à une hausse de la TVA, quant à lui, rapproche les choix fiscaux des deux quinquennats, choix dont les différences furent pourtant au centre de la compétition électorale en 2012. D’où, au passage, un « choc » de défiance dans l’électorat de François Hollande et chez les économistes qui attendaient de ce changement politique une grande réforme fiscale.

On pourrait ajouter que l’un comme l’autre sont une déclinaison assez peu originale des grandes orientations contenues dans la stratégie « Europe 2020 » de la Commission européenne [5], dans les rapports du FMI et de l’OCDE consacrés à l’économie française, et finalement dans le discours des élites économiques françaises depuis le rapport Rueff-Armand ! La redondance des préconisations participe d’ailleurs de leur évidence pour les acteurs dirigeants. Au fond donc, rien de très nouveau dans le long cours du néolibéralisme à la française [6].

Cinq ans plus tard, on pourra simplement relever qu’avec le changement de majorité, la tonalité du rapport est devenue plus modeste et moins comminatoire, celui-ci mobilisant beaucoup moins de ressources et couvrant un secteur plus limité de l’action publique : l’industrie. Plus défensif aussi, le rapport Gallois insiste certes sur la nécessité de choix rapides et « courageux », en demandant au gouvernement de ne pas perdre de temps. Mais il n’en chiffre pas systématiquement les effets attendus, là où le rapport Attali avançait imprudemment des prévisions qui furent balayées par la crise mondiale. Plus calibré, le rapport Gallois aura moins de chances d’être totalement obsolète dès que les grands paramètres de la dynamique économique auront évolué. Il reste que l’annonce de la création future de 300 000 emplois et l’optimisme affiché en matière de croissance par le gouvernement Ayrault relèvent de la même méthode Coué qu’affectionnait Nicolas Sarkozy et qui a contribué à sa perte de crédit.

On peut penser que le sort du rapport Gallois sera semblable à celui du rapport Attali, car la doctrine économique qu’il mobilise est tout aussi erronée. Dans un contexte de crise financière, puis de récession mondiale en 2009, les gouvernements ont été conduits à accroître brutalement leur niveau d’endettement public pour tenter de juguler l’effondrement du système bancaire et la montée du chômage, renvoyant le désendettement à des jours meilleurs. Aujourd’hui, le rapport Gallois en appelle à une politique fiscalement orthodoxe plus favorable aux entreprises qu’aux ménages (politique dite « de l’offre ») à un moment où la récession européenne se généralise. En pensant que des stratégies non-coopératives vont avoir des effets positifs durables, les « élites » commettent le même contre-sens historique qui, dans l’entre-deux guerres avait plongé le monde dans la Grande Dépression.

Comme l’ont immédiatement rappelé les économistes de conjoncture de l’OFCE (Henri Sterdyniak en premier lieu), l’application des préconisations du rapport Gallois va renforcer la dynamique récessive de l’économie européenne en généralisant la stratégie allemande de limitation des coûts salariaux et en accroissant la concurrence interne à l’espace européen dans un contexte de demande globale déprimée. Le policy-mix adopté par le gouvernement français, qui repose sur des prévisions budgétaires hyper-optimistes, va tout droit vers un échec programmé : stagnation prolongée, hausse du taux de chômage, diminution des rentrées fiscales, nouveaux plans d’austérité sont d’ores et déjà les enchaînements macroéconomiques à l’oeuvre en Europe. L’application du rapport Gallois les rendra plus inéluctables encore.

Cette dynamique macroéconomique perverse est devenue tellement évidente à l’échelle européenne - les cas grec, portugais et espagnol constituant en quelque sorte l’avant-garde d’un processus global - que des économistes néoclassiques, dont certains de sensibilité libérale, en appellent aujourd’hui à un relâchement de la pression austéritaire pour alléger la « souffrance » des peuples, au profit du simple « bon sens économique » [7]. Ils font ainsi suite aux inquiétudes déjà exprimées par le FMI en matière de conjoncture et à l’angoisse grandissante de voir dans la zone euro une sorte de « trou noir » de l’économie mondiale, angoisse qui ressurgit à chaque sommet international.

