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Huit ans après la crise, le puzzle social-démocrate

Par Fabien Escalona  |  24 octobre 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Depuis cet été, l’actualité de la social-démocratie a illustré à quel point ses partis membres évoluent dans des directions parfois très éloignées, quand ils ne se situent pas eux-mêmes dans un no man’s land stratégique.

Au Royaume-Uni et en Espagne, l’appareil contre la base militante

L’affirmation du contrôle de Jeremy Corbyn et ses proches sur le Parti travailliste britannique constitue bien sûr un développement majeur de cette rentrée [1]. Parmi les grands partis de la famille sociale-démocrate, le Labour est le premier à être dirigé par des responsables souhaitant s’éloigner radicalement de la trajectoire « sociale-libérale » empruntée par peu ou prou tous ses partis frères dans les années 1980/90. Au Royaume-Uni, certains soutiens y voient déjà l’occasion inespérée de dépasser enfin le parlementarisme invétéré du travaillisme, et sa propension à désamorcer constamment les velléités de pouvoir populaire pour mieux les absorber dans le système institutionnel (et capitaliste) en vigueur [2]. Les primaires ayant permis à Corbyn de l’emporter au nez et à la barbe des élites néotravaillistes, il serait désormais possible de réévaluer la dimension mouvementiste du parti, afin de le « brancher » au potentiel contestataire de tous les groupes sociaux dont les revendications ne sont plus si facilement absorbées que par le passé.

Ce n’est certainement pas le genre d’attentes que provoquait Pedro Sanchez, le dirigeant du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) contraint à la démission le 1er octobre dernier. De fait, son refus de laisser une chance à un gouvernement minoritaire dirigé par le Parti populaire (PP, droite) n’équivalait pas à une tentative de l’aile gauche de refonder les bases doctrinales du parti. C’est d’ailleurs bien parce que le PSOE n’incarnait plus un véhicule politique efficace pour une réelle alternance, que des pans entiers de son électorat, en particulier parmi les jeunes adultes en situation de précarité, l’ont délaissé pour Podemos aux élections législatives de 2015-2016. Il reste tout de même difficile de ne pas dresser un parallèle avec le cas britannique, du moins en ce qui concerne la méthode employée par les « barons » du parti pour se débarrasser d’un leader devenu encombrant.

Tout comme Corbyn a dû faire face à des démissions en cascade de son « cabinet fantôme » au mois de juin, la moitié de la commission exécutive du parti du PSOE a abandonné son poste le 23 septembre dernier, afin de signifier à Sanchez qu’il ne disposait plus d’appuis suffisants dans la direction. Tout comme les parlementaires ont défendu leurs prérogatives contre l’expression des militants sur laquelle Corbyn fonde sa légitimité, les opposants de Sanchez ont également refusé d’offrir à ce dernier l’occasion de renouveler son mandat au moyen d’une nouvelle primaire interne ouverte à tous les adhérents. Ils sont en revanche parvenus à le contraindre à la démission, en le privant de majorité au sein du comité fédéral, où ses propositions n’ont reçu que 107 votes favorables (contre 132 défavorables) [3].

Coopérer ou non avec la droite : la question des alliances

L’épisode révèle un point de dissension au sein de la coalition dirigeante du PSOE, à propos du degré de collusion acceptable avec le reste de la classe politique. Du côté de Sanchez, le scénario le plus craint était celui d’une détérioration supplémentaire de l’image du parti en cas de soutien à la droite, pourtant entachée par des affaires de corruption et comptable d’un lourd bilan « austéritaire ». Le risque à éviter consistait à voir Podemos se substituer au PSOE comme parti dominant à gauche. Du côté de la présidente andalouse Susanna Diaz, ou de l’ancien dirigeant Felipe Gonzales, on estimait que les socialistes devaient se montrer « responsables » en évitant le blocage institutionnel et de nouvelles élections, qui auraient pu diminué encore son poids parlementaire. Pour eux, il était hors de question que la compétition avec le PP conduise le PSOE à frayer avec les forces de gauche alternative et/ou nationalistes qui souhaitent remettre en cause les équilibres institutionnels hérités de la transition postfranquiste, auxquels les socialistes ont largement contribué.

Ceux qui ont de la mémoire rappelleront que déjà à la fin des années 1970, les élites politiques de droite et de gauche avaient coopéré bien au-delà de ce que pouvait laisser penser la polarisation idéologique de leurs bases militantes et électorales, très intense. À l’époque, c’est le Parti communiste et la droite (représentée alors par l’Union du centre démocratique – UDC) qui en avaient subi les coûts les plus lourds (jusqu’à l’éclatement organisationnel). Actuellement, c’est plutôt le PSOE qui apparaît perdant dans la configuration inter-partisane en vigueur. Il ne semble plus avoir le choix qu’entre s’associer de façon subordonnée aux « vieilles » forces d’un système politique à la légitimité déclinante, ou camper dans un isolement sans issue apparente. La défaite de Sanchez a signifié la victoire du premier terme de cette alternative mortifère, en ouvrant la voie à la décision prise le 23 octobre par le comité fédéral du PSOE, de s’abstenir lors de la prochaine investiture du conservateur Mariano Rajoy. Comme l’estime à juste titre le politiste Paul Kennedy, l’identité du futur secrétaire général du PSOE est finalement bien moins importante que la façon dont le parti s’apprête à affronter un défi lourd, et auquel Sanchez n’avait lui-même pas la réponse, à savoir prouver à nouveau son utilité et son originalité dans le nouveau paysage politique espagnol [4].

