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Les nouvelles peurs

Par Ignacio Ramonet  |  19 juillet 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

« Dans l’histoire des sociétés – explique l’historien français Jean Delumeau – les peurs évoluent, mais la peur reste. » Jusqu’au XXe siècle, les grands malheurs des êtres humains étaient surtout causés par la nature, la faim, le froid, les séismes, les inondations, les incendies, la pénurie d’aliments, et par les pandémies comme la peste, le choléra, la tuberculoses, la syphilis, etc. Jadis, l’être humain était exposé à un environnement menaçant, sans cesse guetté par les malheurs …

La première moitié du XXe siècle fut marquée par la terreur des grandes guerres, celles de 1914-1918 et de 1939-1945. La mort à l’échelle industrielle, les exodes bibliques, les destructions massives, les persécutions, les camps d’extermination… Après la seconde guerre mondiale et la destruction atomique de Hiroshima et Nagasaki, le monde vécut sous la crainte constante d’une apocalypse nucléaire. Mais, avec la fin de la guerre froide en 1989 et la signature de traités internationaux qui interdisent et limitent la prolifération nucléaire, cette crainte a disparu peu à peu.

Bien que ces traités n’aient pas éliminé les risques. L’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl a ravivé la terreur nucléaire. Et plus récemment, suite à l’accident de Fukushima au Japon, l’opinion publique, sidérée, a découvert que même un pays comme le Japon, connu par sa technologie de pointe, pouvait transgresser les principes de base de la sécurité et mettre en péril la santé et la vie de centaines des milliers des personnes.

Les historiens des mentalités s’interrogeront un jour à propos des peurs de notre décennie (2010-2020). Ils découvriront que, outre le terrorisme djihadiste qui continue de frapper odieusement les sociétés occidentales (comme on vient de le voir à Nice) , les nouvelles peurs sont aussi d’ordre économique et sociale (chômage, précarité, licenciements en masse, nouvelles pauvretés, immigration, désastres boursiers , déflation), de nature sanitaire (virus Ebola, fièvres hémorragiques, grippe aviaire, chikungunya, zika) ou écologiques (désordres climatiques, profondes transformations environnementales, sécheresses, inondations, méga incendies incontrôlables, pollution, contamination de l’air). Ces nouvelles peurs concernant aussi bien le domaine collectif que la sphère privée.

Dans ce contexte général, les sociétés européennes sont particulièrement déstabilisées, soumises à des séismes et à des traumatismes d’une grande violence. La crise financière, le chômage de masse, la fin de la souveraineté nationale, la disparition des frontières, le multiculturalisme et le démantèlement de l’Etat providence provoquent une perte de repères et d’identité dans les esprits de nombreux Européens.

Une enquête récente menée dans les sept principaux pays de l’Union européenne par l’Observatoire européen des risques a constaté que 32 % des Européens craignent aujourd’hui (beaucoup plus qu’il y a cinq ans) devoir affronter des difficultés financières. 29 % ont peur de tomber dans la précarité et 31 % de perdre leur emploi. Ces peurs induisent un sentiment de déclassement : 50 % des Européens ont l’impression de vivre une régression sociale par rapport à leurs parents.

La peur est donc fort présente aujourd’hui en Europe. Avec l’arrivée massive de centaines de milliers de migrants en provenance du Proche Orient (Syrie, Irak) ces derniers mois, la peur d’une « invasion étrangère » a augmenté. Le sentiment se répand d’être menacé par des forces externes que les gouvernements européens ne peuvent contrôler, par la montée de l’Islam, par l’explosion démographique du Sud et par les transformations socioculturelles qui effaceraient nos identités. Ceci se produit, de surcroît, dans un contexte de crise de la politique et des politiques ; les cas de corruption se multiplient et de nombreux gouvernements, très impopulaires, sont en perte de légitimité. Dans toute l’Europe, ces peurs sont exploitées à des fins électorales par l’extrême droite.

La récente quasi-victoire de l’extrême droite en Autriche (l’élection présidentielle du 22 mai 2016 ayant été invalidée, elle sera de nouveau organisée le 2 octobre) est non seulement une illustration, mais aussi le résultat de l’effondrement historique des deux grands partis traditionnels (le SPÖ, social démocrate et le ÖVP, démocrate chrétien) qui gouvernaient le pays depuis 1945.

Au Royaume-Uni, la victoire du Brexit est due à une pluralité de causes, entre autres le visage absolument bureaucratique et austéritaire qu’a pris l’Union européenne [1], mais aussi aux peurs que soulève la globalisation ultralibérale dans de nombreuses couches de la société britannique.

