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ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC SOFIA DUYOS, AVOCATE ESPAGNOLE ENGAGEE EN FAVEUR DES DROITS HUMAINS AU GUATEMALA

« Le génocide a été rendu possible par l’existence d’un système de domination et de violences contre les autochtones »

Par Marilyne Griffon  |  26 juillet 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Sofia Duyos a consacré ses cinq dernières années à la défense des droits humains au Guatemala, tant devant la justice espagnole, qu’au Guatemala aux côtés du Centre d’action légale pour les droits humains (CALDH). Cet organisme s’est porté partie civile dans le procès qui, le 10 mai 2013, a condamné l’ancien général José Efraín Rios Montt [1] - dirigeant de facto du Guatemala entre le 23 mars 1982 et le 8 août 1983 - pour génocide et crimes contre l’humanité. Dix jours plus tard, la Cour constitutionnelle du Guatemala annulait pourtant le verdict...

Propos recueillis pour Mémoire des luttes par Marilyne Griffon, présidente du Collectif Guatemala France.

Marilyne Griffon (MG) : Quel a été votre rôle dans ce procès ?

Sofia Duyos (SD) : J’aidais le CALDH dans la dernière phase du jugement pour l’élaboration des conclusions présentées devant le tribunal. Les avocats engagés dans cette structure prennent des risques. Ils sont extrêmement doués, non seulement sur le plan juridique, mais aussi pour leur résistance face à l’adversité. Intimidés de différentes manières, ils travaillent sous une pression énorme et sont dans une situation très vulnérable. Courant avril, un supplément au quotidien national El Periodico a été publié par la Fondation contre le terrorisme, mentionnant directement le CALDH comme faisant parti des communistes et des terroristes qui doivent craindre pour leur vie.

MG : D’où viennent ces menaces ? Qui sont les personnes qui détiennent assez d’influence pour obtenir l’annulation de la condamnation pour génocide en passant directement par la Cour constitutionnelle, sans se donner la peine d’user des recours habituels d’appel, de cassation, etc. ?

SD : L’extrême droite, tant militaire qu’émanant de l’oligarchie politique et économique, s’est radicalisée. Elle est représentée par diverses organisations dont l’Association de vétérans militaires du Guatemala (AVEMILGUA), la Fondation contre le terrorisme [2], mais également le Comité coordinateur des associations agricoles, commerciales, industrielles et financières (CACIF) [3] qui publie des encarts payants dans la presse niant le génocide et dénonçant un procès qui ne devrait jamais avoir eu lieu. La République est présidée par un ancien militaire : le président Otto Pérez Molina et les principaux postes du gouvernement sont aux mains des militaires. Le contexte est très hostile. Il s’agit de juger et de condamner le génocide alors même que ceux qui l’ont commis et leurs complices sont au pouvoir. C’est pourquoi le retournement de situation avec l’annulation de la condamnation historique s’est fait aussi facilement.

MG : Comment prouver le génocide ? Pourriez-vous nous parler du « Plan Sofia » que vous avez étudié et analysé [4] ?

SD : La preuve écrite clé dans le procès pour génocide est le « Plan d’opérations Sofia ». C’est un plan militaire qui a été personnellement rédigé par la main droite de Ríos Montt, son chef d’état-major Hector Lopez Fuentes. Son objectif final était la destruction du peuple maya Ixil. C’est écrit. Trois ordres ont été donnés à toute la chaîne de commandement. Premièrement : exterminer les « subversifs », c’est-à-dire la population, car selon ce même plan, les services secrets militaires avaient noté que la guérilla avait abandonné la région. Deuxièmement : détruire tous les biens de subsistances, maisons, récoltes, etc. Troisièmement : transférer de force ceux à qui on avait « épargné la vie  » dans des « villages modèles  ».

Ce sont les trois ordres de génocide inscrits, avec également les rapports détaillés de chaque maillon de la chaîne rapportant à son supérieur l’accomplissement des ordres. Les missions, signatures, noms complets et postes de chacun des responsables apparaît dans ce document. Il va de l’élaboration jusqu’à l’accomplissement par le dernier soldat de tous les massacres et transferts effectués. Il contient les communications entre les hauts commandements, par fax, télégrammes, etc. qui avaient le contrôle total sur tout. Lopez Fuentes recevait un compte rendu heure par heure, par téléphone ou radio. Les photos de la journaliste Jean-Marie Simon [5] montrent d’ailleurs le jeune Pérez Molina en communication directe avec ses chefs. Le plan phare de Ríos Montt était la destruction du peuple Ixil, et il a réussi. Une grande partie effectivement fut exterminée.

