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VERS UN CHANGEMENT D’ÉPOQUE ?

L’impasse des fausses alternances entre néolibéraux de gauche et de droite

Par Frédéric Lebaron  |  30 septembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Il y a trente ans, en 1983, le gouvernement de Pierre Mauroy ouvrait une « parenthèse » (selon l’expression de Lionel Jospin) dans la politique économique de l’union de la gauche [1], élue sur un programme de transformation sociale. Cette parenthèse ne s’est toujours pas refermée à ce jour.

Le « tournant de la rigueur » marquait le triomphe de l’aile droite du Parti socialiste, autour de Michel Rocard et de Jacques Delors qui considéraient que la politique de « relance » keynésienne de 1981 avait échoué, car condamnée par l’attitude non coopérative des gouvernements conservateurs voisins. Au même moment, les succès néolibéraux se confirmaient dans plusieurs pays. « Conversion au réel », c’est-à-dire au capitalisme, abandon des illusions volontaristes et égalitaires, mort du marxisme, engagement résolu dans la construction européenne : la rhétorique politico-médiatique se déchaîna alors pour imposer l’inéluctabilité d’un « tournant » en réalité déjà pris depuis plusieurs années par les élites politico-administratives [2]. La conversion au marché contribua à réunir les élites socialistes et gaullistes qui, durant des décennies, avaient maintenu la référence à une tradition colbertiste déjà bien écornée depuis les années 1960.

S’en est suivi une série d’alternances politiques de faible amplitude idéologique, qui n’ont cessé de contribuer à amplifier le processus de conversion libérale des élites. En 1986, la droite gaulliste et giscardienne s’est emparée du néolibéralisme hayekien [3] et annonce déjà une première série de ruptures radicales avec le modèle social français, proposant aux citoyens de préférer l’original libéral à sa copie « socialiste ».

En réalité, les principales ruptures ont déjà eu lieu : les marchés financiers sont libéralisés par le gouvernement Fabius et son ministre de l’économie et des finances Pierre Bérégovoy conseillé par Jean-Claude Trichet, futur président de la Banque centrale européenne (BCE). La perspective d’une politique industrielle volontariste s’est éloignée au profit de l’horizon du marché unique européen. Profitant de l’effondrement du Parti communiste (PC) et de la poussée du Front national, le Parti socialiste (PS) parvient à nouveau à s’imposer en 1988 au nom d’une modération dont le « ni-ni est l’expression en matière de privatisations : branche « à visage humain » de la révolution néolibérale, il promet surtout d’accélérer la construction européenne et de lui imprimer une dimension sociale qui en atténuera les effets les inégalitaires.

Les deux courants néolibéraux, dont les équipes sont d’autant plus opposées qu’elles sont de plus en plus substituables sociologiquement [4], l’emportent lors du référendum de 1992 sur le traité de Maastricht, contre les derniers gaullistes et diverses organisations de gauche. Dès lors, la révolution néolibérale version française s’incarne dans le projet de monnaie unique censée favoriser les échanges et la croissance, et permettre de moderniser une économie encore « archaïque », avec en arrière-plan la convergence nécessaire et historique avec l’Allemagne.

Lors des élections législatives de 1993, le désarroi des électeurs de gauche face aux conséquences sociales de la révolution en cours [5], ainsi que la montée de l’abstention donnent une nouvelle chance aux fondamentalistes libéraux. Ministre du budget dans le gouvernement d’Edouard Balladur (1993-1995), Nicolas Sarkozy commence alors à se construire une identité politique plus radicale face à ce qui reste de modération et de sens du compromis gaulliste au sein de la droite française. Contrariée par l’arrivée de Jacques Chirac à l’Elysée en 1995, autour du thème de la « fracture sociale », la radicalisation libérale de la droite ne bénéficie pas de la mobilisation médiatique lors du plan Juppé de novembre 1995 : moins de deux ans plus tard, en 1997, et avec la nomination de Lionel Jospin à Matignon à la tête d’un gouvernement de cohabitation, le courant néolibéral modéré revient au pouvoir à la faveur de la reconstruction d’une union de la gauche au rabais, appelée « gauche plurielle ».

