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La situation du Parti socialiste français

Par Fabien Escalona  |  14 juillet 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Depuis l’automne dernier, cette chronique sur « la social-démocratie dans tous ses états » a traité de beaucoup de cas étrangers, depuis l’Europe centrale et orientale jusqu’au Groenland, en passant par la Grèce, l’Italie et le Royaume-Uni. La situation française mérite pourtant d’être évoquée. Les trois années d’exercice du pouvoir ont en effet été caractérisées par au moins trois phénomènes marquants : une politique n’ayant guère rompu avec l’alignement néolibéral, européen et atlantiste de la majorité précédente ; une réduction du pluralisme partisan et idéologique au gouvernement comme au Parti socialiste (PS) ; et un affaiblissement brutal des bases locales du parti, sur fond de défaites successives aux élections intermédiaires. Pourtant, la contestation interne à l’appareil n’a pas percé, et le PS ne semble toujours pas menacé dans son statut de principale force d’alternance face à la droite.

Orthodoxie économique et incantations à la République

Malgré des différences de style et quelques mesures en faveur des ménages populaires (comme la généralisation de la complémentaire santé à tous les salariés), la seule réforme progressiste véritablement emblématique de ce quinquennat fut l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Pour le reste, c’est la continuité des politiques publiques avec les précédents gouvernements de droite qui l’a emporté. Depuis le changement de premier ministre au profit de Manuel Valls, suivi de l’éviction des quelques ministres plaidant encore pour une forme modérée d’interventionnisme public, le « cap » gouvernemental s’est peu à peu clarifié autour de deux lignes de forces : d’une part le respect d’une forte orthodoxie économique, d’autre part l’usage de « la République » comme nouvelle arme discursive.

La politique économique du PS s’est en effet traduite par une restriction budgétaire destinée à répondre aux exigences de Bruxelles, juridiquement renforcées par des traités que le nouveau pouvoir n’aura guère contestés. A cela s’est ajouté un « choc d’offre » (le Pacte de responsabilité) consistant en fait en un transfert de revenus des ménages vers les entreprises, aux effets incertains en raison de son ciblage maladroit et de l’environnement récessif dans lequel il est mené [1]. Des « réformes structurelles » tendent par ailleurs à accumuler une série de déréglementations dans le droit et sur le marché du travail. Rarement l’Etat social (au sens large) n’avait été érodé de façon aussi systématique sous une mandature socialiste.

Les justifications de ces mesures ont emprunté à un argumentaire typiquement néolibéral, où seul l’encouragement à l’initiative marchande privée est jugé propre à relancer l’activité et l’emploi. Malgré les multiples offrandes conformes à cette logique, la croissance est pourtant restée atone, et le paysage social marqué par un chômage, des inégalités et un taux de pauvreté en hausse. En négligeant ou transgressant à plusieurs reprises le programme socialiste de 2012, l’exécutif a de plus heurté son propre camp. Il n’a pas hésité à jouer de toute la latitude d’autorité que lui confère la Constitution, comme en ont témoigné la réforme des régions (apparemment achevée sur un coin du bureau présidentiel), ainsi que l’usage répété du « 49-3 » (pour assurer le passage de la loi Macron à l’Assemblée).

L’exécutif a par ailleurs fait un usage inflationniste du vocable de « République », servant à justifier et théoriser le nouveau rôle des socialistes français en temps d’austérité et de « guerre de civilisation ». Une tribune et une note de Jean-Marie Le Guen (secrétaire d’État aux relations avec le Parlement) expriment à merveille cette stratégie discursive [2]. Selon cette vision, la gauche ne devrait plus faire de la question sociale une priorité, mais l’intégrer (voire la subordonner) à la défense de la République et de ses valeurs. Ces dernières devraient être préservées des nouveaux « ennemis de la liberté » autant que des radicalités politiques contestant les engagements européens de la France ou la nécessité d’une « alliance des productifs » pour améliorer la compétitivité du pays.