A la fin du « Plan d’opérations Sofia  », programmé pour durer cinq semaines et s’appliquer sur un territoire de 25km2, pas plus, l’armée dit avoir rempli sa mission.Ce plan, dont une copie apparaît mystérieusement en 2006, a confirmé ce que les rapports de la Commission d’éclaircissement historique de l’ONU en 1999 [6] et de l’archevêché du Guatemala en 1998 [7] avaient conclu par l’analyse des témoignages recueillis. Les victimes ne savaient pas qu’il y a avait un plan écrit, mais elles savaient ce qu’elles avaient souffert. « Ils venaient pour nous tuer » racontent les survivants qui ont fui dans les montagnes où ils ont vécu dans des conditions inhumaines. En aucun autre lieu au Guatemala ne sont mortes autant de personnes de faim, de froid, de peur et de maladies. L’armée a utilisé la région Ixile comme laboratoire de la terreur la plus horrible. Le plan consistait à « ne laisser aucun signe de vie  » et précisément, c’est ce qu’ils ont fait. Le « Plan Sofia  » est la preuve de la planification jusqu’au dernier détail de tous les actes de génocide.

MG : Otto Pérez Molina a été mentionné durant le procès par l’un des témoins de la défense comme ayant participé aux massacres dans la région Ixile. Aurait-il fait pression pour que la condamnation de Efraín Ríos Montt soit annulée ?

SD : Non, il n’a pas besoin de le faire. Durant le conflit armé, Otto Pérez Molina était connu sous le pseudo de « Tito Arias ». Il commandait les troupes à Nebaj, ville au cœur du génocide, centre des opérations de la politique de terre brûlée de Ríos Montt. Il est cité à plusieurs reprises dans le « Plan Sofía  ». Actuel président de la République, il n’y a personne de plus puissant que lui aujourd’hui au Guatemala. Les soutiens des militaires ont énormément d’influence et le simple fait d’avoir Pérez Molina comme parapluie est suffisant pour que la pression soit efficace. Sous son gouvernement, le pouvoir de l’extrême droite militaire s’est renforcé de fait.

MG : Comment s’exerce cette influence ?

SD : Juger le génocide, c’est juger tout le système. Pas seulement Ríos Montt. Le génocide a été l’expression maximale d’un racisme présent au Guatemala depuis des siècles, rendu possible par l’existence d’un système de domination et de violences contre les autochtones. Les auteurs et complices sont nombreux. Après la signature des accords de paix en 1996, ils se sont emparés des institutions de l’Etat pour se garantir l’impunité. Ils ont transformé l’armée et la police en un pouvoir parallèle. Selon les Nations unies, 25% des assassinats dans le pays correspondent à des exécutions extrajudiciaires, faits des forces de sécurité de l’Etat ! Ils ont aussi infiltré le système de justice, comme Alejandro Maldonado Aguirre, président de la Cour constitutionnelle, ancien ministre de [Carlos] Arana [8] et fondateur du parti d’extrême droite Mouvement de libération nationale (MLN). Les preuves d’obstacles constant à la justice sont nombreuses. Les avocats des militaires ont interposé plus de cent dix recours. Il y a une manipulation du procès qui va bien au-delà de la justice et qui engage des pièces fondamentales du gouvernement. Un des témoins de Ríos Montt s’appelle Arenales Forno. Celui-ci est l’actuel secrétaire de la paix... Ricardo Mendez Ruiz, président de la Fondation contre le terrorisme, a déclaré publiquement que le Guatemala devait se préparer à des assassinats de dirigeants.

MG : Au vu de ce contexte d’impunité garantie, on se demande alors comment l’ouverture même d’un tel procès a été possible ?

SD : Depuis 2000 au Guatemala et 1999 en Espagne, les survivants, les organisations de droits humains n’ont pas cessé une seconde de travailler pour reconstruire les faits et produire des preuves irréfutables. En 2011, le contexte est devenu favorable sous le gouvernement d’Alvaro Colom [9] avec la nomination de Claudia Paz y Paz comme procureure général de l’Etat. Un nouveau système de justice se met en place. Des enquêtes sont réellement menées sur le génocide et conduisent à l’émission de mandats d’arrêts à l’encontre du haut commandement militaire de Ríos Montt. Et lorsque Ríos Montt perd son immunité parlementaire [10], il se rend.

