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Les paradoxes du « réveil de la rue » au Brésil

Par Elizabeth Carvalho  |  10 juillet 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Observée de loin, du point de vue de quelqu’un qui cohabite étroitement depuis un an avec la dissolution progressive de l’utopie européenne et le bouleversement toujours plus rapide de l’équilibre du pouvoir sur le continent où sont nés les États-nations, la stupéfaction provoquée par les convulsions en cours au Brésil suscite quelques réflexions.

On parle de l’« éveil de la rue » comme si, après plus d’une décennie d’un profond sommeil, le pays s’était enfin libéré de son vieux cliché de géant assoupi. Comme si, dans ce court laps de temps d’un peu plus d’une décennie, une bataille sans merci n’avait pas été interrompue dans sa course contre le temps perdu, à la faveur d’un État-providence dont le peuple brésilien n’a jamais réellement fait l’expérience, tandis que les peuples de l’Europe en sont dépossédés un peu plus chaque jour.

On parle de l’« éveil de la rue » comme si l’État et la société du Brésil de ces dernières années avaient appartenu à des camps opposés ; comme s’il était possible d’effacer de l’histoire, en dix courtes journées, l’immense pas en avant accompli par une nation de 220 millions d’habitants, championne du monde de l’inégalité sociale, vers une démocratie plus participative. C’est par elle que l’on tente de forcer l’étroite porte d’accès aux vastes salons d’une élite de possédants opulents et mondialisés, incapable d’imaginer un pays s’inscrivant dans un horizon plus large de l’avenir, au-delà des intérêts étroits de son court-termisme politique.

Il y a un curieux trait d’union dans la bouillie généralisée des réseaux sociaux qui répercutent les voix de la rue, mélangent gauche et droite comme s’il s’agissait de sœurs siamoises, et fusionnent idéaux libertaires et opportunisme politique au ras du sol. Une certaine fierté nationaliste naïve émerge de ce tsunami qui a submergé le pays de bout en bout, comme si, enfin, la société montrait sa virulence aux familles de contestataires des économies les plus avancées, aujourd’hui plongées dans la crise insolvable de leurs dettes.

Nous sommes finalement intégrés au phénomène de la « Multitude » - multiple, chaotique, anti-partidaire, horizontale, dépourvue de leadership et constituée d’un nombre incalculable de différences internes, incapables de trouver une identité commune, telles que décrites dans les réflexions anarchistes des travaux d’Antonio Negri et de Michael Hardt. Depuis une décennie, ces travaux ont inspiré une fraction considérable du mouvement internationaliste qui a marqué le début du XXIe siècle, en lutte ouverte contre l’« empire » des grands conglomérats globalisés. Et, comme dans les campements d’Occupy Wall Street ou des Indignados de la Puerta del Sol à Madrid, nous vivons sous la menace de naître et mourir dans des protestations de rue, sans idées cohérentes sur la direction à prendre.

Il y a beaucoup de façons d’interpréter la signification de ce trait d’union entre les mouvements qui enflent et se fanent avec une rapidité extraordinaire, et qui se rejoignent au pays des merveilles virtuel des communications instantanées de Facebook, Google et des smartphones. L’une d’entre elles, qui a peu de visibilité, étudie le phénomène de la force acquise par la « société civile » au cours des dernières décennies en tant que partie intégrante de la dernière grande construction idéologique du monde contemporain : le capitalisme néolibéral.

En étudiant la remise au goût du jour, au cours des trente dernières années du XXe siècle, d’un concept en sommeil depuis la fin du XIXe siècle, le politologue et philosophe Jorge Luis Acanda a distingué trois scénarios où le terme « société civile » fut utilisé comme dénominateur commun dans les processus de subversion et de changement intervenus à la faveur de la réorganisation de l’ordre mondial de cette période de l’histoire.

Le premier a pris la forme d’une confrontation avec le communisme d’État en Europe de l’est, où la « société civile » a joué un rôle clé dans le démantèlement d’un empire lié à la bureaucratie communiste soviétique. Le concept de « société civile », dans ce cas, est devenu synonyme d’anticommunisme. Dans le deuxième, en Amérique latine, la « société civile » a été incarnée par les opposants à l’arbitraire des dictatures militaires. La crise des Etats et des partis traditionnels a provoqué la naissance de nouveaux liens associatifs, et elle a stimulé l’action politique à travers une série de nouveaux mouvements populaires, à l’origine d’un pas en avant vers l’émancipation sociale.

Le troisième scénario est l’utilisation de la "société civile" dans l’offensive néoconservatrice des pays capitalistes développés, dans la défense d’un modèle d’Etat intervenant peu dans la vie économique et sociale, privé de ses fonctions de redistribution et subordonné aux forces du marché. Dans les années 1990, une abondante littérature a été produite au nom d’une « société civile autonome » vouée à la privatisation de ses propres organisations comme condition de "renforcement de la démocratie".