La tentative d’appropriation d’une mythologie nationale rassembleuse pour conquérir une hégémonie culturelle sur l’espace politique n’est pas inédite. Dans l’entre-deux-guerres en Suède, la notion de folkhemmet (« foyer du peuple »), originellement forgée par des penseurs (très) conservateurs, a par exemple été investie par les sociaux-démocrates pour se faire les hérauts d’une communauté nationale d’autant plus forte qu’elle organiserait l’inclusion sociopolitique des groupes subalternes frappés par la crise. Or, ce qui frappe dans l’usage « vallsiste » de la référence républicaine, c’est l’absence de sa réinterprétation dans un sens émancipateur, ou de l’exploitation de son potentiel critique des rapports sociaux. Une sémantique d’ordre et d’autorité l’emporte sur une autre, qui pourrait valoriser le démantèlement de toutes les sortes d’arbitraires entravant l’autonomie des citoyens [3].

Un parti avec moins de débat, d’élus et de militants, mais au cœur du système politique français

Cette orientation n’a guère été discutée sur le fond au sein du PS. Seul Guillaume Balas (aile gauche) a jugé important de répondre aux textes de Jean-Marie Le Guen. Dans une tribune pour Libération, il a livré une conception de la souveraineté qui ne supporte « aucune séparation entre la question démocratique et la question sociale » [4]. Au congrès de Poitiers en revanche, les passes d’armes entre motions n’ont pas permis d’approfondir ce débat. Cela est dû en grande partie au fait que Jean-Christophe Cambadélis (premier secrétaire du PS) est parvenu à réunir sur une seule motion toute la coalition dominante du parti, dont les sensibilités avaient pourtant pu s’exprimer de manière autonome par le passé. En face, cela a poussé au regroupement de l’aile gauche traditionnelle et des « frondeurs » qui se sont plus tardivement écartés de la ligne de soutien total au gouvernement.

En dépit d’une politique gouvernementale en contradiction avec tant de textes produits par le PS avant 2012, et surtout malgré les défaites électorales qui ont déstabilisé le maillage territorial du parti et déclenché un vaste « plan social » en son sein, la motion de l’aile gauche n’a pas dépassé le tiers des suffrages des militants, par ailleurs très peu mobilisés. Ce constat d’un cantonnement minoritaire de la contestation de gauche n’est certes pas original dans le contexte européen. Contrairement aux années 1970 où les ailes gauches sociale-démocrates étaient en dynamique au point de prendre temporairement le contrôle du parti dans certains cas, la période contemporaine est marquée par la faiblesse structurelle des résistances intra-partisanes au conformisme des réponses sociale-démocrates à la crise [5].

Au vu de l’impopularité du pouvoir et de l’affaiblissement du parti, qui donnaient tout de même des arguments à l’aile gauche, quels sont les facteurs qui expliquent son échec ? On peut d’abord s’interroger sur la pertinence d’une stratégie modérée des « frondeurs » et de leurs alliés, qui définissaient moins une politique alternative qu’un retour à l’équilibre programmatique de 2012. Or, d’une part cet équilibre n’était guère adapté à l’ampleur de la crise actuelle de la zone euro (on ne se lassera jamais de rappeler le pari d’un retour de la croissance à une moyenne annuelle de 2,5%...) ; d’autre part la « grande motion » de Cambadélis avait justement choisi une stratégie d’absorption des contestations modérées, en intégrant les amis de Martine Aubry et leurs demandes de correction de la politique économique.

On pointera ensuite la chute des effectifs militants, qui a certainement renforcé le poids des adhérents légitimistes. En outre, la rébellion contre l’exécutif a été rendue d’autant plus délicate que le PS, quoiqu’en chute électorale, est resté toujours le premier parti à gauche. Pour dire les choses crûment, les perspectives de carrières politiques et d’accès (ou de retour) au pouvoir restent attachées à cet appareil, plutôt qu’à une gauche radicale et écologiste fragmentée et stagnante. Enfin, le poids électoral atteint par le Front national (FN) lors des derniers scrutins est devenu une arme pour discipliner les rangs face au spectre d’une marginalisation de la gauche par la droite et l’extrême-droite. En toute logique, Cambadélis et Le Guen ont d’ailleurs érigé en priorité la lutte contre le FN. Ce dernier est définitivement devenu le « meilleur ennemi » des élites socialistes.