A nouveau, en cinq ans, un gouvernement se réclamant de la gauche, mais économiquement piloté par la droite du PS, ancre un peu plus la politique économique et sociale dans l’horizon européen et abandonne, après quelques tentatives, le projet d’une politique volontariste face au chômage de masse. Son échec est sanctionné par le retour de la droite, d’abord modérée pendant le deuxième mandat de Jacques Chirac (2002-2007) puis plus radicale à partir de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Les excès néolibéraux et la dégradation des indicateurs économiques et sociaux dans le contexte de crise mondiale offrent en théorie une nouvelle chance à la gauche.

Socialisées à la politique durant les premières phases de ce cycle, les élites gouvernementales et administratives arrivées aux commandes en 2012 avec l’élection de François Hollande sont profondément imprégnées par le rythme de cet « éternel retour » : à la faveur d’une campagne axée sur les excès fiscaux des socialistes, la droite libérale promet aujourd’hui une politique fondamentaliste qui articulera, à partir de 2017, baisse d’impôts, coupes accrues dans les dépenses publiques et rupture avec les « rigidités » du marché du travail. Elle ne peut qu’être confortée par l’évolution de la politique du gouvernement Ayrault depuis un an et demi : arrivé pour incarner le « changement », il s’est aligné sur la politique de son prédécesseur en ne l’infléchissant qu’à la marge en matière fiscale. Il met en œuvre une version « soft » du programme de l’opposition : baisse des impôts sur les entreprises et le capital pour assurer plus de « compétitivité » [6], coupes claires dans les dépenses publiques, flexibilisation du marché du travail, etc. Faute de cohabitation ou de « grande coalition » à l’allemande, on assiste à une incontestable convergence idéologique et politique dans le temps, marquée par de petites oscillations et par la mobilisation rhétorique d’oppositions largement fictives.

Pourtant, plusieurs signes laissent entrevoir la fin d’un cycle politico-économique déjà bien long. Le premier élément, lié aux conséquences de la crise économique mondiale en Europe, tient au changement de climat idéologique. Pendant les années 1980 et 1990, et pour une partie de l’opinion, le projet européen est encore un projet politique mobilisateur et intégrateur. Il est fondé sur des espoirs de progrès et de convergence des nations, avec l’horizon d’une « Europe sociale » qui combinerait au plus haut niveau performances économiques et solidarité sociale. En 2005, la victoire du « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) montre que les limites de l’utopie sont déjà atteintes.

Huit ans plus tard, après l’intensification de la crise de la dette publique et l’accélération de la dynamique de mise en concurrence au sein de l’Europe, l’utopie est en cours d’inversion : nombre de citoyens constatent que la construction européenne sous hégémonie néolibérale n’a pas apporté le surcroît de bien-être collectif annoncé ; la monnaie unique s’est traduite par des contre-performances macroéconomiques et sociales de plus en plus contraires aux promesses initiales ; aucun processus de convergence entre pays et régions ne semble en cours ; au contraire, les divisions s’accentuent entre les différentes zones de l’Union européenne (UE) et donnent même lieu à des tensions entre Nord et Sud, Ouest et Est, etc. L’alliance entre droite et social-démocratie à l’échelle européenne, incarnée notamment par la convergence idéologique française, les « grandes coalitions » allemandes et la cogestion du Parlement européen, n’offre aucune perspective d’amélioration à court terme. La perte de crédit de la construction européenne devient un élément clé de l’horizon politique.

Les deux courants politiques dominants connaissent aujourd’hui une crise idéologique profonde, encore masquée par leurs succès respectifs à l’occasion d’élections nationales, comme on l’a vu récemment en Allemagne avec l’apparent triomphe d’Angela Merkel. Cette crise leur est commune car elle est, justement, le produit de celle du projet néolibéral en Europe. Aux commandes de l’Europe depuis trente ans, les néolibéraux, toutes tendances confondues, ont un bilan particulièrement médiocre à présenter.

Le chômage s’est installé dans de nombreux pays de l’UE, avec des hausses rapides en période de crise, à des niveaux insoutenables, en particulier pour la jeunesse. Les « réformes structurelles » du marché du travail, inlassablement promues par la BCE et la Commission, non seulement n’ont pas endigué cette tendance, mais elles ont en plus fragilisé les statuts socio-économiques de catégories de plus en plus larges de la population, en accroissant la pauvreté et les inégalités. Une nouvelle accélération de ces réformes est non seulement insoutenable socialement, mais totalement inefficace économiquement. Elle accentue la financiarisation des systèmes productifs et les dynamiques inégalitaires, et elle fragilise un peu plus l’Europe à l’échelle mondiale. Les niveaux d’endettement public des Etats se sont accrus et la cohésion sociale s’est délitée. Les manifestations d’intolérance et de radicalisation fascisante se multiplient.

