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Le Royaume-Uni, Etat « offshore » de l’Europe ?

Par Bernard Cassen  |  31 janvier 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Avec Le Monde diplomatique en español

S’il y a bien une « question allemande » en Europe, il y a aussi une « question britannique » dont les difficiles relations actuelles entre Londres et l’Union européenne (UE) montrent bien la permanence historique. Dans son célèbre discours de Zurich de 1946, Winston Churchill préconisait la création d’Etats-Unis d’Europe. Donc d’une Europe fédérale à laquelle le Royaume-Uni apporterait son soutien bienveillant, mais de l’extérieur : « Nous sommes avec vous, mais pas des vôtres » ( with you but not of you ).

Churchill avait formalisé sa vision dans sa théorie des « trois cercles ». Selon lui, le Royaume-Uni se trouvait en effet à l’intersection de trois cercles : l’Europe, les pays de langue anglaise - en l’occurrence les Etats-Unis et les dominions « blancs » - et le Commonwealth. Pas question donc d’une appartenance exclusive à l’un d’entre eux. Et s’il fallait vraiment choisir, Churchill avait prévenu que ce serait plutôt « le grand large », c’est-à-dire les Etats-Unis. Jusqu’à ce jour les dirigeants britanniques ont invoqué la « relation spéciale », forgée du temps de la Deuxième guerre mondiale, qui existerait entre les deux pays. A Washington, où l’on a d’autres priorités, on laisse dire…

Telle est la matrice des relations entre Londres et la construction européenne d’après-guerre. Elle explique pourquoi, dans les années 1960, le général de Gaulle avait refusé à deux reprises l’entrée dans la Communauté économique européenne (CEE) de ce qu’il considérait à juste titre comme un cheval de Troie de Washington. Une fois le veto français levé par Georges Pompidou, le Royaume-Uni devint membre de la CEE en janvier 1973. Non pas qu’il ait été touché par la grâce européenne, mais, plus prosaïquement, sous la pression de la City et des milieux industriels qui craignaient que la Communauté ne se transforme en une forteresse économique et commerciale dont ils seraient exclus.

Aucun gouvernement britannique n’a jamais manifesté le moindre enthousiasme pour l’objectif politique fixé par les différents traités et repris par celui de Lisbonne : une « union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ». C’est Margaret Thatcher, premier ministre de 1979 à 1990, qui a le plus fidèlement exprimé ce que Londres attendait vraiment de son adhésion : « Tout le grand marché et rien que le grand marché ». Depuis cette époque, et qu’ils soient conservateurs ou travaillistes, les différents premiers ministres ont systématiquement freiné, voire bloqué toute tentative de donner une dimension politique – sur laquelle les avis peuvent diverger – à la construction communautaire.

Ils ont ainsi réduit leur ambition européenne à celle d’un marché unique appelé à se transformer en vaste marché transatlantique. Non sans succès d’ailleurs : on peut dire que l’Union européenne (UE) est très largement une Europe britannique, et cela à un double titre. D’un côté, parce qu’elle est fondée sur les dogmes néolibéraux de la concurrence, de la libre circulation des capitaux et du libre-échange ; d’un autre côté, parce que l’atlantisme et la sujétion à l’OTAN – c’est-à-dire à Washington - sont pour elle une seconde nature. Les élargissements intervenus en 2004 et 2007 et ceux à venir, en premier lieu à la Croatie en juillet 2013, n’ont fait que renforcer ces tendances lourdes.

Curieusement, à Londres, un bon nombre de responsables politiques, tout particulièrement au sein du Parti conservateur, n’ont pas compris qu’ils avaient depuis longtemps gagné la partie et que l’Europe réellement existante était la leur. Aussi ahurissant que cela puisse paraître, certains exaltés voient dans la Commission européenne – pourtant machine à produire du libéralisme à jet continu – un monstre bureaucratique ou une sorte de bureau politique du Parti communiste de l’ex-Union soviétique déterminé à imposer le « socialisme » ! Chez eux, il ne s’agit plus d’un euroscepticisme s’inscrivant dans une longue tradition britannique, mais d’une europhobie à fleur de peau attisée quotidiennement par la presse à grand tirage.

A la Chambre des Communes, le groupe Fresh Start - « Nouveau départ » - qui rassemble les députés conservateurs se réclamant de cette sensibilité, compte une centaine de membres sur un total de 304 parlementaires. Si au moins une trentaine d’entre eux - comme d’ailleurs une dizaine de ministres actuels - sont favorables à la sortie pure et simple de l’UE, tous ont comme revendication commune le rapatriement à Londres de diverses compétences partiellement ou totalement du ressort de Bruxelles en vertu des traités : politique régionale, politique sociale et de l’emploi, politique de la pêche, justice et police. C’est-à-dire une bonne partie de l’ « acquis communautaire ».

