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ELECTIONS EN ITALIE, CONVULSIONS DANS LES PERIPHERIES CONTINENTALES

L’Europe et la gauche à l’heure de vérité

Par Christophe Ventura  |  1er mars 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Observer l’Italie aujourd’hui, c’est comprendre l’Europe de demain. Les enseignements des élections générales des 24 et 25 février sont en effet édifiants.

Oui, la Péninsule, comme bien d’autres pays du Vieux Continent, connaît une crise économique, sociale et politique profonde que les médias ne se lassent plus de commenter depuis des mois.

Non, elle n’est pas le fruit d’une « malédiction » à l’italienne dont les racines plongeraient dans la psychologie singulière d’un peuple toujours prompt à lorgner du côté de solutions « populistes » ou « autoritaires ».

Et non, les électeurs italiens ne se sont pas laissé envoûter par un charmeur de serpents. La situation politique et sociale de ce pays, bien au contraire, évolue sur le chemin d’une rationalité implacable.

L’écrivain Curzio Malaparte s’est régulièrement interrogé, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, dont il fut un acteur/observateur de premier plan, sur l’effondrement de l’Europe. Et de se demander : « La question me hante de savoir pourquoi et comment les sociétés pourrissent, si elles pourrissent d’elles-mêmes, ou sous la pression d’une force extérieure, d’une poussée sociale contre laquelle elles n’ont plus d’autres défenses que de pourrir  » [1].

Frappante et inquiétante modernité du propos. Il y a bien des choses pourries dans la vie politique intérieure de l’Italie. La corruption. Celle-ci, quasiment institutionnalisée, est intrinsèquement liée à l’histoire de l’Etat italien, comme il en va de la mafia. Une nouvelle fois, des scandales politico-financiers de grande ampleur sont régulièrement venus émailler la campagne électorale. Ils ont touché le Peuple de la liberté (PDL) de Silvio Berlusconi et l’Italie des valeurs (IdV) de l’ancien juge anticorruption Antonio Di Pietro dans plusieurs régions (Latium, Lombardie, etc.). A ceux-ci s’est ajoutée la révélation, quelques jours avant le vote, de l’affaire des pots-de-vin du groupe d’aéronautique et de défense Finmeccanica dans la vente d’hélicoptères à l’Inde.

Mais c’est bien le scandale de la Banca Monte dei Paschi di Siena, troisième banque du pays, et considérée comme étant la plus vieille du monde, qui a rythmé la séquence électorale … et fait le miel de Silvio Berlusconi et de Beppe Grillo.

Visée dans une enquête pour corruption et escroquerie, elle est accusée d’avoir eu recours à des contrats de produits dérivés toxiques afin de maquiller ses comptes et ses pertes abyssales entre 2006 et 2009. Pourtant, elle a bénéficié d’une aide publique accordée par feu le gouvernement de Mario Monti – 3,9 milliards d’euros – pour éviter la faillite. Cette somme correspondant, peu ou prou, aux recettes attendues de la réintroduction, par le même Mario Monti, de l’impopulaire taxe foncière (IMU). L’ancien chef du « gouvernement technique  » – littéralement balayé par les urnes – est suspecté, par de larges pans de l’opinion publique, d’avoir fermé les yeux sur la situation et les pratiques frauduleuses de l’auguste maison toscane.

Autre hic, cet établissement est l’un des principaux soutiens financiers du Parti démocrate (PD). D’éminents membres de cette formation dirigée par Luigi Bersani constituent même deux tiers du conseil d’administration de la Fondation Monte dei Paschi di Siena qui n’est autre que le premier actionnaire de l’institution bancaire…

Bien d’autres ingrédients nourrissent le pourrissement de la vie politique italienne : l’influence du Vatican sur la vie publique, la fracture béante entre le Nord industriel et financier (désormais significativement touché par la crise, le chômage, l’appauvrissement et la précarité) et le Sud historiquement pauvre, ou, bien sûr, les promesses successives non tenues par la classe politique.

Toutefois, il en est une qui a toujours été remplie, elle, avec zèle par l’ensemble des partis de gouvernement, de droite, du centre, ou de gauche. Et ce, avec l’appui de leurs divers alliés agrégés au gré des coalitions gouvernementales qui se sont succédées depuis le milieu des années 1990. Cette promesse n’a jamais été faite au nom du peuple italien, mais pour le compte des marchés financiers et du patronat, puis, de manière combinée à partir de 2009, de la troïka [2], de Berlin, et accessoirement de Paris.
 