Le cercle vicieux n’est pourtant pas près d’être brisé, puisqu’aucune mesure politique débattue au sein des gouvernements n’est aujourd’hui réellement susceptible de relancer l’emploi et la confiance en Europe. Il faut donc se résoudre à voir les autorités, confrontées à leur propre échec, adopter une rhétorique qui rappelle chaque jour un peu plus celle des années 1930, entre dévaluation compétitive, obsession de l’équilibre budgétaire et discours de sacrifice.

Chaque révision conjoncturelle à la baisse, entraînant un nouveau « tour de vis » austéritaire, renforce l’hypothèse selon laquelle nous sommes entrés dans un cercle vicieux récessif. Cette hypothèse est en train de devenir majoritaire chez les économistes, même les plus orthodoxes, mais ceux-ci ne trouvent plus guère d’écho chez les décideurs politiques et administratifs qui attendent désespérément un « choc de confiance » résultant de mesures toujours plus brutales et inefficaces.

Si les économistes qui ont participé en première ligne à la formation des politiques publiques depuis la deuxième guerre mondiale sont aujourd’hui de plus en plus marginalisés - hormis ceux, de moins en moins nombreux, qui contribuent à entretenir la croyance néolibérale européenne - on peut se demander quel groupe social ou professionnel pourrait aujourd’hui contribuer à une inflexion. Certainement pas les sociologues qui voient pourtant s’aggraver les effets sociaux de la dynamique en cours, en matière de précarité d’emploi, d’inégalités de santé, de conditions de travail, etc.

Les conflits sociaux, qui se multiplient en Europe du Sud sous la violence du choc austéritaire, n’apparaissent pas en mesure de briser ce cercle vicieux, du moins pour l’instant. Les mouvements sociaux sont en effet, comme dans les années 1930, confrontés à l’effet destructeur de la menace pesante du chômage. Cela les conduit à des stratégies défensives visant, pour l’essentiel, à limiter l’ampleur des plans de licenciement, à résister à la pression à la baisse sur le coût du travail et à la dérégulation accrue du marché du travail, en s’appuyant sur les divisions politiques entre l’aile gauche et l’aile droite du néolibéralisme. Les mouvements de jeunes Indignés trouvent un écho important, mais semblent impuissants à entraîner les sociétés dans une alternative, comme l’illustre le cas espagnol où les partis de droite continuent de maintenir le cap austéritaire avec un certain soutien électoral.

On peut cependant raisonnablement penser que c’est du champ politique, de plus en plus instable, que viendra sans doute la fin de ce cercle. On a vu qu’en Grèce l’effondrement de la social-démocratie (le PASOK) avait suivi l’expérience d’une fin de règne chaotique, au profit de la gauche radicale (SYRIZA) et de la montée de l’extrême-droite néonazie. Cela dans un environnement où le maintien du pays dans la zone euro est tout sauf assuré, malgré des votes parlementaires arrachés de plus en plus difficilement par la « troïka » FMI/Banque centrale européenne/Commission européenne.

A première vue, rien de tel en France : l’alternance entre le PS et l’UMP semble devenue un jeu de balance sans surprise au sein du courant néolibéral, et la France reste solidement arrimée au coeur de la zone euro... Faisant mine, théâtralement, de voir dans la politique du gouvernement Ayrault une inflexion forte par rapport à celle du gouvernement Fillon - alors que le patronat admet la continuité et s’en félicite -, l’UMP commence d’ailleurs à tirer profit de l’effondrement de la popularité de la nouvelle équipe et de la validation a posteriori de ses orientations. Son triomphe aux élections municipales et européennes de 2014 serait la suite logique de ce jeu de bascule et aboutirait à une accentuation des politiques d’austérité en France.

