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L’Europe enfermée dans l’Occident

Par Bernard Cassen  |  2 juin 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Avec Le Monde diplomatique en español

Il est bien connu que la nomenclature politique emprunte volontiers au lexique de la géographie ou de l’occupation de l’espace. C’est ainsi, par exemple, que le terme « gauche » trouve son origine dans l’habitude prise en 1789 par les députés de l’Assemblée constituante hostiles au veto royal de se regrouper à la gauche de l’hémicycle. Dans une assemblée d’une nation aussi politique que la France, l’existence d’une gauche entraînait ipso facto celle d’une droite, voire d’un centre.

Au niveau géopolitique, cette fois, et par facilité de langage, ce sont les quatre points cardinaux qui ont été appelés à la rescousse pour désigner des ensembles dont, à tort ou à raison, chacun était réputé suffisamment homogène pour se distinguer des autres. C’est ainsi que les mots Nord, Sud, Ouest et Est sont devenus d’usage courant dans la deuxième moitié du siècle dernier, de même que ceux de Centre et de périphérie dans les travaux de certains économistes. Ces deux dernières notions recoupent en partie les quatre précédentes, fût-ce de manière approximative, dans la mesure où le Centre pouvait être considéré comme l’addition du Nord et de l’Ouest, et la périphérie être assimilée au Sud.

Quant à l’Est, qui, jusqu’à la chute du Mur de Berlin, désignait principalement l’URSS et ses Etats satellites, il a perdu son assise territoriale en Europe depuis que la République démocratique allemande (RDA) a été incorporée à la République fédérale d’Allemagne (RFA) et que la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Pologne et ce qui était alors la Tchécoslovaquie sont devenues membres de l’OTAN et de l’Union européenne, de même que les trois Etats Baltes.

Cependant aucune catégorisation planétaire n’a jamais eu la profondeur historique et l’épaisseur idéologique et politique du concept fourre-tout d’Occident. Un concept fourre-tout, en effet, car son contenu a considérablement évolué au fil du temps en fonction des mutations des rapports de force internationaux. Alors que, pendant des siècles, il renvoyait seulement aux puissances impériales européennes dans leur relation avec ce qu’elles désignaient comme l’Orient, il a changé de nature après la seconde guerre mondiale avec l’incorporation et la pré-éminence en son sein des Etats-Unis d’Amérique. Au point qu’il est devenu aujourd’hui une manière d’éviter l’utilisation du gros mot « impérialisme américain ».

Les concepts politiques à visée universaliste obéissent généralement à une double logique : d’une part, ils visent à légitimer et conforter les intérêts de ceux qui les ont mis en circulation, et cela en imposant une lecture de la réalité se situant à l’intérieur de leurs propres catégories ; d’autre part, loin d’avoir seulement une fonction d’auto-désignation, ces concepts conduisent aussi, par effet de symétrie, à nommer les adversaires et à les emprisonner dans des appellations sur mesure dont ils ont les pires difficultés à s’extraire, à supposer qu’ils y parviennent jamais. En d’autres termes, ces concepts ont une vertu d’affirmation offensive et une dynamique d’exclusion. Ils balisent un territoire dont ils ont choisi le registre et y installent des frontières où l’abstraction lexicale sert de paravent à des intérêts qui, eux, sont bien concrets.

Le concept d’Occident constitue un cas d’école de cette stratégie classique. L’auteur de ces lignes est très loin d’avoir l’érudition nécessaire pour embrasser la gigantesque bibliographie dont ce concept a fait l’objet. Sans remonter au très controversé Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler (1918), on suggèrera au moins la lecture ou la relecture de deux auteurs relativement récents : Georges Corm et Edward Saïd qui, chacun à leur manière, analysent la construction du concept d’Occident.

Dans son livre de synthèse L’Europe et le mythe de l’Occident [1] Corm explique qu’il existe « un paradoxe fort, et qui nous interpelle, dans la construction et le fonctionnement de la supra-identité ‘Occident’ ». Selon lui, elle serait censée « transcender toutes les différences entre peuples européens, malgré les guerres et les déchirements idéologiques, nationalistes et idéologiques entre peuples européens ». Aussi, poursuit-il, « l’Occident devient, dans les imaginaires européens, un être vivant d’os et de chair, qui aurait existé au moins depuis le haut Moyen-Âge et qui connaît le destin exceptionnel de transformer le monde en affrontant tous les dangers et les obstacles au développement de la civilisation et au bonheur du reste de la planète ».

Pour sa part, dans son œuvre majeure au titre explicite – L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [2] – publiée en français en 1981, Edward Saïd s’en prenait déjà aux reconstructions de l’Orient destinées à justifier les entreprises coloniales et néocoloniales.

Où en est l’Occident en ce début du XXIème siècle ? L’Europe a cessé d’en être l’idéologue, le moteur et le seul dirigeant, ce rôle hégémonique revenant désormais aux Etats-Unis, et les Européens étant relégués au statut de supplétifs. Fini le temps des missionnaires, des colons et des expéditions punitives contre des « indigènes », menées par des corps expéditionnaires au nom de la « civilisation ». Non pas que le nouvel Occident ait le moins du monde renoncé à l’usage de la force armée, mais il le fait en invoquant le droit d’ingérence, le devoir de protéger, la défense de la démocratie, la lutte contre les totalitarismes et, depuis les attentats du 11 septembre, la guerre contre le terrorisme.

Cette panoplie est complétée, avec un dosage variable selon les situations, par des moyens civils souvent plus efficaces pour assurer la police politique, économique et financière de la planète. Ces moyens s’appellent dette, mesures d’ajustement structurel, bonne gouvernance, plans de sauvetage, Banque mondiale, FMI, accords de libre-échange, OMC, embargo (par exemple contre Cuba et l’Iran), etc. Au niveau du continent, et donc en modèle réduit, les figures emblématiques sont, entre autres, les accords de partenariat économique (les APE) avec les pays ACP et, à usage interne dans l’Union européenne, les plans d’austérité et la sinistre troïka.