Bien sûr, le scrutin de 2017 est porteur de risques pour le PS. Dans une analyse pour la revue Esprit, Frédéric Sawicki souligne que « l’effondrement de ses bases nationales  » pourrait s’ajouter à celui de ses bases locales, et qu’en cas d’absence d’une majorité absolue au Parlement pour le vainqueur de la présidentielle, des recompositions seraient alors envisageables [6]. En attendant, l’exécutif et la direction du PS sont prêts à échanger l’affaiblissement doctrinal et militant du parti contre l’espoir de conserver le statut de principale force d’alternance. Ils comptent sur les forces d’inertie du système politique français, qui tiennent à la fois aux institutions de la Vème République (favorables aux partis dominants en place) et à la sociologie du pays (avec le poids électoral important des personnes âgées et des fractions de classes moyennes échappant encore au chômage de masse).

 

Danemark : perte du pouvoir malgré l’arrêt du déclin électoral

Des élections législatives anticipées se sont tenues le 18 juin au Danemark. Elles ont été provoquées par la première ministre sociale-démocrate Helle Thorning-Schmidt, qui comptait profiter de l’embellie économique connue par le pays, du moins à l’aune du marasme de la zone euro. Son but était de légitimer par ces résultats la politique restrictive et libérale qu’elle avait mise en œuvre à la tête d’une coalition avec les sociaux-libéraux (centre-droit) et la gauche radicale du Socialistik Folksparti (SF). Seuls les premiers étaient restés jusqu’au bout au gouvernement, SF n’ayant pas assumé la vente d’une entreprise privatisée à la banque d’affaires Goldman Sachs.

Thorning-Schmidt a certes réussi à stopper la tendance au déclin électoral des sociaux-démocrates (Socialdemokraterne [SD]), quasi-ininterrompue pendant les années 2000. Le score obtenu – 26,3% – n’est cependant amélioré que d’un point et demi par rapport à 2011. Surtout, les reculs des (ex-) partenaires de coalition de la social-démocratie ont empêché Thorning-Schmidt de prétendre à un nouveau mandat. Le bloc de droite réunit en effet une courte majorité des sièges au Parlement. Signe des temps, ce résultat n’est pas le fait du grand parti d’opposition libéral (Venstre, en recul de sept points), mais de la droite radicale du Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti, en progrès de neuf points).

Les thèmes de ce dernier ont d’autant plus structuré la campagne que les sociaux-démocrates n’ont pas hésité à adopter une ligne très dure sur l’immigration, en particulier la question des demandeurs d’asile. Sur le fond, ce positionnement a choqué le reste de la gauche mais aussi des partis frères, dont les camarades suédois. Stratégiquement, il n’a pas permis à SD de rester au pouvoir, mais a légitimé certaines des thèses portées par la droite radicale. On ne peut s’empêcher de noter que le trouble créé par cette campagne est intervenu trois semaines après le choix des sociaux-démocrates d’une province autrichienne (le Burgenland) de s’allier avec l’extrême-droite du FPÖ [7]. Alors que la ressource morale du combat contre « le populisme » est un des derniers instruments de mobilisation des sociaux-démocrates, les événements au Danemark et en Autriche brouillent ce message.

 

Illustration : Photolyse

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Notes

[1] OFCE, L’économie française 2015, Paris, Editions La Découverte, 2014.

[2] Jean-Marie Le Guen, « Front national : le combat prioritaire de la gauche », Fondation Jean Jaurès, 8 mars 2015 ; « Ce que doit être la gauche aujourd’hui », Le Point, 21 juin 2015.

[3] Serge Audier, Les théories de la République, Paris, Editions La Découverte, 2004.

[4] Guillaume Balas, « Ce que doit être la gauche d’aujourd’hui », Libération, 26 juin 2015.

[5] Voir ma précédente chronique « Les partis du centre gauche et la grande crise économique », Mémoire des luttes, 19 novembre 2014.

[6] Frédéric Sawicki, « PS : un parti en ordre de bataille, mais sans bataillons ? », Esprit, juillet 2015.

[7] Lire Gaël Brustier, « Quand des socialistes autrichiens s’allient à l’extrême droite », Slate.fr, 5 juin 2015.





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