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Les chantiers de Nicolas Maduro

Par Christophe Ventura  |  30 avril 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Admettons-le d’emblée. Personne n’avait envisagé un tel scénario pour l’élection présidentielle vénézuélienne du 14 avril dernier. Toutes les enquêtes d’opinion, réalisées par des instituts proches du gouvernement ou de l’opposition, tablaient sur un écart de 6 à 15 points en faveur du candidat de la Révolution bolivarienne, Nicolas Maduro.

Ce dernier l’a bien emporté, mais avec 1,83 % d’avance sur Henrique Capriles, son adversaire de droite, alliée aux sociaux-démocrates de la Table de l’unité démocratique (MUD). Ce pourcentage correspond à un avantage de 273 000 voix sur près de 15 millions de suffrages exprimés [1].

Manifestement, l’émotion suscitée par la mort prématurée de Hugo Chavez le 5 mars ne s’est pas traduite dans les urnes : il n’y a pas eu de reconduction mécanique de l’ensemble du vote chaviste du 7 octobre 2012 – date de la précédente élection présidentielle ayant opposé Hugo Chavez à Henrique Capriles – sur … le candidat chaviste d’avril 2013.

C’était pourtant ce qu’attendait le camp bolivarien - dont la campagne-éclair (du 2 au 11 avril) s’est largement structurée autour de la continuité de l’héritage du « comandante presidente ». On peut considérer que 700 000 voix acquises le 7 octobre (Hugo Chavez en avait alors obtenu 8,2 millions) ont, cette fois-ci, basculé vers Henrique Capriles.

Il existe plusieurs interprétations – combinatoires et non exhaustives – expliquant cette désertion. Tout d’abord, l’équation personnelle de Hugo Chavez a été, d’une certaine manière, une nouvelle fois démontrée. Le fondateur de la Révolution bolivarienne était capable de fédérer sur son nom, au-delà des clivages, nombre de Vénézuéliens qui pouvaient, dans le même temps, se montrer critiques des politiques du gouvernement, de son efficacité, des problèmes de gestion et de corruption (qui touchent l’administration, mais également le secteur privé), etc. Cette fois-ci, c’est le gouvernement, en tant que collectif politique, qui se soumettait au suffrage populaire. Et ce, sans son champion toutes catégories.

Pour sa part, Henrique Capriles a développé une campagne de communication fondée sur une stratégie consistant à inscrire largement son projet dans le patrimoine bolivarien. Et ce, notamment, lors des derniers jours de la campagne officielle. Non content d’avoir – ironie de l’histoire – nommé son équipe de campagne « comando Simon Bolivar  » pour tenter d’enfoncer un coin entre la figure tutélaire des indépendances latino-américaines et Hugo Chavez (dont le nom avait été retenu pour être celui de l’équipe de campagne de Nicolas Maduro), le candidat de la MUD a pris soin de ne point trop attaquer frontalement l’ancien président – il a même salué son œuvre à plusieurs reprises – et Nicolas Maduro. Son registre : « Je ne suis pas l’opposition, je suis la solution  ». « Je vous propose de poursuivre sur la base des acquis, mais en mieux ».

Cette stratégie, paramétrée pour capter une partie de la classe moyenne, qui oscille d’un camp à l’autre depuis plusieurs années, indique paradoxalement un phénomène qu’il convient de prendre en compte pour comprendre les legs de Chavez au Venezuela. C’est, en réalité, tout le centre de gravité de la vie politique qui a basculé plus à gauche dans ce pays. Le périmètre du débat public est désormais délimité par les réalisations et les promesses - abouties ou non - de la Révolution bolivarienne. C’est sur le terrain des politiques de lutte contre la pauvreté, de construction, de développement et d’institutionnalisation de l’Etat providence [2] et de l’Etat tout court, d’inclusion des discriminés sociaux, économiques, politiques à la vie nationale que se joue la dispute politique et démocratique au Venezuela.

De manière contradictoire, si l’hégémonie électorale du chavisme s’est érodée en 2013, son hégémonie idéologique et culturelle semble, elle, confirmée.