L’actuelle crise pourrait bien marquer la fin de la puissance européenne dans le monde.
Devant la brutalité et la rapidité des changements, les incertitudes s’accumulent pour beaucoup de citoyens. Ils pensent que le monde devient opaque et que l’histoire échappe à tout contrôle. Nombreux sont les Européens qui se sentent abandonnés par leurs gouvernants, qu’ils soient de droite ou de gauche, souvent décrits par les grands médias comme des « spéculateurs  », des « tricheurs  », des « menteurs  », des « cyniques  », des « ineptes  », des « voleurs  » et des « corrompus  ».

Perdus au milieu d’un tel tourbillon, de nombreux citoyens commencent à paniquer et se laissent envahir par ce sentiment, dont parlait Tocqueville : « Puisque le passé n’éclaire plus le futur, les mentalités marchent dans les ténèbres. » Certains, comme la majorités des Britanniques ayant choisi le Brexit, préférant d’ailleurs le saut dans l’inconnu que la permanence dans le marasme bureaucratique bruxellois.

Dans ce bouillon de paniques sociales où se mêlent la peur du terrorisme, les menaces sur l’emploi, le déracinement identitaire et le ressentiment général, surgissent à nouveau les démagogues de toujours. Ceux qui, s’appuyant sur des arguments nationalistes, repoussent l’étranger (musulman, juif, rom ou noir), et dénoncent les nouvelles insécurités. Les migrants deviennent les boucs émissaires idéaux et les cibles les plus faciles parce qu’ils sont le symbole des profondes transformations sociales et qu’ils représenteraient, aux yeux des Européens les plus modestes, une concurrence indésirable sur le marché du travail.
 
L’extrême droite a toujours été xénophobe. Elle prétend résoudre la crise en désignant un seul coupable : l’étranger. Cette attitude est favorisée actuellement par les contorsions des partis démocratiques, réduits à se questionner sur la dose de xénophobie plus au moins importante qu’ils peuvent introduire dans son propre discours.

La vague récente d’attentats à Paris, Bruxelles et Nice est venue renforcer un peu plus la peur de l’islam. Il faut rappeler que l’on compte entre cinq et six millions de musulmans en France, soit la communauté islamique le plus importante d’Europe. Contre environ quatre millions de musulmans en Allemagne. D’après une enquête récente du journal Le Monde, 42 % des Français considèrent les musulmans « plutôt comme une menace  ». 40 % des Allemands le pensent aussi. Dans ces deux pays, une majorité estime que les musulmans ne sont pas intégrés dans leurs sociétés d’accueil. 75% des Allemands pensent même qu’ils « ne sont pas du tout intégrés  » ou bien « très peu intégrés  » ; et 68 % des Français le pensent également.

Il y a quelques mois, la chancelière Angela Merkel – qui décida, en 2015, d’accueillir plus de 800 000 migrants proche-orientaux demandeurs d’asile – affirmait que le modèle multiculturel d’intégration de cultures différentes était « un échec total  ». De plus, un pamphlet islamophobe rédigé par un ancien dirigeant de la Banque centrale allemande, Thilo Sarrazin, qui dénonçait le manque de volonté d’intégration des immigrants musulmans, a connu un franc succès dans les librairies allemandes et s’est vendu à 1,25 million d’exemplaires.

Un nombre de plus en plus important d’Européens parle de l’islam comme d’un « péril vert  », comme on parlait autrefois de « péril jaune  » à propos de la Chine. La xénophobie et le racisme augmentent dans toute l’Europe et le fait que des musulmans soient les auteurs des récents attentats particulièrement odieux y contribue évidemment. En particulier les activistes islamistes qui, lorsque les médias évoquent la brutalité de l’Organisation de l’Etat Islamique (OEI) ou de Daech en Irak et Syrie, profitent du climat de liberté qui règne dans les pays européens pour développer un prosélytisme salafiste.

Dans les milieux politiques, de nombreux discours dramatiques ravivent la préoccupation et l’angoisse chez les électeurs. Lors des campagnes électorales, il est courant désormais de trouver des discours qui font appel à l’instinct de protection des individus. On manipule en faisant appel à la peur régulièrement. Et en la matière, dans l’actuel contexte de crise social, les populistes de droite sont passé maîtres, et pas seulement en Autriche. En France, il n’y a pas un discours du Front national et de sa dirigeante Marine Le Pen qui ne mentionne la peur. Elle parle constamment des « menaces  » qui pèseraient sur la sécurité physique et sur le bien être des citoyens et présente son parti, le Front national, comme le « bouclier  » qui protège les gens de ces « dangers  ».

La majorité des populistes de droite agissent actuellement en Europe pour amplifier et dramatiser les craintes irrationnelles. Même si leur discours ne propose que des chimères, ils parviennent à mieux séduire un électorat déconcerté, saisi par la panique et les incertitudes. Angoissé par les nouvelles peurs.

 

Illustration : Plage de blanc

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Notes

[1] Lire, à cet égard, les articles de Bernard Cassen, « Après le Brexit, la nécessité d’une pause » et de Christophe Ventura, « La gauche à l’épreuve d’une jacquerie nommée « Brexit » ».





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