Ils entendent ainsi ultra-libéraliser nationalement les rares domaines où il existe une réglementation européenne minimale. Par exemple, ils rejettent la directive qui limite à 48 heures la durée hebdomadaire du travail. Les forces progressistes européennes se sont également opposées à ce texte, mais pour des raisons exactement inverses car cette durée du travail constitue une régression par rapport aux législations de la majorité des pays membres de l’UE.

A un moment où les gouvernements de la zone euro débattent ouvertement d’en faire un noyau dur à l’intérieur de l’UE – ce qui marginaliserait Londres -, le premier ministre David Cameron a cru reprendre la main, tant vis-à-vis de ses troupes du Parti conservateur qu’en direction de ses partenaires européens, dans un discours prononcé le 23 janvier. Sans entrer dans trop de détails, il y a annoncé sa volonté de renégocier une partie de l’ « acquis communautaire » et de soumettre en 2017 un accord - ou une absence d’accord - à un référendum qui porterait alors sur le maintien du royaume dans l’UE. Il a promis de s’engager personnellement pour le « oui », mais seulement si ses exigences sont satisfaites… Le coup de poker est énorme : David Cameron fait l’hypothèse que les autres Etats membres de l’UE tiendront tellement à ce que le Royaume-Uni reste dans l’UE qu’ils seront prêts à lui consentir de nombreuses exemptions. Et le premier ministre regarde particulièrement en direction d’Angela Merkel qui partage ses conceptions libre-échangistes.

Mais ce coup de poker peut aussi n’être qu’un coup de bluff. Car, avant 2017, deux échéances électorales sont déjà programmées, qui conditionnent la suite. En 2014, un référendum aura lieu en Ecosse pour décider de son maintien ou non au sein du Royaume-Uni. Si les indépendantistes l’emportaient, l’Ecosse demanderait vraisemblablement son adhésion à l’UE, alors même que l’Angleterre, l’Irlande du Nord et le Pays de Galles pourraient la quitter trois ans plus tard !

Deuxième échéance : 2015, au plus tard, pour de nouvelles élections législatives au Royaume-Uni ou dans ce qu’il en resterait. Si les Conservateurs, actuellement alliés aux libéraux-démocrates, étaient battus – ce qui, selon les sondages, serait le cas aujourd’hui -, les engagements pris par David Cameron tomberaient logiquement à l’eau. Revenus au pouvoir, seuls ou en coalition avec les libéraux-démocrates, les travaillistes hériteraient alors de la « patate chaude » européenne et seraient soumis à une forte pression pour organiser de toute manière un référendum sur l’appartenance à l’UE. Sur quelles bases ? Leur leader, Ed Miliband, évite pour le moment de se prononcer avant que se profile une perspective de dénouement de cet imbroglio.

Il faut donc surtout interpréter le discours de David Cameron comme une manœuvre politicienne en vue de ressouder son propre camp. C’est une manœuvre qui laissera cependant des traces, même en cas de défaite des conservateurs aux élections législatives de 2015. Lorsqu’ils étaient locataires du 10 Downing Street, Tony Blair et George Brown ne se sont pas montrés moins libéraux que leurs adversaires conservateurs. Aussi la direction du Parti travailliste pourrait-elle reprendre à son compte une partie des revendications de l’actuel premier ministre, mais sans jamais franchir la « ligne rouge » de l’éventualité de sortie de l’UE, dont ne veulent ni la City ni Washington. Elle se verrait bien, elle aussi, rester dans l’Union, tout en s’exemptant de certaines politiques communautaires.

On resterait ainsi dans l’épure des « fondamentaux » de la politique européenne de Londres : une sorte d’appartenance offshore, comme ces banques qui ont à la fois leur siège dans un Etat européen et une grande partie de leurs activités dans des paradis fiscaux. Cela dit, si un gouvernement britannique obtient satisfaction sur des opt-outs de clauses de traités en vigueur, il établira un précédent très utile : si un Etat se voit accorder le droit de refuser des politiques qu’il trouve insuffisamment libérales, rien n’empêchera alors un autre Etat de refuser des politiques qu’il juge, lui, trop libérales. Serait ainsi légitimée une stratégie de désobéissance civique [1] pour une « autre Europe » en rupture avec celle imposée par la « troïka » Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI…

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Notes

[1] Lire Bernard Cassen, « Désobéissance civique pour une Europe de gauche », Le Monde diplomatique, octobre 2012.





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