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LE SOIXANTIÈME ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE ROME

Un goût de cendres

Par Bernard Cassen  |  27 février 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Par une de ces ironies dont l’histoire est coutumière, il y a des commémorations, voire des festivités imposées par le calendrier, mais qui ont plutôt un goût de cendres. C’est le cas de la célébration du soixantième anniversaire de la signature, le 25 mars 1957, du traité de Rome instituant la Communauté économique européenne (CEE) devenue Union européenne (UE) en 1993. Mais si l’on a le fétichisme des dates, tout porte à croire que, à l’avenir, le mois de mars 2017 sera associé à l’activation, par le gouvernement britannique, de l’article 50 du traité de Lisbonne en vue du « Brexit », la sortie du Royaume-Uni de l’UE.

Au fil des décennies, l’Europe des Six de 1957 (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas) a connu six vagues d’adhésions jusqu’à devenir une Europe des Vingt-huit, le dernier Etat membre en date étant la Croatie entrée en juillet 2013. Déjà, à cette époque, on sentait bien que l’élargissement permanent de l’Union n’était plus à l’ordre du jour et que les pays encore candidats [1] risquaient fort de ne jamais sortir de ce statut…

Le Brexit est l’aboutissement de diverses péripéties, mais aussi de tendances lourdes. Ayant refusé d’entrer dans la CEE au moment où elle se mettait en place, le Royaume-Uni créa en 1960 une organisation rivale, l’Association européenne de libre-échange (AELE). Ayant rapidement constaté que l’intégration économique et commerciale croissante de la CEE risquait de le priver de l’accès à un marché continental en peine expansion, il changea de stratégie et multiplia les efforts pour en devenir membre. Ce qui fut fait en 1973, en compagnie de l’Irlande et du Danemark.

L’objectif poursuivi restait cependant identique : contrôler, mais cette fois de l’intérieur, l’évolution de la construction européenne, obtenir le maximum de dérogations aux règles communes et façonner ainsi une Europe « à l’anglaise », c’est-à-dire, pour reprendre la formule de Margaret Thatcher, « tout le grand marché, mais rien que le grand marché ». A cet égard, l’élargissement de l’UE à 10 nouveaux États en 2003, puis, en 2007, à la Bulgarie et à la Roumanie, fut l’un des grands succès de la diplomatie britannique dans la mesure où, compte tenu de la très grande disparité des situations économiques des Etats membres, il renforçait les potentialités de dumping qu’offrent les traités européens, par exemple avec la directive sur les travailleurs détachés.

Le premier ministre David Cameron avait donc de bonnes raisons d’être satisfait du poids de son pays dans cette Europe-là. Or, pour des raisons purement électoralistes, il se lança dans l’aventure d’un référendum qu’il ne pensait pas pouvoir perdre. Le 23 juin 2016, la victoire du Leave (le retrait de l’UE) transforma un épisode de l’histoire britannique en déclencheur d’une réaction internationale en chaîne qui est aussi un révélateur de la fragilité du projet communautaire, tel qu’il a pris forme en six décennies. L’ancien locataire du 10 Downing Street aura maintenant le temps de lire ou relire L’Apprenti sorcier : dans le poème de Goethe, le magicien stoppe instantanément l’inondation provoquée par le jeune imprudent qui avait fait porter des seaux d’eau par un balai qui s’était lui-même démultiplié en centaines de clones. Mais, dans les institutions européennes, c’est la « main invisible » du marché qui tient lieu de baguette magique…

Notes

[1] Sept pays sont en cours de négociation pour l’adhésion à l’UE. Cinq d’entre eux ont le statut de candidat officiel (Turquie, Macédoine, Montenegro, Serbie et Albanie). Les deux autres (Bosnie-Herzégovine et Kosovo) sont des candidats potentiels. L’Islande a retiré en 2015 sa candidature déposée en 2009.





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