On est ici assez loin du choix fait par le Parti socialiste (PS) portugais depuis l’an dernier, de ne pas permettre à une droite minoritaire de gouverner et d’exercer le pouvoir avec la gauche radicale, pourtant fortement euro-critique. Antonio Costa bénéficiait certes d’une majorité alternative arithmétiquement plus solide que dans le cas espagnol, mais il ne faut pas négliger les résistances qu’il a rencontrées dans son propre appareil. La stratégie qu’il a imposée, grâce aussi à un score en progression par rapport à l’élection précédente, a consisté à privilégier l’alternance plutôt que la solidarité avec le club des partis de gouvernement. Le compromis trouvé entre les forces de gauche reste très fragile et dépend fortement de la latitude que les autorités européennes vont laisser au gouvernement Costa, mais on a bien assisté à un choix d’alliances différent du cas espagnol, et encore plus du cas… allemand.

Le Parti social-démocrate (SPD), en effet, a renoncé par deux fois à former des gouvernements appuyés par une majorité parlementaire de gauche pourtant disponible. En 2005, la préférence pour la grande coalition pouvait être justifiée par le ressentiment encore vif des dissidences sociale-démocrates ayant aidé à implanter la gauche radicale à l’Ouest, ou encore par la crainte qu’une coopération avec cette dernière favorise son développement. En 2013, alors que Die Linke stagnait et que la précédente expérience de grande coalition avait montré à quel point le SPD pouvait en souffrir dans les urnes, le choix d’écarter toute coopération était idéologiquement plus clair. Visiblement, les élites sociale-démocrates allemandes ne font pas de l’occupation de la chancellerie l’objectif suprême. Elles souhaitent bien sûr occuper des positions de pouvoir (sur le plan national comme européen), mais dans un cadre programmatique bien circonscrit, excluant tout assaut contre le consensus en vigueur entre les dirigeants européens de centre-droit et centre-gauche.

Ce faisant, le risque est évidemment que ce statut de junior partner s’éternise avec des rendements électoraux décroissants, voire que la droite allemande (CDU/CSU) trouve une autre force de centre-gauche prête à lui donner une majorité et à se partager des postes ministériels. Le déclin de la CDU dans les sondages évitera peut-être ce scénario-cauchemar au SPD, mais ce qui est quasi certain, c’est que la possibilité de conquérir une majorité de gauche au Bundestag est bel et bien passée. L’accession de la droite radicale et le retour des libéraux à la Chambre basse devraient en effet aboutir à des combinaisons gouvernementales où l’identité de la social-démocratie pourrait encore se diluer. Il faudra observer ce qui se produira lors des prochaines élections générales en Suède, où le rôle perturbateur de la droite radicale pourrait là aussi renforcer des coopérations droite/gauche qui n’aideront guère la social-démocratie à faire avancer un agenda original. C’est le risque que nous avions déjà souligné dans Mémoire des luttes. Et encore, nous n’avions pas parlé des tentations sociale-démocrates de pactiser avec le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ, droite radicale), ni de l’alliance gouvernementale nouée cette année par le Premier ministre Robert Fico avec l’extrême-droite du Parti national slovaque (SNS), afin de continuer à diriger son pays malgré son ressac dans les urnes.

À l’Est, des compromissions diversement récompensées

L’actualité sociale-démocrate à l’est de l’Union européenne apparaît tout aussi contrastée, et bien loin des valeurs officiellement défendues par cette famille de partis à Bruxelles. Prenons l’exemple de la Croatie, où des élections anticipées se sont tenues le 11 septembre (nous avions rendu compte du scrutin de 2015 dans cette chronique). Le Parti social-démocrate (SDP) a réalisé un score équivalent à l’an dernier en proportion des suffrages, mais a perdu une centaine de milliers de voix et deux sièges au Parlement. Alors qu’il avait été un des rares dans cette région à avoir fait preuve d’humanité envers les réfugiés, le SDP a cette fois-ci mené une campagne particulièrement droitière, dans une course au nationalisme qui ne lui aura pas aidé à mobiliser davantage l’électorat [5].