Pourtant, même si la prévision politique tient encore plus de l’art que la prévision macroéconomique, aujourd’hui en grande difficulté, d’autres scenarii apparaissent aujourd’hui possibles. La fin de l’espoir de changement politique et économique en Europe, qui avait suivi l’élection de François Hollande, va accroître les divisions internes à la social-démocratie et à la gauche. Un succès social-démocrate aux élections allemandes de 2013 ne modifiera sans doute pas les orientations austéritaires majoritaires en son sein. Les forces situées à la gauche de la social-démocratie seront ainsi conduites, à nouveau, à clarifier leurs relations avec celle-ci, faute de quoi elles seront entraînées dans son discrédit. Les conflits internes à la gauche devraient donc s’intensifier, d’autant que les mouvements sociaux, même défensifs, ont déjà atteint un niveau relativement élevé en Europe.

Mais c’est surtout à droite que la situation risque rapidement de devenir plus confuse. Car la stratégie d’orthodoxie économique affichée par les principaux dirigeants, en France comme en Allemagne et dans les autres pays, et dont l’échec se généralise en Europe, masque un déplacement souterrain des organisations partisanes et des électeurs vers des positions de plus en plus radicales qui modifient ses équilibres internes. Cela se traduit notamment par les succès d’une extrême-droite conquérante - sous des formes diverses - qui profite de la crise sociale pour avancer des solutions ethnico-nationales de plus en plus populaires électoralement.

Les opinions se radicalisent en fait sur plusieurs plans : les attitudes en matière économique, de plus en plus virulentes face à l’orthodoxie fiscale et contre la solidarité européenne ou contre l’euro ; en matière « identitaire », avec la campagne permanente entretenue en Europe contre l’Islam et les minorités comme les Roms ; et même en matière « sociétale » avec des positions conservatrices d’origine religieuse plus ouvertement mobilisées sur l’homosexualité, la famille, etc.

L’un des enjeux à droite est de savoir laquelle de ces formes de mobilisation sera la plus payante électoralement, et comment gérer les contradictions entre ces diverses postures, qui s’additionnent dans l’opposition, mais entrent vite en conflit dans un cadre gouvernemental. Dans ce contexte, un glissement idéologique général vers une nouvelle « révolution conservatrice », à forte teneur nationaliste (y compris sur le plan économique), devient donc l’issue la plus probable de la Grande Dépression, comme ce fut le cas dans les années 1930 dans plusieurs pays. Il faut donc s’attendre à voir plusieurs situations nationales basculer dans une nouvelle forme politique, préfigurée par le « berlusconisme » italien, et les évolutions vers l’extrême-droite du « sarkozysme », alliant hypernationalisme ethnique et ultralibéralisme.

Notes

[1] Pour le « Rapport sur la libération de la croissance française » : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/084000041.pdf ; pour le « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française » : http://www.gouvernement.fr/rapport_de_louis_gallois_sur_la_competitivite_0.pdf

[2] Dans les deux cas, on notera que le rapport n’émane ni de l’administration centrale ou d’un corps de contrôle, ni du Conseil d’analyse économique ou du Centre d’analyse stratégique (l’ancien commissariat du Plan) placés auprès du premier ministre. On se situe dans la grande tradition du rapport d’expert illustrée par le rapport du comité Rueff-Armand en 1959 en vue d’assurer « la suppression des obstacles à l’expansion économique ». La continuité de répertoire d’action publique entre le contenu et les conditions de production de ces rapports mériterait une analyse socio-historique approfondie.

[3] On a ainsi trop peu commenté la rhétorique du « choc » qui fait suite à celle de la « rupture » et de la « libération » rapide de la croissance. Là encore, une analyse du discours permet de faire apparaître le ressort fondamental de l’opération de politique publique : les mesures sont construites comme un changement rapide et radical qui va engendrer un surcroît de croissance à moyen terme, ne serait-ce qu’en suscitant la « confiance » des acteurs privés.

[4] Olivier Bouba-Olga, Le rapport Gallois, c’est quoi ? : http://blogs.univ-poitiers.fr/o-bouba-olga/

[5] http://ec.europa.eu/europe2020/index_en.htm

[6] Voir l’ouvrage de François Denord, Néo-libéralisme version française. Histoire d’une idéologie politique, Demopolis, Paris, 2007.

[7] http://www.manifestoforeconomicsense.org





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