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UN SUICIDE POLITIQUE ?

Le gouvernement Ayrault résigné à l’accroissement durable du chômage

Par Jacques Sapir  |  15 mars 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Ainsi le gouvernement de Jean-Marc Ayrault se prépare à utiliser la procédure des ordonnances pour accélérer ses « réformes ». Si cette procédure n’est pas inconnue, elle était, ces dernières années, réservée à des sujets plus techniques, comme l’urbanisme dans le cadre du « Grenelle de l’environnement ». Son usage sur des sujets hautement sensibles nous renverrait aux ordonnances sur la Sécurité sociale prises en 1967 par Georges Pompidou, alors premier ministre. On conviendra que ce précédent ne plaide en faveur ni du gouvernement ni de la démarche qu’il a choisie. En fait, on ne peut imaginer pire moment pour chercher à passer en force sur des questions sociales.

Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes - c’est un euphémisme - dans le domaine économique. L’annonce d’une destruction nette de près de 100 000 emplois en 2012, dont plus de 44 000 pour le dernier trimestre, confirme ce que nous savions déjà : la crise s’aggrave. Dans un pays dont la démographie entraine un flux continu de jeunes entrant tous les ans sur le marché du travail, les destructions d’emplois sont l’une des causes du chômage.

Ces destructions ont été particulièrement importantes dans l’industrie. Ici encore, rien d’étonnant puisque la production industrielle ne cesse de baisser. On le constate sur le graphique qui suit où l’on a représenté le taux d’évolution en glissement annuel, c’est-à-dire en pourcentage d’évolution par rapport au mois équivalent de l’année précédente.

Graphique 1


Source : INSEE

Cette chute de la production industrielle entraîne avec elle celle des services associés. Ainsi, c’est toute l’économie qui souffre quand souffre l’industrie. De plus, la France est désormais soumise à la concurrence des pays ayant procédé à une forte dévaluation interne, comme l’Espagne. Le solde commercial avec ce pays est devenu négatif. Cela ne sera pas suffisant pour porter remède à la terrible crise qu’il subit. Mais cela pèsera, chaque jour davantage, sur l’industrie française. Elle devra bientôt, elle aussi, se poser le problème d’une forte baisse de ses rémunérations. Si elle le fait, on sait d’avance que le chômage, déjà élevé, bondira vers de nouveaux sommets.

En réalité, on voit bien ici que le problème central est bien celui de l’euro : en mettant face à face - dans les conditions d’une parité inchangeable - des pays dont les conditions structurelles sont très différentes, il organise un combat sans pitié dont les travailleurs sont les premières victimes. L’euro est une arène où sont sacrifiés des centaines de milliers, et même des millions d’emplois : « ave euro, morituri te salutant  » peuvent dire les travailleurs condamnés au chômage par la monnaie unique.

Ces politiques de dévaluation interne, nommées par euphémisme politiques d’ « austérité », aboutissent à des effets contraires à ceux officiellement recherchés. En Espagne et en Grèce, comme on l’a écrit ici, on assiste à une forte contraction du crédit qui renforce les effets de l’austérité, condamnant de très nombreuses entreprises à la faillite. Aujourd’hui, c’est à un phénomène similaire que l’on assiste cette fois en Italie. Dans le graphique 2, réalisé à partir des données de la Banque centrale d’Italie, on constatera que la contraction du crédit de ces six derniers mois est même supérieure à celle que l’on a connue en 2009 dans les mois qui ont suivi la chute de Lehman Brothers.

Graphique 2 


On se souvient que l’un des arguments avancés en 2011 pour contraindre Silvio Berlusconi à quitter le pouvoir était qu’une crise italienne pourrait entraîner une crise de l’euro, et que celle-ci aurait des effets encore plus graves que celle de Lehman Brothers. On peut aujourd’hui constater, au vu des statistiques officielles, que les conséquences de la politique de Mario Monti, le syndic de faillite désigné par l’Europe, ont été bien pires que celles de la crise de 2008/2009. Si l’on ne trouve pas une solution rapide à cette contraction du crédit, c’est à une hécatombe des PME-PMI italiennes que l’on va prochainement assister. L’impact, tant économique que social et politique, d’une telle catastrophe sera cataclysmique.Et si l’Italie entre dans une phase aiguë de sa crise, les répercussions se feront sentir en France.

Pourquoi, alors, dans ce contexte dramatique, François Hollande a-t-il choisi la procédure des ordonnances ? Rien ne l’y obligeait sur la question des retraites. Rappelons que, sur ce point, la véritable variable critique est celle du taux de chômage. Que ce dernier baisse des 10,2% actuels à 8%, et les retraites seront à nouveau financées, compte tenu de la démographie française qui est expansionniste. Il faut sans doute voir dans le recours aux ordonnances les effets d’une politique qui s’est résignée, sans le dire, à un accroissement important et durable du chômage.

Mais ces mesures provoqueront naturellement une nouvelle détérioration de la situation économique, et en particulier de la consommation, ce qui provoquera à son tour une nouvelle hausse du chômage. Mais il faut y voir aussi, et peut-être surtout, une réaction de panique face aux critiques allemandes à l’égard de la politique française. Le gouvernement montre ainsi qu’il prend ses ordres à Berlin. Que ces ordres soient relayés par des secteurs de l’élite française n’y change rien. On a déjà connu une telle situation dans l’histoire… Bien sûr, on dira que c’est pour la bonne cause, pour sauver l’euro qui serait compromis par la « faiblesse » des « réformes » françaises. Ce suicide politique se payera sans doute au prix fort aux élections européennes de mai 2014.

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