« Pour nos combats de demain, pour un monde plus libre, plus juste, plus égalitaire, plus fraternel et solidaire, nous devons maintenir vivante la mémoire de nos luttes »

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Rencontre internationale de La Via Campesina : l’alternative paysanne en marche

Par Guillaume Beaulande  |  29 juillet 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Par notre envoyé spécial Guillaume Beaulande

Sous un ciel bas noyant les collines du Pays basque et l’orage tonnant rageusement, une femme à la robe bariolée souffle dans un nuage de fumée : « Voilà qui annonce l’heure du changement ». Une énergie particulière se dégage ces jours-ci de la ville de Derio (Pays basque espagnol – Espagne). En ce mercredi 19 juillet débute la VIIème conférence internationale de La Via Campesina. Cette organisation d’ampleur internationale rassemble 200 délégations venues des quatre coins du monde. Elle se réunit tous les quatre ans depuis 1992 autour de problématiques liées aux luttes paysannes dans le monde.

La Via Campesina est l’un des principaux acteurs des Forums sociaux mondiaux et des débats sur l’alimentation, la sécurité et la souveraineté alimentaires. Présente dans 73 pays, elle rassemble 164 organisations locales et se présente comme le porte-voix d’environ 200 millions de paysans en Afrique, en Amérique, en Asie et en Europe. Sa voix porte jusqu’à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Conseil des droits de l’homme de l’organisation internationale.

« Mondialiser la lutte, mondialiser l’espoir » entonnent en cœur les délégations présentes. Environ 500 délégué(e)s, femmes, jeunes, indigènes, réfléchissent autour des enjeux et des avancées de la construction de la souveraineté alimentaire grâce à l’agroécologie paysanne, la défense de la terre et du territoire, la défense des droits des paysans. Cette analyse collective basée sur le partage d’expériences doit mener ensuite à l’élaboration d’un plan stratégique pour le mouvement et à l’affirmation de lignes d’action pour les quatre prochaines années.

La VIème conférence réunie en 2013 à Djakarta avait réaffirmé la nécessité d’approfondir l’intégration des femmes par le biais d’un « féminisme paysan et populaire » et de la jeunesse paysanne. Ces nouveaux enjeux ont fait l’objet de deux journées précédant la Conférence internationale, confirmant le rôle majeur qu’ils doivent jouer tant sur le terrain des luttes que dans les espaces de décisions au niveau local et international. « La Via Campesina vit une période de transition, l’arrivée de nouvelles générations est l’occasion de penser une nouvelle forme d’horizontalité dans les actions mises en place et d’accroître le nombre d’espace de pensée paysanne » lâche à la tribune le premier dirigeant historique du mouvement, Paul Nicholson. En quatre ans, de nouvelles problématiques ont été définies comme connexes à la question paysanne telles que la question des migrants dont les flux ont partie liée avec le déplacement de populations, conséquences de l’accaparement des terres et des différents conflits armés, ainsi que la criminalisation des paysans et des défenseurs de la terre et du territoire.

« Au Salvador, la plupart des migrants qui tentent au péril de leur vie de se rendre aux Etats-Unis viennent des campagnes, nous essayons d’expliquer aux plus jeunes que l’on peut vivre de la terre et faire de l’agriculture biologique à condition de s’intégrer aux réseaux de solidarité dans les communautés rurales pour résister aux grandes firmes de l’agrobusiness » explique Maria Ana Calles, responsable paysanne de l’Association nationale des travailleurs agricoles (ANTA) au Salvador et membre du Comité de coordination internationale de La Via Campesina depuis 2013. En 1995, « nous avons réussi à rendre plusieurs milliers d’hectares aux paysans affiliés. » rappelle-t-elle avec fierté. Soucieuse de poursuivre ce travail, Maria Ana qui avait pris les armes dans la guérilla salvadorienne pour une réforme agraire et contre l’accaparement des terres dans les années 1980 pense que le « combat doit continuer » mais « sans les armes ». Pour cela, « il faut former la jeunesse à la résistance pacifique et à l’autosuffisance agricole ». Elle mène aussi une lutte pour la protection des semences dans son pays contre la bio-piraterie et le système de brevets internationaux qui tentent d’empêcher les paysans de les conserver.