Elle a consisté en l’application rigoureuse, dans les années 1990 et 2000, des médecines néolibérales prescrites par l’Union européenne (UE) et tous les gouvernements européens, puis, dans la foulée de la crise des subprimes, austéritaires. C’est également contre cette cigüe austéritaire que les Italiens se sont lucidement soulevés.

Dans leur cas, il faut rappeler que la dette publique s’est en partie creusée du fait d’investissements, nombreux et délirants en terme de coûts, dans des dizaines de « grands travaux » (train à grande vitesse Turin-Milan-Rome-Naples, autoroutes dans plusieurs régions, etc.). Ces projets peuvent coûter, à l’arrivée, plus de dix fois les prix atteints pour des travaux équivalents dans d’autres pays comme la France. Ils sont également révélateurs du cancer de la corruption et des conflits d’intérêts en Italie. C’est d’ailleurs dans les multiples comités ou mouvements citoyens organisés depuis quelques années contre ces « grands travaux » que se trouve l’origine du mouvement animé par Beppe Grillo.

L’autre chose pourrie dans la vie publique italienne, c’est bien l’Europe. Comme le relève judicieusement Jacques Sapir, « le premier point qui émerge de ces résultats est à l’évidence l’ampleur du désaveu des politiques inspirées par Bruxelles et Berlin, mais aussi, il faut s’en souvenir, par Paris. Les partis défendant ces politiques n’ont représenté que 40% des électeurs (le PD de gauche de Bersani 29,5% et l’alliance du centre-droit de Mario Monti 10,5%). Les partis refusant ces politiques, et refusant en réalité la logique de l’euro, ont remporté plus de 54% des suffrages (le PDL de Silvio Berlusconi 29% et le Mouvement 5 Etoiles (M5S) de Beppe Grillo 25,4%)  » [3].

Le tsunami du M5S (il s’agit désormais de la première force politique – installée sur l’ensemble du territoire – en Italie) ne sera pas un « coup » éphémère. Ce « mouvement liquide  », inter-classiste, agglutinant des fragments des classes moyennes ( notamment parmi la jeunesse étudiante) et populaires, ainsi que des artisans et des petits commerçants, est épidermique et moralisateur. Il est aussi ambivalent dans sa capacité à recycler aussi bien des éléments programmatiques progressistes (affirmation de la souveraineté et de la participation populaires, politique salariale ambitieuse) que réactionnaires (question de l’immigration, rôle des corps intermédiaires dans la société démocratique).

 Indépendamment de son comportement institutionnel à court terme (on ne peut exclure qu’à l’image du poujadisme français après les élections de 1956, ses nouveaux élus ne choisissent, in fine, de tisser des alliances à géométrie variable avec différents partis, notamment le PD), ce mouvement sera durable. Il est en effet l’enfant de la crise de la droite et de la gauche, le rejeton désorienté des échecs, des renoncements, des conversions, des connivences, de l’affairisme des partis de l’oligarchie.

Au fond, son explosion indique que l’Italie est le premier des pays du centre des économies européennes à atteindre ce moment « gramscien » où se révèle l’incapacité structurelle d’un système politique à prendre en charge la résolution des problèmes concrets d’une population.

De ce blocage de la superstructure naît une nouvelle période, un « interrègne  » – « la crise consist(ant) justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître  » – pendant lequel « on observe les phénomènes morbides les plus variés » [4]. D’ores et déjà, le M5S a fait dérailler le bipartisme italien et modifiera, pour des perspectives incertaines à l’heure actuelle, la géométrie des pouvoirs dans le pays.

Les Italiens, à l’instar de tous les peuples européens, ont compris que les questions qui structurent leur vie quotidienne (économie, monnaie, finances) ne sont plus du ressort des démocraties nationales et des assemblées, mais qu’elles dépendent des arrangements institutionnels (parfois informels) bruxellois passés à huis clos entre gouvernements, institutions européennes (Commission européenne et Banque centrale européenne notamment) et lobbies industriels et financiers.

