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Sadisme économique

Par Ignacio Ramonet  |  1er juillet 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Avec Le Monde diplomatique en español

Sadisme ? Oui, sadisme. Comment appeler autrement cette complaisance à faire souffrir et à humilier des personnes ? Durant ces années de crise, nous avons pu assister - en Grèce, en Irlande, au Portugal, en Espagne et dans d’autres pays de l’Union européenne (UE) - à l’impitoyable application du cérémonial de châtiment « austéritaire » exigé par l’Allemagne qui a provoqué une exponentielle montée des souffrances sociales (chômage, pauvreté, mendicités, suicides).

Malgré cela, Angela Merkel et ses alliés continuent d’affirmer que souffrir c’est bon et que, loin de considérer cela comme un supplice, il faudrait y voir plutôt un instant de volupté... D’après eux, chaque nouvelle expiation nous purifierait, nous régénèrerait et nous rapprocherait de la fin du tourment. Une telle philosophie de la douleur ne s’inspire pas du marquis de Sade mais des théories de Joseph Schumpeter, un des pères du néolibéralisme, selon lequel toute souffrance sociale répond à un nécessaire objectif économique ; et il serait par conséquent erroné d’amoindrir le supplice, même légèrement.

Voilà donc Angela Merkel dans le rôle de « Wanda, la dominatrice », encouragée par un chœur de fanatiques institutions financières (Bundesbank, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international...) et par les eurocrates sectaires habituels (Barroso, Van Rompuy, Olli Rehn, Joaquin Almunia...). Tous parient sur l’existence d’un masochisme populaire qui pousserait les citoyens non seulement à la passivité mais à réclamer plus de punitions et davantage de mortifications « ad maiorem Europa gloriam ». Ils rêvent même d’administrer aux peuples ce que la police appelle la « soumission chimique », des substances capables d’éliminer totalement ou partiellement la conscience des victimes, devenues sans le vouloir des marionnettes dans les mains de leur agresseur. Mais ils devraient se méfier, car les masses commencent à rugir.

En Espagne, par exemple, où le gouvernement conservateur applique des politiques sauvages d’austérité à la limite du « sadisme [1] », les manifestations de mécontentement social se multiplient. Au moment où ce pays se retrouve (avec la Grèce) au cœur de la crise financière mondiale, Mariano Rajoy et son équipe économique ont donné l’impression pendant des mois d’avancer sans boussole. Ils ont piloté la crise bancaire avec une évidente maladresse, notamment en laissant pourrir l’affaire de la faillite de Bankia et en pratiquant le négationnisme le plus borné à propos du plan de sauvetage européen des banques espagnoles que le ministre espagnol d’économie, Luis de Guindos, avait présenté comme l’attribution « d’une simple ligne de crédit qui n’affecte en rien le déficit public [2] ».

Certes, il y a eu, depuis, le sommet européen des 28 et 29 juin au cours duquel, sous la pression conjuguée de la France, l’Italie et l’Espagne, l’Allemagne a fini par accepter que le nouveau Mécanisme européen de stabilité (MES) puisse prêter directement aux banques européennes en difficulté (notamment espagnoles) sans que cette aide vienne lester la dette souveraine des Etats. En contrepartie cependant, ceux-ci devront appliquer des politiques sévères d’ajustement et d’austérité exigées par l’UE, et céder une part de leur souveraineté en matière budgétaire et fiscale.

Berlin veut profiter du choc créé par la crise, et de sa position dominante, pour atteindre un vieil objectif : l’intégration politique de l’Europe aux conditions allemandes. « Notre dessein aujourd’hui - a déclaré Angela Merkel dans un discours au Bundestag [3] - est de réussir ce qui n’a pas été fait [quand l’euro fut créé] et mettre fin au cercle vicieux de la dette éternelle et de la non application des règles. Je sais que c’est dur, douloureux. C’est une tâche herculéenne, mais indispensable. »

Si le « saut fédéral » se produit et si l’on avance vers une plus grande union politique, cela signifiera, répétons-le, pour chaque Etat membre de l’UE le renoncement à de nouvelles parts de sa souveraineté nationale. Une instance centrale pourrait intervenir directement pour ajuster le budget public et fixer les impôts et les taxes de chaque Etat, au nom des engagements européens. Quels pays sont-ils prêts à abandonner autant de souveraineté nationale ? Car si, dans un processus d’intégration comme celui de l’Union européenne, céder certains aspects de la souveraineté est inévitable, il va de soi qu’il ne faut pas confondre fédéralisme et néocolonialisme... [4]

Dans les pays de l’UE soumis à des plans de sauvetage ces importantes pertes de souveraineté sont déjà une réalité. A propos de l’Espagne, le ministre allemand des finances Wolfgang Schaüble a d’ailleurs déclaré que la « troïka » (BCE, Commission européenne, FMI) contrôlerait la restructuration de la banque [5]. Est-ce que cela changera-t-il après la décision adoptée au Sommet européen des 28 et 29 juin dernier ?

C’est probable, car comme l’ont rappelé les économistes Niall Ferguson et Nouriel Roubini : « La stratégie de recapitaliser les banques en forçant les Etats à s’endetter auprès des marchés nationaux de bons - ou auprès du Fonds européen de stabilité financière (FESF) - a été désastreuse pour l’Irlande et la Grèce ; cela a provoqué une explosion de la dette publique et a rendu l’Etat encore plus insolvable. Et en même temps, les banques devenaient un risque incontrôlable dans la mesure où elles détenaient une part plus grande de la dette publique [6]. »

Si cela ne marchait pas, pourquoi a-t-on poursuivi ces politiques « austéritaires » pendant des années ? L’exaspération des sociétés a permis d’infléchir en partie le sadisme économique incarné par l’Allemagne. Pour combien de temps ?

 

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Notes

[1]  Lire Conn Hallinan, « Spanish Austerity Savage to the Point of Sadism », Foreign Policy in Focus, Washington, 15 juin 2012. http://www.fpif.org/.../on_the_plain_folk

[2]  Déclaration du 9 juin 2012 (Agence EFE).

[3]  El País, Madrid, 14 juin 2012.

[4]  Lire Niall Ferguson, Nouriel Roubini, « Is it one minute to midnight in Europe ? », Financial Times, Londres, 8 de junio de 2012. Lire aussi, Ignacio Ramonet, « Nouveaux protectorats », Mémoire des luttes, 1er mars 2012. http://www.medelu.org/Nouveaux-protectorats

[5]  El País, 14 juin 2012.

[6]  Cf. note 4.





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