Parmi les moyens mis en place pour contrecarrer la concentration des terres et les tentatives d’accaparement et de l’agrobusiness, plusieurs délégués d’Asie (Indonésie, Thaïlande), d’Amérique latine, d’Afrique du Sud et de l’Est et du Maghreb (groupe récemment créé) partagent leur expérience et évoquent l’installation d’écoles de formation politique en milieu rural. Au programme ? La question de la souveraineté alimentaire – condition sine qua non pour la sécurité alimentaire –, l’apprentissage de techniques agricoles biologiques mais aussi des réseaux d’échanges d’idées, de matériels et d’aide au financement des infrastructures nécessaires à l’autosuffisance. Plusieurs séminaires se sont également déroulés à Nairobi, en 2016. Une caravane paysanne a circulé entre le Burkina Faso et Dakar, et devant l’attrait qu’elle a suscité auprès des villages et des populations rencontrées, une autre tournée est prévue pour 2018. Une vingtaine de paysans africains est venue du Mozambique, du Niger, du Zimbabwe, du Mali, du Sénégal pour représenter leurs mouvements à la Conférence. « C’est impressionnant de voir à quel point nos luttes sont connectées » affirme Nicolette Cupido venue d’Afrique du Sud pour représenter son organisation « Une réforme agraire pour la souveraineté alimentaire » (FSC).

Autour de sujets cruciaux liés à la défense de la terre, des forêts, de l’eau, des semences, des territoires, les différentes délégations de 70 pays sont invitées à rejoindre les groupes de travail : agro-écologie, justice climatique, criminalisation, droits des paysans, migrations, politique publique/marché. Partout les combats et résistances restent similaires et de nombreuses interventions identifient les accords de libre-échange imposés par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais également les accords commerciaux bilatéraux et régionaux, comme des moyens de destruction des politiques agricoles qui sonnent le glas de la souveraineté alimentaire et plongent les travailleurs ruraux dans le dénuement. Elizabeth Mpofu, paysanne au Zimbabwe et coordinatrice générale déclare que « ce moment est unique car nous sommes un mouvement très divers et pourtant très uni dans les multiples luttes que nous menons. Nous sommes celles et ceux qui travaillons la terre et nourrissons le monde, mais nos territoires sont constamment menacés. Nous faisons face à une criminalisation croissante. Cette conférence est un pas de plus dans l’internationalisation de nos luttes et dans la création d’une stratégie pour contrer les forces mondiales du capital et construire un mouvement pour le changement. »

Sous la tente qui fait office de cantine où des centaines de bénévoles servent des plateaux composés de produits sains, un thème de circonstance, l’alimentation, est soulevé par le directeur de l’association « Justice alimentaire globale ». Conclusions de différents rapports en main, il insiste sur le fait qu’il s’agit de la première menace qui pèse sur les populations. « C’est pire que le tabac en termes de santé publique » lance-t-il, une menace qui vise essentiellement les plus modestes. « Les déséquilibres n’ont jamais atteint un tel niveau. Manger bien ne doit pas être un privilège, c’est un droit fondamental » ajoute-t-il. Or, à l’origine de l’alimentation, la politique de gestion des semences déraille. Guy Kastler, spécialiste de politiques liées aux semences et membre de La Via Campesina, explique que « le système de manipulation génétique est une impasse, si au début des années 1990, près de 10 000 moyennes entreprises semencières géraient les marché des semences au niveau mondial, aujourd’hui trois multinationales (Monsanto, Syngenta et Pioneer) détiennent 57% du marché et déposent des brevets sur des gènes existants, contraignant les paysans à payer une licence s’ils veulent continuer à semer les graines concernées. C’est un problème à la fois de souveraineté alimentaire et de souveraineté politique. » Et de conclure que la désobéissance civile s’imposera : « Nous continuerons d’échanger nos semences ».

Consolider son réseau et les collectifs partenaires, articuler luttes paysannes et mouvements sociaux générés par un système néolibéral d’autant plus agressif qu’il est à bout de souffle, ne pas tomber sous le poids d’une structure de cette envergure, tels sont les défis à relever, autant de combats à mener qui font la richesse d’un mouvement qui cherche à se renouveler à mesure qu’il se developpe.

« La Via Campesina est un mouvement vivant, une résistance mondiale du monde paysan pour transformer la société, nous sommes un fleuve, la voix des sans voix, celle des paysans de ce monde » clame une dirigeante paysanne colombienne avant de rappeler que l’un des principaux objectifs de l’organisation sera l’adoption par les Nations unies de la Déclaration des droits des paysans dans un monde où « celles et ceux qui créent des moyens de subsistance agroécologiques, équitables et durables, ne bénéficient pour l’instant d’aucune protection juridique ». Nul doute que La Via Campesina continuera le combat dans ce sens.

 

 

 

 

 

Photos : Via Campesina

 

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