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Et si David Cameron avait ouvert la voie à une « autre Europe » ?

Par Bernard Cassen  |  1er mars 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Nul ne sait si le contenu du compromis élaboré par le Conseil européen des 18 et 19 février dernier en réponse à la menace de « Brexit » brandie par David Cameron assurera la victoire du « oui » au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE) lors du référendum convoqué pour le 23 juin prochain par le premier ministre britannique. Ce qui est certain, en revanche, et cela indépendamment du résultat de ce scrutin, c’est qu’un précédent historique aura été créé et assumé dans les relations entre l’UE et l’un de ses Etats membres.

En deux occasions bien connues, un de ces Etats s’était retrouvé seul contre tous les autres pour faire prévaloir ses intérêts nationaux ou pour respecter ses engagements électoraux. Ce fut le cas en mars 1965 lorsque, pour exiger le financement de la politique agricole commune, le général de Gaulle décida de pratiquer la politique de la « chaise vide » dans toutes les instances de la Communauté économique européenne (CEE) qui comptait alors seulement six membres. La crise dura jusqu’au 30 janvier 1966 et se dénoua à l’avantage de la France par ce que l’on a appelé le « compromis de Luxembourg ». En sens inverse, en 2015, le premier ministre grec Alexis Tsipras, porté au pouvoir par la victoire de son parti, Syriza, sur un programme anti-austérité, et confirmé dans ses positions par un référendum, finit par capituler sous la pression de ses 27 collègues du Conseil européen sous la férule d’Angela Merkel. Il dut se plier aux diktats de la « troïka » composée du FMI, de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne.

La grande différence entre ces deux crises majeures et celle du Brexit est que ni de Gaulle ni Tsipras n’avaient exercé un chantage à la sortie de la CEE (devenue UE en 1993) ni, pour le premier ministre grec, à la sortie de l’euro. Ils ne remettaient pas non plus en cause l’insertion de leur pays dans la construction européenne. Ce qu’il faut retenir du texte issu de la négociation-marathon de Bruxelles qui a permis à David Cameron de crier victoire, ce sont moins les mesures concrètes qu’il contient – essentiellement les discriminations contre les travailleurs venus d’un autre Etat membre de l’UE et une prise en compte renforcée des intérêts de la City face à la zone euro – que ses orientations stratégiques. Le Royaume-Uni reste certes membre de l’UE, mais il entretient avec elle des « relations spéciales » (pour reprendre la formule classiquement utilisée pour ses rapports avec les Etats-Unis).

L’expression qui revient fréquemment dans les commentaires pour caractériser les rapports entre le Royaume-Uni et l’UE est semi-detached, qui évoque les maisons jumelées à mur mitoyen des banlieues britanniques. L’image est parlante : l’UE ne forme pas une seule maison comprenant 28 pièces, mais deux maisons : l’une effectivement de 28 pièces – dont celle du Royaume-Uni – et l’autre une pièce unique, celle du seul Royaume-Uni. Selon les circonstances, Albion habite l’une ou l’autre de ces maisons et ne veut à aucun prix loger dans une troisième, celle en particulier des 19 membres de la zone euro.

La question est de savoir si cet exemple sera suivi par d’autres capitales qui pourraient aussi réclamer un statut spécial. Et pourquoi pas, par hypothèse, à l’initiative d’un gouvernement progressiste ? Certes il ne faut pas se faire d’illusions : si la barre des revendications était délibérément mise très haut, cet exercice, contrairement à la menace de Brexit de David Cameron, n’aurait aucune chance d’aboutir. Mais il aurait d’incontestables vertus pédagogiques car il conduirait mécaniquement à mettre en accusation à l’échelle européenne la plupart des politiques néolibérales que la Commission impulse à jet continu et donc, implicitement, les clauses des traités qui les inspirent. C’est sur un ordre du jour imposé aux institutions actuelles de l’UE et à ses Etats membres par un tel gouvernement que le débat s’engagerait dans les opinions publiques. Un débat qui n’a jamais pu avoir lieu à ce jour et qui pourrait déboucher sur une crise inaugurale, elle-même préalable indispensable à une refondation européenne sur des bases radicalement différentes de celles que nous subissons.

Rien ne garantit une telle issue, mais c’est peut-être la voie – étroite, il faut en convenir – permettant de donner un contenu concret au mot d’ordre « Une autre Europe est possible » jusqu’ici resté incantatoire. Il faudrait alors remercier David Cameron d’avoir créé un précédent si riche de potentialités…

 

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