Depuis la fin de la guerre froide, l’Occident est en manque d’adversaire étatique à sa hauteur, en tout cas d’adversaire officiellement qualifié de tel. La poignée d’Etats dits « voyous », dont la liste a varié depuis l’introduction du concept sous la présidence Reagan, ne fait pas le poids. Parmi eux, seule la Corée du Nord présente un danger d’irresponsabilité nucléaire.

Jusqu’à la fin des années 1980, les deux grands blocs en présence s’opposaient sur les plans politique, militaire et économique. Face à un bloc soviétique s’auto-définissant « communiste » ou « socialiste », il y avait un Occident capitaliste dont, via les concepts de « Triade » et de « Trilatérale », le Japon faisait également partie au mépris de la géographie. Au milieu, un tiers-monde hétéroclite dont les deux Grands se disputaient les faveurs clientélistes. Tout cela est terminé. Le capitalisme, souvent dans sa forme la plus sauvage, s’est étendu à l’ensemble de la planète, les hauts bureaucrates de l’URSS s’étant reconvertis en oligarques et les milliardaires rouges siégeant au comité central du PC chinois.

L’Occident ne s’affiche plus, ni n’est plus caractérisé de l’extérieur comme tel, sauf dans de manière résiduelle comme c’est le cas dans l’affaire ukrainienne, où les Etats-Unis et l’Union européenne, tout comme la Russie de Vladimir Poutine, continuent à utiliser les éléments de langage de la guerre froide [3]. Ailleurs dans le monde, ce concept n’est plus opératoire. L’Amérique latine, en voie d’autonomisation et d’intégration régionale, ne se reconnaîtrait plus aujourd’hui dans l’appellation d’ « Extrême Occident » proposée par Alain Rouquié dans son ouvrage classique de 1987 Amérique latine. Introduction à l’Extrême Occident [4].

La montée en puissance de l’Asie, aussi bien sur le plan économique que sur l’échelle des risques de conflits, ne peut s’analyser à travers le prisme de l’occidentalité. Par ailleurs, la création du groupe des BRICS, plus pérenne et plus sûr de lui qu’on aurait pu le penser initialement, contribue à une multipolarité qui s’est traduite par le passage de flambeau du G-7, exclusivement occidental à l’ancienne, au G-20 où les Etats dits « émergents » pèsent de plus en plus. On passera sur le G-8, c’est-à-dire le G-7 plus la Russie, configuration purement artificielle à laquelle la crise en Ukraine a mis fin, au moins provisoirement.

Si le concept d’Occident, désormais privé de vis-à-vis idéologique, ne fournit plus une grille de lecture permettant de rendre compte de toutes les situations, sa substance n’a pas pour autant disparu. Faute de s’inscrire dans ce clivage idéologique, il a en effet laissé la place aux affrontements économiques et géopolitiques. Les Etats-Unis, dépositaires principaux de la « marque » Occident, ont pris la mesure de leur perte relative de pouvoir planétaire, et ont entrepris le bétonnage de ce qui leur reste d’hégémonie.

D’un côté en tentant d’embrigader une Europe vassalisée et contente de l’être dans le projet de Grand marché transatlantique [5] au sein du quel ils imposeraient leurs normes. D’un autre côté, en menant un exercice parallèle en Asie/Pacifique avec le Partenariat Transpacifique [6] dans lequel sont impliqués l’Australie, Brunei, le Japon, la Malaisie, la Nouvelle Zélande, Singapour, le Vietnam et la Corée du Sud. Mais pas la Chine. Il s’agit en effet d’endiguer la montée en puissance de ce pays devenu ou en train de devenir, selon des données récentes, la première économie du monde.

Face à la Russie, les arrières stratégiques européens de Washington étant assurés par l’OTAN, sa puissance militaire peut être en partie redéployée vers l’Asie, en clair face à la Chine. A certains égards, le concept d’« Extrême Occident », avancé il y a un quart de siècle, peut être élargi et actualisé pour caractériser ce nouveau verrouillage planétaire mis en place par les Etats-Unis.

(Ce texte reprend les principaux points d’une communication présentée lors des Rencontres du Monde diplomatique organisées par l’association des Amis du Monde diplomatique à l’université Paris 8 les 16 et 17 mai 2014.)

Notes

[1] Georges Corm, L’Europe et le mythe de l’Occident. La construction d’une histoire, La Découverte, Paris, 2009.

[2] Edward Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Points, coll. « Essais », Paris, 2013.

[3] Pierre Bourdieu a donné un nom savant, l’ « hystérésis de l’habitus », au phénomène par lequel un agent, qui a été socialisé dans un certain monde social, en conserve, dans une large mesure, les dispositions, même si elles sont devenues inadaptées à la suite, par exemple, d’une évolution historique brutale, comme une révolution, qui a fait disparaître ce monde.
Un exemple mythique, cité par Marx comme par Bourdieu lui-même, est celui de Don Quichotte. Chevalier dans un monde où il n’y a plus de chevalerie, et inapte à faire face à l’effondrement de son univers, il en vient à chasser les moulins à vent qu’il prend pour d’immenses tyrans.

[4] Alain Rouquié, Amérique latine. Introduction à l’extrême Occident, première édition Seuil, Paris, 1987.

[5] Lire le dossier « Traité transatlantique : un enjeu au cœur du débat européen »

[6] Lire Christophe Ventura, « Coup d’arrêt aux accords de libre-échange ‘méga-régionaux’ impulsés par les Etats-Unis »





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