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Dans la tempête, le Venezuela plie, mais ne rompt pas

dimanche 26 avril 2026   |   Maurice Lemoine

A Jo Morlighem, militant antifasciste et anti-impérialiste, bien trop tôt disparu.



Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que les victimes se retrouvent transformées en coupables. « Séquestré » le 3 janvier 2026 par une opération militaire étatsunienne violant toutes les normes du droit international, Nicolás Maduro devient, pour la médiatique globale, un président « déchu ». Sous la menace brutale de la Troïka de la tyrannie – Donald Trump (président), Marco Rubio (secrétaire d’Etat), Pete Hegseth (secrétaire à la Guerre) –, la vice-présidente Delcy Rodríguez assume l’intérim et évite un vide de pouvoir à Caracas. Depuis Madrid ou Miami, les exilés dorés de la droite putschiste vénézuélienne vitupèrent : comment et pourquoi l’avoir laissée à la tête du pays ? Chaviste convaincue, Rodríguez n’a-t-elle pas collaboré avec le « dictateur » Maduro pour expédier adversaires politiques et rivaux en prison ? Les poulets sans tête auxquels a été confié le site Web de Radio France International rappellent (13 mars 2026) à quel point la gestion économique de l’ « ex-chef de l’Etat » a été calamiteuse : « Le salaire minimum équivaut aujourd’hui à 30 centimes de dollars » (comment survivre ne serait-ce qu’un jour avec un tel revenu n’est – et pour cause ! – pas expliqué) [1].

Au sein d’une gauche sous le choc, une autre bataille fait rage entre intellectuels sur le thème, ou sa récusation, de la trahison. Si d’aucuns de bonne foi s’interrogent, troublés par l’apparente facilité avec laquelle les forces spéciales étatsuniennes se sont emparés du chef de l’État, d’autres ont tendance à aller un peu vite en besogne et plutôt imprudemment. Pour ces accusateurs implicites ou explicites, Delcy Rodríguez et le reste du cercle dirigeant – dont son frère Jorge, président de l’Assemblée nationale – seraient en train d’abandonner le projet bolivarien d’Hugo Chávez. Ne font-ils pas des compromis – synonymes de compromission ? Ils « cèdent, cèdent, cèdent » [2] ! Ils se détournent de la lutte anti-impérialiste, rétablissent les relations diplomatiques avec Washington. Tels des Judas, ils se disent disposés à une ère de coopération avec l’ennemi. Ils lui livrent les ressources naturelles du pays, à commencer par le pétrole – l’objectif que Trump, sans pudeur, a toujours revendiqué. Dans le même temps, ils cessent de fournir ce précieux or noir à Cuba ! Alors qu’ils abandonnent également leur traditionnelle alliance avec Téhéran, les voilà qui accueillent avec le sourire un défilé de hauts responsable yankees [3].

Pire encore, surfe sur la vague tel ou tel docteur Diafoirus en sciences politiques français : si la présidente « demande officiellement la libération immédiate de Maduro et de [son épouse Cilia] Flores » en prenant des accents anti-impérialistes dans ses discours à la TV, « le patron de la CIA, John Ratcliff, a été reçu à Caracas et même médaillé [4]. » S’invitant plus qu’étant invité, Ratcliff a effectivement été reçu (non à Caracas, mais à proximité de l’aéroport de Maiquetia) ; en revanche, il n’y a jamais été décoré par qui que ce soit, cette « fake news » étant dans ce cas précis utilisée pour casser toute solidarité des gauches avec la présidente intérimaire et le gouvernement bolivarien.

En treillis et bottes de combats virtuels devant leurs ordinateurs portables ou de bureau, quelques « radicaux » reprochent aux Vénézuéliens de ne pas avoir transformé les Andes en une vaste Sierra Maestra. Plus sérieuses, des sources habituellement considérées comme sûres mentionnent à demi-mots le « ressentiment » des Cubains. Ayant perdu trente-deux des leurs dans la protection rapprochée de Maduro, ceux-ci reprocheraient amèrement l’absence de résistance des Forces armées vénézuéliennes (FANB) à l’agression yankee. Qu’aucune déclaration officieuse ou officielle de La Havane n’entérine pour l’instant cette affirmation n’empêche pas le sociologue brésilien Emir Sader, porte-flingue éditorial du président Luis Inácio Lula da Silva, d’évoquer « la capitulation du régime chaviste » avec un certain dédain [5].

« Determinación absoluta »

Dix-sept kilomètres d‘autoroute dévalent depuis Caracas (900 mètres d’altitude) jusqu’au bord de la mer. Là, le port de La Guaira se trouve dans l’axe virtuel qui relie l’imposante flotte de guerre US, présente au large et menaçant depuis août 2025, et la capitale du Venezuela.

3 janvier. Une nuit très douloureuse. « Le hurlement des avions nous a réveillés, se souvient une habitante de la « paroquia » [6] Catia la Mar. