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Vers une instabilité structurelle de l’ordre mondial

Par Frédéric Lebaron  |  15 août 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

L’été 2014, juste un siècle après celui qui vit l’Europe plonger dans quatre ans de barbarie, restera peut-être le moment d’une rapide remontée des périls internationaux.

Sur les marchés financiers qui, six ans après le début de la crise, demeurent l’institution centrale du système économique mondial, cette montée des périls, sous l’appellation de « risques géopolitiques », avec ses successions de « tensions » et de « relâchement » [1], est devenue un sujet de préoccupation majeur. En mai 2014, la banque Crédit Suisse diagnostiquait sur son site Internet : « Dans l’ensemble, les risques géopolitiques pourraient se traduire par des corrections aux alentours de 10% des marchés internationaux, mais ne devraient pas marquer l’apparition de tendances baissières. Il convient notamment de surveiller de près les risques spécifiques aux pays en Amérique latine, en Afrique et au Royaume-Uni. En ce qui concerne le Royaume-Uni, il existe un risque élevé de volatilité politique accrue » [2].

Des tendances baissières se font même jour en juillet-août 2014. Ainsi, pour ne citer que l’exemple français, après avoir péniblement atteint les 4 600 points en juin, l’indice CAC 40 est à nouveau retombé en août en dessous des 4 200 points, bien loin des 6 100 points de juillet 2007, juste avant les premiers feux de la « grande récession ». Cette morosité, pour emprunter au lexique psychologique en vigueur à propos du marché des actions, résulte de nombreux facteurs : faiblesse, voire inexistence de la reprise économique en Europe et dans le monde [3], difficultés monétaires accrues des pays émergents, mais aussi, et sans doute surtout, des tensions internationales qui semblent se multiplier et s’accentuer depuis début 2014.

Pas plus que les chocs proprement financiers (faillites bancaires, défauts de paiement d’un Etat, etc.), les chocs géopolitiques ne sont prévisibles. Mais aujourd’hui, c’est la distribution des risques — sur laquelle se portent depuis longtemps les efforts des spécialistes de mathématiques financières [4] — qui est devenue plus difficile à modéliser. Non sans raison, on peut avoir le sentiment d’un changement qualitatif dans la stabilité structurelle de l’ordre mondial.

Menace de l’Etat islamique

Les conflits meurtriers en Syrie, Irak et Libye affectent une zone traditionnellement instable, et leurs conséquences pour le marché du pétrole semblaient largement intégrées aux anticipations au début de l’année 2014. Pourtant, la progression de l’Etat islamique en Irak au Levant (EIIL) et le chaos libyen — qui a conduit les Etats occidentaux à en évacuer leurs ressortissants — constituent aujourd’hui un saut notable en intensité de la menace de changement qui plane sur la région [5]. Cette menace a conduit les Etats-Unis à intervenir à nouveau militairement en Irak, renonçant à ce qui avait été le cœur du positionnement électoral de Barack Obama depuis 2008.

Surtout, l’incertitude politique, devenue extrême en Libye, semble mettre en péril la stabilité future de la production pétrolière, en même temps que l’ensemble des fragiles découpages et équilibres à la fois politiques, ethniques et religieux dans l’ensemble du Moyen-Orient.

Le conflit israélo-palestinien, carburant de la radicalisation

La non résolution du conflit israélo-palestinien ne faisait plus l’actualité. Il aura fallu l’intervention meurtrière de l’armée israélienne en juillet et, parallèlement, les attaques répétées du Hamas sur l’Etat hébreu pour rappeler que rien ne pourra être considéré comme acquis en matière de stabilité régionale aussi longtemps qu’une solution durable et légitime pour l’avenir de la Palestine n’a pas été établie.

