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De quoi la « République numérique » est-elle le nom ?

Par François de Bernard  |  27 janvier 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le projet de loi pour une « République numérique » qui vient d’être adopté à la quasi unanimité par l’Assemblée nationale [1] manifeste une indigence, une ignorance du sens des mots, un mépris absolu de la tradition philosophique et politique, une réduction pathétique à la portion congrue de l’idée même de démocratie.

Comment a-t-on justifié ce projet ? Par la profession de foi suivante, se présentant comme un diagnostic imparable : « Le numérique et ses usages sont au cœur d’un vaste mouvement de transformation de notre économie, de redéfinition de nos espaces publics et privés, et de construction du lien social. Les conséquences de ces évolutions sont dès à présent globales, et dessinent l’avenir de l’ensemble de notre société. La République du 21e siècle sera nécessairement numérique : elle doit anticiper les changements à l’œuvre, en saisir pleinement les opportunités, et dessiner une société conforme à ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité » [2].

Ce faisant, ses auteurs ont empilé les horreurs, les truismes, les contrevérités en un minimum d’espacedenon-pensée. Prétendre que « le numérique et ses usages sont au cœur d’un vaste mouvement de construction du lien social » est une affirmation obscène par sa bêtise. Oser écrire que « les conséquences de ces évolutions… dessinent l’avenir de l’ensemble de notre société » est une preuve de démission politique et intellectuelle sans limites. Asséner que « la République du 21e siècle sera nécessairement numérique » équivaut à la négation absolue de tout ce que l’idée de République recèle de richesse et de polysémie.

Se laisser aller à imaginer que cette « République numérique doit dessiner une société conforme à ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité » correspond à rien de moins qu’un projet antipolitique, et, bien sûr, antidémocratique. Comme si les langages de programmation, les lignes de codes, la numérisation de toutes les activités humaines pouvaient engendrer, comme conséquence ultime, sous-produit inespéré ou cerise sur le gâteau : la réalisation des idéaux démocratiques…

Comment ont-ils prétendu réaliser ce projet ? Par ce qu’ils nommèrent « une plateforme inédite de co-écriture de la loi » (sic). Et ils aggravèrent leur cas en n’hésitant pas à soutenir avec le plus grand sérieux que « pour la première fois, un projet de loi sera co-créé avec les internautes avant son envoi au Conseil d’Etat et son adoption en Conseil des ministres. Cette création participative de la loi, d’une durée de trois semaines, permettra à chacun de contribuer au texte législatif pour l’enrichir et le perfectionner. Les participants pourront émettre un avis sur les différents articles du texte et faire des propositions de modifications, qui seront elles-mêmes soumises à l’avis des internautes. Après instruction, les contributions pourront être intégrées au projet de loi pour une République numérique » [3].

Ainsi se trouve désignée la forme même de la République numérique qu’ils appellent de leurs vœux : une République dans laquelle les lois seront auto-écrites par la « voie numérique », ses programmes, ses « internautes », sans même que le « législateur » d’autrefois ou de naguère n’ait plus rien à y redire ou faire, sans qu’il y ait à débattre de vive voix de ce dont il est question, puisqu’il suffira désormais de « contribuer », de « co-écrire », de « co-créer » la loi d’une manière irréfutable au motif qu’elle serait « participative ». Plus on est de fous, plus on contribue, plus on opine : plus on trouve de démocratie au fond du bouillon, n’est-ce pas ?

Enfin, et l’on franchit encore quelques degrés dans le monde d’Ubu-Roi, ils nous annoncèrent fièrement que « les contributions ayant reçu le plus de votes des internautes auront également la garantie d’obtenir une réponse officielle du gouvernement. Parmi elles, les contributions les plus populaires verront leurs auteurs reçus par la secrétaire d’Etat chargée du numérique afin de pouvoir lui exposer en détail leurs propositions. Le lancement de cette co-création de la loi débutera par l’organisation d’un fab-lab de la loi (ou atelier de fabrication) auquel participeront de jeunes juristes en formation, spécialisés en droit du numérique, avec le concours d’universités et d’écoles d’avocats » [4].

Il apparaît clairement que ceux qui imaginèrent un système aussi épatant furent formés à la brillante école de la téléréalité, selon les méthodes éprouvées des consultants à la sauce McKinsey et BCG, attestant la haute idée qu’ils se font de la « gouvernance démocratique » contemporaine... Désormais, en effet, ce sont les « votes des internautes » qui permettront de valider et de conforter la loi – laquelle ne serait que peu de chose sans tous ces clics de souris aveugles ! C’est via le numérique, et lui seul, que le gouvernement satisfera à ses obligations de « réponse officielle »… C’est en fonction de la « popularité » des « contributions » internautiques que le gouvernement ouvrira ses oreilles à la voix de la « nouvelle démocratie » numérique… La loi ne sera plus conçue, élaborée et débattue par des représentants politiques responsables, mais simplement « co-créée » dans un « atelier de fabrication » numérique où les apprentis sorciers s’activeront autour du brouet magique.

Voilà précisément la figure, le modèle, le projet de « République numérique » qu’ils désirent comme si elle devait résoudre par le pouvoir de ses algorithmes tous les impensés, tous les échecs et toutes les impasses de la petite et de la grande politiques contemporaines. Ce rêve creux et terrifiant n’est que celui d’un « fab-lab » ; d’internautes qui « participent », cliquent et votent à tout vent, en lieu et place d’un politique absent ; d’un lien social qui se construit tout seul grâce au mouvement de numérisation généralisée des échanges ; d’une « République » et d’une « démocratie » elles-mêmes numérisées au point d’en devenir parfaitement virtuelles et dépourvues de toute substance antérieure.

Ils ne savent pas ce qu’ils disent et, s’ils le savaient… ce serait encore pire !

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Notes

[1] http://www.assemblee-nationale.fr/14/projets/pl3318.asp. Ce projet de loi a été adopté le 26 janvier 2016 en première lecture par 356 voix contre une.

[2] in : http://www.economie.gouv.fr/projet-loi-numerique

[3] Idem.

[4] Ibidem.





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