Constatons que cette victoire - même courte - conserve toutefois une singularité. Rarement, dans le cadre d’une démocratie électorale, et quel que soit le pays, l’époque ou même l’orientation politique, un cycle visant à transformer structurellement une société - de surcroît dans le cas présent vers une réduction des pouvoirs de l’oligarchie locale -, n’a duré si longtemps : cela fait quinze ans que le processus bolivarien perdure, en ayant survécu à un coup d’Etat, au rythme de dix-sept élections majeures (remportées seize fois par le chavisme). Une nouvelle fois, et malgré ce qu’il faut considérer comme un sérieux avertissement pour le personnel chaviste, une majorité s’est tout de même exprimée en faveur de la poursuite jusqu’en 2019. Le thatchérisme, le reaganisme, le gaullisme, le péronisme, le sandinisme se sont, sur le terrain électoral, épuisés avant.

Des propos échangés avec plusieurs de ces 700 000 électeurs habituellement chavistes, ayant cette fois-ci apporté leur voix à Henrique Capriles, illustrent la situation. Renaldo, 29 ans, est un jeune homme faisant partie de cette classe moyenne-moyenne. Ancien électeur de Hugo Chavez, il nous a ainsi expliqué, lors d’une rencontre dans le quartier de Sabana Grande à Caracas : « Oui, j’ai voté Capriles cette fois-ci. A vrai dire, j’ai du mal à croire au projet bolivarien sans la présence de Chavez. Je n’ai pas confiance a priori dans l’équipe gouvernementale. Trop de choses qui ne vont pas, trop de problèmes. Si le gouvernement de Nicolas Maduro règle plusieurs problèmes concrets, je revoterai pour lui. Aucun problème ». Et d’ajouter : « Mon vote pour Capriles ne m’effraie pas. A vrai dire, je ne pensais pas qu’il pouvait gagner. C’est vrai aussi que je ne pensais pas que les choses se joueraient à si peu… Chavez a, en réalité, civilisé l’opposition dans ce pays. Au pouvoir, je ne pense pas que Capriles pourrait revenir en arrière. Des choses sont irréversibles dans ce pays. Ils ne pourront plus privatiser, vendre le Venezuela au Fonds monétaire international, etc.  »

Naïveté ? Erreur qui aurait pu coûter cher à cet électeur attaché au patrimoine bolivarien ? Quoi qu’il en soit, son témoignage, comme d’autres, exprime une opinion significativement répandue dans ces secteurs.

Rien n’indique que les événements ayant suivi la proclamation des résultats aient convaincu ces électeurs de continuer à accorder leur confiance à la MUD. En effet, Henrique Capriles a commis une erreur majeure en appelant ses partisans à manifester - suivant sa consigne - leur refus du résultat dès le 15 avril [3]. En quelques heures, ces derniers ont causé de multiples violences dans tout le pays : lieux publics détruits, centres de santé des missions saccagés, médias (Telesur, Venezolana de television) attaqués, permanences du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) incendiées, personnes blessées (63 dénombrées)… et dix autres tuées [4], pour la plupart des militants chavistes. Sur ce point, l’histoire retiendra le silence médiatique international.

Dans le même temps, l’ensemble des pays latino-américains saluait la victoire de Nicolas Maduro - des pays de gauche et de centre-gauche au Mexique, au Chili et à la Colombie dont on connaît les divergences politiques avec le Venezuela - et la fiabilité du vote. Celle-ci a été reconnue par tous les observateurs internationaux présents sur place, dont ceux de la Fondation Jimmy Carter et de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR).

Seuls les Etats-Unis se sont alignés sur la position de l’opposition. Washington a en effet refusé de reconnaître la victoire de Nicolas Maduro. Le 17 avril, lors d’une intervention prononcée devant le Congrès des Etats-Unis dans laquelle il évoquait la situation vénézuélienne, John Kerry, secrétaire d’Etat, a même cru bon de devoir renouer avec un vieux vocabulaire chargé en qualifiant l’Amérique latine « d’arrière cour » américaine (« back yard  ») …

Quels sont les « problèmes concrets  » auquel le gouvernement bolivarien va devoir se confronter au plus vite, avant que l’opposition ne se remobilise pour obtenir, en 2016, un référendum révocatoire contre le nouveau président, comme l’y autorise la Constitution du pays ? Ils sont au moins au nombre de quatre et constituent les chantiers prioritaires de cette nouvelle mandature : économie [5], insécurité urbaine, pénuries électriques et alimentaires, corruption.

Face à l’avertissement du 14 avril, Nicolas Maduro, conscient de la situation et désormais garant de l’unité du bloc bolivarien, a appelé à saluer sa victoire avec humilité et promis, lors de son premier discours, « un gouvernement de l’honnêteté  ». Il a décidé la création de « régions de développement intégral » (REDI) qui feront l’objet d’un suivi particulier en termes de mise en place effective des politiques publiques. Le nouveau locataire du palais de Miraflores a également annoncé l’objectif « pauvreté zéro  » pour 2019 et le lancement de la « Révolution économique productive  ».