Le « déclin » européen s’exprime non seulement par de faibles performances macroéconomiques depuis trente ans, qui contrastent singulièrement avec les « miracles » de l’après-deuxième guerre mondiale, mais aussi par une soumission (politique et culturelle) accrue aux Etats-Unis, et par une perte de sens des objectifs mêmes des politiques économiques et sociales en Europe. Les obsessions de la « compétitivité » (à l’intérieur et à l’extérieur), de la concurrence sans limite et de l’insertion concurrentielle dans la finance et l’économie mondialisées se sont substituées au projet d’une société nouvelle avec un Etat social développé et efficace.

L’incapacité de l’Europe à exister politiquement dans les arènes internationales, manifeste récemment lors de la crise syrienne, est un autre signe qui révèle de façon larvée l’échec d’un projet politique qui s’est adossé au capitalisme financier et n’a pas su aller au-delà de la poursuite, de plus en plus incertaine et impuissante, du destin impérial des Etats occidentaux. Or, la financiarisation a profondément dégradé l’esprit public et a contribué au développement d’une sphère spéculative et rentière, pathologiquement instable, qui fragilise les « vieilles puissances » en les rendant de moins en moins capables d’investir dans l’avenir.

Mais le signe le plus patent d’un changement possible est peut-être, tout simplement, que les « vieilles solutions » ne marchent plus ou du moins semblent grippées. Les dirigeants socialistes français, derrière François Hollande, pensent sans doute que l’éternel retour électoral les favorisera à nouveau un jour, pour peu qu’ils suivent calmement la pente qu’ils ont choisie, celle d’un néolibéralisme modéré, socialement corrigé. Les dirigeants de l’opposition pensent, quant à eux, mobiliser largement autour du « ras-le-bol fiscal » lors des prochaines échéances, et profiter ainsi de la radicalisation extrême de l’électorat et des militants en avançant une nouvelle fois, trente ans après les émules de Friedman, la « solution libérale » qu’ils ont déjà testée à de nombreuses reprises.

Dans les périodes de crise, les choix passifs et adaptifs dictés par le passé deviennent moins efficaces. Alors qu’ils sont censés favoriser le consensus, ils tendent même à accentuer les dissensions politiques. C’est le cas aujourd’hui de façon évidente au sein du PS et de ses actuels ou anciens alliés (Verts, PCF) : le sentiment d’un changement d’époque pousse à l’expression croissante de désaccords multiples, ce qui conduit l’espace politique à une forme de dislocation ou de fragmentation de plus en plus caractérisée.

A droite, la pression exercée par le Front National se traduit par des évolutions de plus en plus chaotiques, les plus « modérés » en apparence (comme l’ancien séguiniste François Fillon) devenant les plus « audacieux » dans les ruptures avec les « tabous ». Le déplacement du débat public vers l’extrême-droite, qui n’a cessé de s’accentuer depuis trente ans, produit ainsi des effets dans tout le champ politique, et bien sûr au sein du gouvernement socialiste, avec un ministre de l’intérieur largement converti à la rhétorique sarkozienne. L’éclatement idéologique ne cesse ainsi de s’accentuer de part et d’autre.

Chacun sent obscurément qu’il se passe quelque chose, mais il est bien difficile de comprendre les processus d’un changement d’autant plus opaque qu’il n’est pas clairement conscient dans les cerveaux de ses acteurs. Cette dynamique apparemment chaotique correspond bien aux traits de ce que l’on appelle une période de transition ou encore… un changement d’époque.

 

Notes

[1] Lire, notamment, Serge Halimi, Quand la gauche essayait, Agone, Marseille, 2011.

[2] Lire Michel Margairaz, « L’ajustement périlleux entre relance, réforme et rigueur », in Serge Berstein, Pierre Milza et Jean-Louis Bianco (dir.), Les Années Mitterrand. Les années du changement (1981-1984), Perrin, Paris, 2001, p. 333-350.

[3] L’économiste autrichien Friedrich Hayek (1899-1992) est la grande figure de référence de l’ultralibéralisme.

[4] Lire Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La Société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2006.

[5] Lire Pierre Bourdieu (dir.), La Misère du monde, Seuil, Paris, 1993.

[6] Lire Bernard Cassen, « La compétitivité, déclinaison néolibérale du mythe de Sisyphe.





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