Dans les pays de la périphérie européenne, la fureur gronde également, loin des couvertures médiatiques. Ainsi, un nouveau gouvernement vient de tomber en Bulgarie. Le premier ministre, Boïko Borizov, a démissionné le 20 février, suite à plusieurs semaines de protestations contre la vie chère et les mesures d’austérité. De nouvelles élections anticipées (les prochaines devaient initialement avoir lieu en juillet 2013) devraient se dérouler au printemps. L’augmentation de la facture d’électricité individuelle [5] (officiellement de 14 % depuis juillet, mais de plus de 100 % selon les manifestants) a jeté dans les rues d’une quinzaine de villes une population à bout. Trois immolations par le feu se sont produites en deux semaines. Quatorze personnes ont été blessées par les forces de l’ordre lors des manifestations qui ont précédé la décision de M. Borizov. Dans ce pays, 52 % des enfants seraient menacés de pauvreté [6].

Au Kosovo, une vague similaire de protestations contre l’énergie chère (l’entreprise Kosovo Electricity Corporation (KEK) concentre toutes les critiques) est en train de déferler sur le pays. Là bas, elle aurait augmenté de 200 % ! [7]

De cette Europe anti-démocratique, néolibérale et austéritaire, rien n’est à conserver. Ce n’est pas de « pédagogie » dont les peuples ont besoin. Leur intelligence et leur lucidité sont totales. C’est l’autisme des élites dirigeantes et dominantes, ainsi que leur volonté d’imposer leur modèle, qui conduit aux situations actuelles.

Qu’il s’agisse de l’Italie positionnée au centre névralgique de l’Europe, de la Bulgarie et des Balkans marginalisés dans la périphérie continentale, ou des autres pays du Sud de la région (Grèce, Espagne, Portugal), les convulsions politiques et sociales actuelles qui brûlent notre regard sont le miroir vivant de l’échec patent et terminal de l’Union européenne, de sa forme politique comme de ses politiques.

Sa faillite ne doit plus être crainte. Sa force propulsive est éteinte. Dans cet « interrègne  » incertain et instable ouvert par la phase austéritaire de la construction européenne, quelles politiques doit porter la gauche de transformation, tombée, en dehors de la France et de la Grèce ( secondairement de l’Allemagne et de l’Espagne), sous le seuil de crédibilité ?

La revendication d’une Europe sociale promouvant l’harmonisation par le haut, de nouveaux droits pour les peuples et les travailleurs, de critères environnementaux, de transferts budgétaires solidaires vers les zones les plus pauvres de l’Europe, de contrôle des mouvements de capitaux, etc., est certes souhaitable, nécessaire même. Mais elle ne se réalisera pas, à l’échelle de l’UE, dans le rapport de forces et idéologique actuel. Comme on le constate, ces propositions ne remportent pas les suffrages.

Dans ces conditions, la gauche de transformation, à un an des élections européennes de 2014, doit – au minimum – porter la juste et lucide colère populaire contre les démissions politiques des gouvernants. Elle doit dire ce qu’elle ferait ou exigerait si elle accédait aux responsabilités face à la faillite de l’Europe : assumer de rompre unilatéralement avec les traités européens, de ne pas appliquer les directives et règlements de libéralisation et de privatisation qui sapent nos sociétés, de reprendre en main la politique monétaire et le contrôle sur les banques centrales nationales et la BCE [8]. Au risque d’être exclue de l’euro.

Ces mesures n’entreraient pas en contradiction avec la construction d’une solidarité européenne car elles provoqueraient un soutien actif chez les peuples, et viseraient à s’appliquer partout.

Ne pas assumer cette orientation au motif que l’extrême droite s’empare de l’argumentation – pour d’autres finalités, telle l’exploitation des travailleurs par chaque patronat national (la belle affaire !) – entraînera l’effondrement de la gauche dans la période incertaine qui s’ouvre. Celle où « on observe les phénomènes morbides les plus variés » .

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Notes

[1] Cité dans Maurizio Serra, Malaparte, Perrin, collection « Tempus », Paris, 2011. (pages 505-506).

[2] Commission européenne, Banque central européenne, Fonds monétaire international.

[3] « Quatre leçons des élections italiennes » (http://www.medelu.org/Quatre-lecons-des-elections)

[4] Lire Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, La Fabrique, Paris, 2012. Textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan.

[5] Dans ce pays, la distribution d’électricité est détenue par deux entreprises tchèques (CEZ et Energo-Pro) et une autrichienne (EVN).

[6] http://www.rtbf.be/histoire-du-monde-crise-en-bulgarie?id=7936167

[7] « Region tackles high electric bills » (http://www.setimes.com/setimes/articles/2013/02/25/reportage-01)

[8] Lire Bernard Cassen, « Désobéissance civique pour une Europe de gauche », Le Monde diplomatique, octobre 2012.





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