Les trois scénarios dont nous parle Acanda se confondent aujourd’hui dans la myriade de réseaux sociaux qui expriment l’inconfort dans lequel vivent des millions de citoyens à travers le monde. En fait, nous sommes tous – Nord et Sud, Est et Ouest – inexorablement enchevêtrés dans la même toile. Nous devons au néolibéralisme une restructuration radicale de la production qui a touché les emplois, les salaires, les droits sociaux et du travail, et a provoqué l’écroulement de l’organisation syndicale. C’est aussi à lui que nous devons la "dépolitisation" de l’économie, le retrait et le discrédit du rôle de l’État et le mouvement vers un réinvestissement dans la sphère de la vie sociale organisée, devenue le support d’acteurs économiquement indépendants recherchant le maximum d’avantages sur le marché.

Nous souffrons tous des résultats d’une même offensive mais, en tant que Brésiliens, nous demeurons des émergents périphériques. Tout comme la Turquie, qui frappe à la porte de l’Europe depuis des décennies et rêve de faire partie d’une famille qui la rejette comme une sœur illégitime, nous pâtissons d’un déséquilibre social et économique ancestral. Il y a davantage en commun entre les petites mèches des barils qui explosent dans les rues de ces deux pays – les arbres de la place Taksim et les dix centimes d’augmentation des prix du bus à São Paulo – qu’entre nous et les rebelles d’une Europe en déclin.

À l’instar du Brésil et de ses grands travaux pharaoniques pour la Coupe du monde de football 2014 et les olympiades de 2016, la Turquie s’imaginait s’orienter vers un futur prospère et internationalisé à travers une orgie financière de mégaprojets de « modernisation urbaine ». Ces derniers n’ont fait qu’élargir le fossé entre leur coût astronomique et les besoins réels des citoyens de leurs villes.

Mais le Brésil n’est pas exactement la Turquie, et le style autoritaire avec lequel le premier ministre Erdogan a fait face à l’insatisfaction populaire contraste fortement avec les choix de la présidente Dilma Rousseff. En trois jours, Dilma a présenté à la nation un pacte en quatre points cardinaux, qui ne sont rien de plus que des projets que le gouvernement essaie de faire passer depuis un certain temps en se heurtant à l’opposition du Congrès. Le plus important d’entre eux est un référendum sur des modifications constitutionnelles visant à une ambitieuse réforme politique sans laquelle le Brésil n’avancera pas et courra le risque de devenir ingouvernable dans les années à venir. Une réforme que l’opposition conservatrice fait aujourd’hui mine d’appeler de ses vœux, mais dont elle ne veut pas en réalité.

Le positionnement du gouvernement est positif, quoique tardif. Depuis plus d’une décennie, la gauche au pouvoir au Brésil imaginait qu’un projet politique sans gagnants ni perdants serait possible, en faisant le pari de l’équation "des riches toujours plus riches + des pauvres toujours moins pauvres ». Il n’a pas été en mesure d’anticiper les conséquences d’un projet d’inclusion de 30 millions de Brésiliens à une machine perverse de consommation sauvage.

L’impudeur ostensible des publicités des boutiques duty-free de l’aéroport international de Rio de Janeiro est déconcertante. Elle prescrit aux membres de la "catégorie C" émergente, qui voyagent avec les miles accumulés sur leur carte de crédit – le passeport pour l’inclusion – d’acheter des produits de luxe payables en dix versements "sans intérêts". Le montant de l’endettement des familles brésiliennes – incitées à acheter des voitures qui les enchaînent à des villes où l’on peut de moins en moins circuler – est proprement stupéfiant. Nous avons connu une croissance incontrôlée, reposant sur un modèle économique dépassé, vicieux et saturé.

En changer implique des choix clairs et difficiles. Alors que le Brésil s’enflammait, le monde prenait conscience du gigantesque système de surveillance et de contrôle anglo-saxon qui nous espionne dans les moindres faits et gestes de notre vie privée et publique. Et, de façon réaliste, nous n’avons aucune idée de l’étendue des "courts-circuits" causés au pays des merveilles virtuel qui nous relie au "réveil général des rues" du monde.

Il y a quelques années, le sociologue portugais Boaventura de Souza Santos imagina que, dans ce monde merveilleux des réseaux, se dessinait une utopie critique radicalement démocratique, contre une utopie conservatrice dont le caractère utopique résidait dans la négation radicale des alternatives à la réalité. Mais la vérité est que l’on ne trébuche pas sur des alternatives au coin de la rue ; elles ne sont pas cachées dans le coffre quelconque d’une carte au trésor des rues parcourues par la Multitude, ni dans l’idée que nous pouvons nous déplacer avec un « libre passage » gratuit dans les transports en commun du Brésil et monde. Les alternatives sont le fruit d’une nouvelle, longue et laborieuse élaboration idéologique capable de rendre compte de la réalité complexe que nous vivons. En gardant les pieds sur terre.

Traduction : HC
Révision : Mémoire dês luttes

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