MG : Peut-on espérer une reprise du procès au Guatemala ? Voire des avancées de la justice en Espagne ?

SD : En 1999, pensant qu’au Guatemala il n’y aurait pas de justice, Rigoberta Menchú [11] porte plainte en Espagne où le juge Garzon suit les cas du Chili et de l’Argentine. Depuis quatorze ans, nous présentons des preuves et signalons à Interpol les responsables du génocide. Mais en Espagne, aucun jugement n’est possible sans la présence d’un accusé. Nous avons donc besoin d’une arrestation pour pouvoir passer à la phase suivante. Or le Guatemala a refusé les extraditions en 2006. Il faut donc que l’un d’eux se rende ou sorte du pays. Ce qui est peu probable. Au Guatemala, la Cour constitutionnelle a émis un verdict des plus illégal en s’ingérant dans la justice ordinaire.

MG : Pouvez-vous nous expliquer en quoi ?

Si tout doit recommencer de zéro, ce serait terrible. Les témoins, très pauvres, devraient revenir témoigner et donc risquer leur vie, cesser de travailler. Certains sont malades. Le tout, sans certitude qu’une nouvelle condamnation resterait valide.

L’association justice et réconciliation (AJR) et le CALDH, parties civiles, m’ont demandé de dire partout où cela est possible, que pour eux, la condamnation de Rios Montt pour génocide et crime contre l’humanité du 10 mai reste valide. C’est elle qui compte. L’annulation est illégale, elle peut être remise en cause.

Faits et chiffres  :

Le conflit armé au Guatemala (1960-1996) a causé 200 000 morts, 45 000 disparus, 669 massacres et un million de réfugiés. 93% des exactions ont été commises par l’armée. La majorité des victimes étaient d’origine maya.
19 mars - 10 mai 2013 : Efraín Ríos Montt et Mauricio Rodríguez Sánchez ont été jugés pour leur responsabilité dans plus de quinze massacres, au cours desquels sont morts 1 771 mayas Ixils, dans les municipalités de Santa María Nebaj, San Gaspar Chajul et San Juan Cotzal, département du Quiché, entre 1982 et 1983.
10 mai 2013 : Efraín Ríos Montt est condamné à la peine maximale : 80 ans de prison ferme, 50 ans pour génocide et 30 ans pour crimes contre l’humanité. Rodríguez Sánchez est acquitté et libéré.
20 mai 2013 : La Cour constitutionnelle annule la partie du procès allant du 19 avril au 10 mai pour vice de forme. Rodríguez Sánchez retourne en détention préventive. Ríos Montt est toujours hospitalisé à l’hôpital militaire où il avait été transféré pour raisons de santé, après deux jours de prison.

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Notes

[1] Lire nos précédents articles : Marilyne Griffon, « Au Guatemala, la mano dura face aux revendications sociales » (http://www.medelu.org/Au-Guatemala-...) et Pierre Charasse, « Mon témoignage sur les massacres au Guatemala » (http://www.medelu.org/Mon-temoignage-sur-les-massacres).

[2] Article qui détaille l’idéologie de la Fondation : http://www.plazapublica.com.gt/content/el-club-de-la-balanza-y-la-daga

[3] Equivalent du Medef en France.

[4] Lire l’analyse du Plan Sofia « Quitando el agua al pes » : http://www.pesgalicia.org/Quitando%20el%20agua%20al%20pez.pdf

[5] Jean-Marie Simon, reporter photo témoin des massacres dans les années 1980, a publié son livre Guatemala, éternel printemps, éternelle tyrannie. Ce dernier documente tous ces crimes. Voir les dernières éditions : http://guatemalasimon.blogspot.de/ . Visionner son interview par Amnesty International : http://www.youtube.com/watch?v=MPrYWqo1zn0

[6] « Guatemala : mémoire du silence », rapport de la Commission pour l’éclaircissement historique (CEH), février 1999.

[7] Deux jours après avoir présenté le rapport du projet Interdiocésien de la mémoire historique (REMHI), « Guatemala Nunca Mas », Monseigneur Gérardi fut assassiné, le 26 avril 1998.

[8] Militaire président du Guatemala de 1970 à 1974.

[9] 2008-2012. Premier président de centre gauche depuis le coup d’Etat de 1954.

[10] Avec le changement de fonction du nouveau gouvernement et de l’assemblée le 14 janvier 2012.

[11] Prix Nobel de la paix 1992, membre de l’ethnie maya Quiché.





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