Le blocus de Gaza, la poursuite de la colonisation, les frappes israéliennes qui déciment les rangs des civils montrent que le temps joue en faveur de la radicalisation des deux camps et d’une situation de moins en moins contrôlable par les puissances extérieures. Celles-ci se sont cette fois révélées incapables de prendre des décisions autres qu’un soutien, au mieux passif, à des dirigeants israéliens toujours plus enclins à des solutions brutales.

De plus, l’instabilité structurelle liée à la domination d’Israël sur les Palestiniens fournit un carburant à la contestation de l’ordre mondial et à un regain de conflictualité dans d’autres régions du monde. Le mouvement de soutien aux victimes des bombardements à Gaza s’est ainsi révélé particulièrement puissant, et cela au cœur même de l’été, et il a fait apparaître diverses contradictions politiques et intellectuelles. Il a réactivé des fractures structurantes, comme on l’a bien vu en France avec les interdictions de manifestations de solidarité avec les Palestiniens, et avec le soutien du gouvernement à l’intervention israélienne.

L’Afrique déstabilisée

La focalisation récente sur le Proche-Orient a rejeté dans l’ombre la persistance de conflits très meurtriers et peu contrôlables dans plusieurs pays d’Afrique : République centrafricaine, Mali, République démocratique du Congo, Soudan...

L’intervention française au Mali et en République centrafricaine relève d’une logique proche de celle qui caractérise l’actuelle intervention américaine en Irak : après avoir activement participé à la déstabilisation de la région par son action en Libye, la France agit à la demande d’un Etat fragilisé pour éviter un bouleversement politique encore plus grand, qui résulte de la montée des islamistes les plus radicaux.

Comme en Irak, toute nouvelle intervention d’anciennes puissances coloniales ou impériales semble ainsi contribuer à la mise en place temporaire d’un fragile édifice sans pour autant être en mesure de jeter les fondations d’un Etat solide et autonome. Ce qui fournit le socle pour de futurs chocs politiques… et de futures interventions.

L’Europe perd la main

C’est bien sûr avec la crise ukrainienne que l’Europe découvre aujourd’hui, quelques années après la fin des conflits en ex-Yougoslavie, qu’elle est elle-même soumise à des risques politiques croissants, et qui peuvent aussi se traduire par des chocs économiques inattendus.

La dialectique des sanctions et des contre-sanctions entre la Russie, les Etats-Unis et l’Europe montre que les rouages de l’ordre économique mondial sont aujourd’hui soumis à des forces déstabilisatrices puissantes et de nature nouvelle, qui devraient entraîner anticipations et coordination à une échelle supérieure.

Dans cette dynamique, les Etats dominants sont beaucoup moins maîtres du jeu qu’ils ne l’étaient il y a encore une dizaine d’années. Ainsi, en soutenant en Ukraine une transition politique sans forte perspective de changement économique et social (autre que la poursuite sans fin de l’austérité et des « réformes structurelles »), et en contribuant à un face-à-face permanent avec la « menace russe », les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) ont peut-être contribué à introduire de nouveaux facteurs de déstabilisation au sein même de l’espace continental. En Hongrie, l’évolution récente de Viktor Orban, devenu de plus en plus critique des vieilles puissances, montre que l’alignement apparent des Vingt-huit cache sans doute l’apparition de nouvelles forces centrifuges au sein de l’UE [6]<.

Plongée dans une stagnation économique durable, sans ressort autre que la radicalisation impuissante des tenants des « réformes structurelles » et de l’austérité dont chaque succès se paye d’un nouvel affaiblissement collectif, l’UE voit aujourd’hui l’avenir du monde lui échapper, et sa cohésion interne profondément mise à l’épreuve.

Les marchés financiers ont certes été capables de « résilience » après la crise de 2008, mais c’est au prix d’une incertitude encore accrue et de la multiplication des foyers de crises à l’échelle planétaire. Dans la mesure où la reprise en cours au niveau mondial n’a pas remis en cause la financiarisation des économies, tout semble indiquer que nous sommes entrés dans un nouveau régime d’instabilité endémique.





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