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Commentaire n° 326 - 1er avril 2012

Présidentielles française et américaine : semblables et si différentes

Par Immanuel Wallerstein  |  16 avril 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

En 2012, deux élections présidentielles très importantes, qui font l’objet d’une compétition acharnée, ont lieu en France le 22 avril et aux Etats-Unis le 6 novembre. Quasiment les mêmes questions - posées dans les mêmes termes - sont au cœur des débats dans les deux pays. Et dans chacun d’entre eux, la figure présidentielle est la plus puissante du système politique. Il existe toutefois une différence de taille aux Etats-Unis et en France : elle ne concerne pas l’idéologie mais les règles électorales. Des règles différentes engendrent des tactiques électorales significativement différentes.

Historiquement, la vie politique dans les deux pays s’organise autour de deux grands partis qui sont ancrés au centre-droit et au centre-gauche. Tous les observateurs, quelle que soit leur sensibilité, s’accordent dans l’ensemble pour dire que les politiques conduites par ces deux partis, une fois au pouvoir, ne sont pas très différentes. Il existe cependant quelques différences que chaque bord estime cruciales et qui les motivent pour mener des campagnes féroces.

Dans les deux pays existent également ce qu’on peut appeler une extrême droite et une gauche radicale. L’une comme l’autre accusent les deux partis « centristes » d’être bonnet blanc et blanc bonnet et réclament une politique vraiment à droite ou vraiment à gauche. Les conséquences de cette symétrie sont cependant très différentes aux Etats-Unis ou en France du fait de systèmes électoraux eux-mêmes très différents.

Aux Etats-Unis, l’élection présidentielle se déroule dans cinquante unités séparées - les Etats - où le gagnant remporte la totalité d’un nombre de voix déterminé qu’il apporte avec lui au sein d’un « collège électoral ». Ce système rend très difficile pour les « partis tiers » la possibilité d’avoir un impact réel quelconque sur le processus de décision conduisant à l’élection du président. Pourtant, il existe toujours quelques téméraires qui ne se laissent pas décourager et présentent malgré tout des candidats. La conséquence en est que les résultats peuvent être affectés dans quelques Etats, ce qui influe, ce faisant, sur le résultat final. Par exemple, en 2000, selon certains analystes, la candidature de Ralph Nader a pris suffisamment de voix au candidat démocrate Al Gore pour priver celui-ci d’une victoire dans deux Etats. Pour cette raison, on dit parfois que la candidature Nader a abouti à l’élection de George W. Bush.

Par ailleurs, par le passé, l’extrême droite étatsunienne a eu tendance à se tenir à l’écart des élections au motif que le Parti républicain était trop « progressiste » à son goût. Mais depuis environ vingt ans, ce groupe a estimé que la meilleure façon de peser sur les résultats était finalement de rejoindre le Parti républicain et de le forcer, en défiant ses éléments trop « centristes » lors des primaires du parti, à choisir des candidats plus « conservateurs ». De nos jours, ce groupe se retrouve essentiellement rassemblé sous l’étiquette du Tea Party. Cet « entrisme » tactique a extrêmement bien fonctionné et le Parti républicain s’est en effet largement déplacé vers la droite au cours des douze dernières années.

En France, le scrutin présidentiel fonctionne très différemment. D’une part, pour ce dernier, l’élection est nationale et il n’existe pas d’unité électorale plus petite. D’autre part, à moins qu’un candidat remporte plus de 50% des voix dès le premier tour, un second tour a toujours lieu lors duquel les deux partis arrivés en tête du premier tour sont les seuls choix offerts aux électeurs.

Ce système permet, et même encourage, des groupes de toutes les couleurs politiques à présenter leur candidat à la présidentielle pour le premier tour, étant donné que les électeurs savent qu’ils peuvent ensuite donner leur suffrage au second tour à l’un des deux principaux partis. Le premier tour sert à mesurer le poids du candidat dans la population. L’objectif est alors pour lui d’influer sur la politique du parti victorieux au second tour.

Le système français a cependant un défaut. En effet, les deux grands partis doivent rassembler suffisamment de voix pour être présents au second tour. En 2002, de façon tout à fait exceptionnelle, le parti de centre gauche, le Parti socialiste (PS), termina juste derrière le parti d’extrême droite, le Front national, et se vit éliminé. Cette année, par conséquent, les socialistes soulignent l’importance du « vote utile » pour que jamais le 21 avril 2002 ne se reproduise de nouveau. Le traumatisme de 2002 pour le PS en France est comparable à celui de 2000 pour les Démocrates aux Etats-Unis.

Où cela nous mène-t-il ? Aux Etats-Unis, le candidat républicain qui sera finalement retenu se présentera comme « très » conservateur grâce aux pressions du Tea Party, risquant ce faisant de s’aliéner les voix des dits « modérés », considérés plus « centristes ». Le candidat démocrate, qui sera le président sortant Barack Obama, a désenchanté beaucoup de ses plus ardents soutiens en dérivant significativement à droite au cours de son mandat. Il s’efforce maintenant à regagner ces soutiens au moyen d’un programme plus « populiste », mais s’inquiète dans le même temps de s’aliéner, ce faisant, certains républicains modérés, eux aussi « désenchantés ». Enfin, en 2012, aucun candidat issu d’un petit parti significatif n’est en vue.

En France, la situation est plus compliquée. Les sondages actuels montrent que les candidats des deux grands partis – Nicolas Sarkozy pour l’UMP, François Hollande pour le Parti socialiste – sont en tête et au coude à coude pour le premier tour. Pour autant, l’un et l’autre recueillent un peu moins de 30% des intentions de vote. Les 40-50% restants devraient se répartir principalement entre trois autres candidats : Marine Le Pen pour le Front national, François Bayrou pour le Mouvement démocrate (Modem) - qui accuse à la fois l’UMP et le PS de ne pas être assez centristes - et Jean-Luc Mélenchon pour le Front de gauche qui est parvenu à rassembler autour de lui la plupart des voix de la gauche radicale malgré la participation au scrutin d’un certain nombre d’autres partis d’extrême gauche.

Le Pen, Bayrou et Mélenchon sont actuellement crédités de 14 à 18% des voix par les instituts de sondage. Ainsi, il semble qu’aucun ne paraisse en mesure d’arriver au second tour. La performance de Mélenchon a constitué la grande surprise de cette élection. Mais ce que l’on prédit aussi, c’est que si les sondages indiquent que Hollande baisse trop, la moitié peut-être des soutiens de Mélenchon votera alors Hollande afin de ne pas courir le risque que Le Pen ou Bayrou battent Hollande sur le fil.

Cela dit, si Jean-Luc Mélenchon obtient un gros score et que Hollande se qualifie néanmoins pour le second tour, il faudra compter sur deux choses : la première, c’est qu’un message clair aura été adressé au Parti socialiste pour qu’il gouverne plus à gauche ; la seconde, c’est que la plupart des électeurs de Mélenchon voteront pour Hollande au second tour. A droite, à l’inverse, la plupart des électeurs de Marine Le Pen seront réticents à voter Sarkozy et le Front national ne le recommandera pas. S’il s’aventurait à le faire, il saperait la raison d’être de son existence.

Le système français semble plus favorable à la gauche radicale. Le système américain semble plus favorable à l’extrême droite. Mais c’est avant tout le résultat de règles électorales différentes.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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