D’autres élections, locales celles-là, ont eu lieu en Roumanie en juin dernier. Alors que le gouvernement avait échappé six mois auparavant au contrôle des sociaux-démocrates (PSD, Parti social-démocrate), suite à des mobilisations populaires contre la corruption et la mise en place d’une équipe de technocrates, le parti a remporté de nombreuses municipalités, y compris avec de nombreux candidats à la probité plus que douteuse. Comme l’explique le politiste Daniel Brett, le PSD qui reste puissant au Parlement a eu l’idée astucieuse de changer le mode de scrutin de ces élections, afin de passer de deux tours à un tour unique [6]. Cela lui a évité la formation de fronts anti-PSD au second tour, de la part d’une opposition libérale et conservatrice plutôt fragmentée (et de ce fait handicapée pour gagner au premier tour face à un PSD hégémonique à gauche). De plus, le PSD a su profiter des relations clientélistes qu’il entretient localement, ceci d’autant plus que dans un contexte de participation faible, le poids relatif des électeurs se sentant « redevables » envers les notables est plus fort. Il reste cependant à voir si la capacité du PSD à se partager les prébendes publiques, en comptant sur la neutralisation de la société civile mobilisée, pourra être autant préservée lors des scrutins nationaux à plus forte participation. L’élection présidentielle perdue par Ponta en 2015 constitue un indice négatif.

À l’échelle européenne, rien de nouveau

Ces quelques exemples de situations nationales illustrent à quel point les orientations des partis sociaux-démocrates et de centre-gauche dépendent d’une géopolitique nationale, d’une situation dans la crise économique, et d’un contexte de compétition inter-partisane, qui varient grandement à travers l’UE à 27. Or, la plupart de ces partis sont dans une situation inconfortable qui les incite à se renouveler. À ce stade, rien ne dit qu’ils le feront dans le même sens.

Il ne faut en tout cas pas compter sur une impulsion des organes supranationaux de la social-démocratie, dont les initiatives sont peu contraignantes pour les partis nationaux, et la direction apparemment paralysée. Il serait probablement plus réaliste de placer une éventuelle attente dans les rencontres directes entre dirigeants sociaux-démocrates. Mais là encore, la réunion organisée par François Hollande à La Celle-Saint-Cloud à la fin du mois d’août est venue rappeler à quel point ceux-ci ont trop de préférences et d’intérêts divergents pour construire des positions communes susceptibles de déplacer le centre de gravité de la politique européenne. Quelques jours plus tard au sommet européen de Bratislava, le président du conseil italien Matteo Renzi s’est d’ailleurs permis une sortie solitaire contre l’absence de souplesse et de solidarité au sein de l’UE, qu’il s’agisse des enjeux budgétaires ou migratoires. S’il s’agissait de donner des gages à son opinion publique en amont d’un référendum sur les institutions crucial pour son avenir politique, cette déclaration a en tout cas mis en relief l’alignement de l’exécutif français sur les choix allemands.

Le plus frappant est peut-être que huit ans après la crise, aucune proposition forte d’aucun dirigeant inspirant n’ait sérieusement émergé dans l’espace social-démocrate. Il est vrai que la crise de 1929 n’avait pas immédiatement débouché sur le paradigme keynésien qui allait devenir dominant dans l’après-guerre, mais dès le début des années 1930, les milieux partisans et syndicaux ont été traversés par des débats sur les « plans de travail » et des stratégies de « reflation » plutôt que d’austérité (une chose beaucoup plus révolutionnaire à l’époque qu’aujourd’hui). Fin 2016, plus de huit ans après la crise des subprimes transformées en crise globale du capitalisme contemporain, nul paradigme économique nouveau ne semble porté par les sociaux-démocrates, aucune formule doctrinale et stratégique n’est prête à revêtir la fonction qu’avait eue la « Troisième Voie » à la fin des années 1990, lorsque les sociaux-libéraux triomphants tentaient de faire adopter leurs conceptions à tous leurs homologues.

Face aux chocs subis par le système politique européen et ses États membres, c’est l’éparpillement qui prédomine dans les réponses sociale-démocrates. C’est d’ailleurs bien pourquoi l’attente d’une majorité de centre-gauche dans l’UE paraît plus vaine que jamais. Le bénéfice de chaque nouveau renfort risque bien d’être marginal, voire nul au cas où les antagonismes nationaux prendraient le dessus sur la solidarité de la supposée « famille ». Dans le Waterloo social-démocrate face à la crise, ce n’est jamais Grouchy qui arriverait pour changer le cours de l’histoire, mais bien Blücher…

 

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Notes

[1] Je l’ai analysé en détail pour Mediapart, dans l’article « Jeremy Corbyn, ou comment repenser la social-démocratie » (accès abonnés).

[2] Hilary Wainwright, « Radicalizing the movement-party relation : from Ralph Miliband to Jeremy Corbyn and beyond », in Socialist Register 2017 : Rethinking revolution, Londres, Merlin Press, 2016, pp. 80-101.

[3] Un nouveau secrétaire général du parti ne devrait pas être élu avant plusieurs mois. Une commission exécutive intérimaire, dont le président régional des Asturies a pris la tête, assume désormais les tâches de direction.

[4] Paul Kennedy, “The resignation of Pedro Sánchez has left Spain’s PSOE in crisis”, LSE blog, 5 octobre 2016.

[5] Benjamin Edgard et Julien Renault racontent que le dirigeant du SDP s’est illustré par des propos identitaires et vulgaires, traitant la Serbie de « petite nation et de gens misérables », et la Bosnie de « grosse merde » (voir ici).

[6] Daniel Brett, “Romania’s local elections : Why has the ‘old guard’ done so well ?”, LSE Blog, 15 juin 2016.





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