Lors de son investiture, le 19 avril, il a ainsi précisé : « Je vous invite à mener plusieurs révolutions dans la révolution. (…) Pour que l’économie fonctionne, pour que les aliments ne soient plus accaparés, pour faire face à la guerre économique, aux sabotages, à la mafia du dollar parallèle, nous allons viser l’efficacité socialiste à tout prix, combattre la corruption, la bureaucratie, l’indifférence, le travail mal fait de personnes qui se déguisent en révolutionnaires, se coiffent d’un béret rouge « chaviste » pour mieux se moquer du peuple. Nous allons renforcer toutes les missions, et créer les micro-missions, collectifs locaux chargés de résoudre chaque problème local des missions nationales. Contre la corruption, nous allons aussi créer un corps secret d’enquêteurs. » [6]

A Ciudad Caribia, ville bolivarienne pilote de 7 000 habitants sortie de terre en 2011 dans les montagnes qui environnent Caracas [7], et dans laquelle vivent notamment les victimes des inondations qui avaient dévasté le pays l’année précédente, Maria, 37 ans, porte-parole des conseils communaux de la ville, nous explique : « Ici, toutes les missions sont en action : « Mercal » pour l’alimentation, « Vivienda » pour le logement, « Barrio adentro » pour la santé publique, etc. La nouvelle police bolivarienne assure notre sureté publique. Nous montons nos projets de gestion et de développement de la ville, signons les conventions avec les institutions du gouvernement concernées, recevons les crédits que nous gérons directement pour décider quelles entreprises travailleront, sous notre contrôle. C’est ici que se construit le Venezuela de demain.
Et d’ajouter, solennelle : « Nous ne laisserons personne détruire cela ».

 

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Notes

[1] Nicolas Maduro a rassemblé 7 575 704 voix (50,78%), Henrique Capriles, 7 302 648 (48,95%). Lire Bernard Cassen, « Un scrutin serré mais incontestable » (http://www.medelu.org/La-victoire-serree-mais).

[2] Comme l’a indiqué Nicolas Maduro pendant cette campagne, sur les 700 milliards de dollars de recettes pétrolières engrangées par l’Etat depuis 1998, 500 ont été investies dans les infrastructures, les services de l’Etat, les politiques salariales et les « missions bolivariennes » (éducation, santé, alimentation, logement, etc.).

[3] Henrique Capriles a demandé le recomptage de la totalité des votes. La loi électorale prévoit cette procédure, de manière obligatoire, pour 54 % des votes effectués dans les 39 000 bureaux de vote du pays. Le Conseil national électoral, après avoir rejeté la réclamation du candidat de l’opposition, a accepté d’activer la seconde phase de l’audit citoyen du vote prévu par cette même loi électorale. Il s’agira de procéder, à partir du 29 avril, à la vérification de l’état de fonctionnement de l’ensemble du dispositif électronique de vote utilisé pour les 46 % de votes non vérifiés. Pour l’institution, cette démarche ne saurait remettre en cause le résultat du 14 avril. En effet, d’un point de vue statistique, les résultats obtenus sur 54 % d’un échantillon de bulletins sont irréversibles.

[4] José Luis Ponce, Rosiris Reyes, Ender Agreda, Henry Manuel Rangel, Keler Enrique Guevara, Luis García Polanco, Rey David Sánchez, Jonathan Antonio Hernández Acosta, Johny Pacheco, María Victoria González Báez.

[5] Il s’agira d’enrayer une inflation galopante (25%), de remédier à l’existence d’un double taux de la monnaie (officiel et parallèle), de réussir la diversification de l’appareil de production et la sortie progressive de la dépendance aux importations dans un contexte d’augmentation de la demande intérieure liée à l’enrichissement global de la société et au renchérissement des prix sur les marchés internationaux.

[6] Extraits tirés de l’article de Thierry Deronne, « Gouvernement dans la rue » et « révolutions dans la révolution » : Nicolas Maduro commence à gouverner », (http://venezuelainfos.wordpress.com/gouvernement-dans-la-rue-et-revolutions-dans-la-revolution-nicolas-maduro-commence-a-gouverner/)

[7] Le projet prévoit d’accueillir, à terme, 100 000 habitants en 2018.





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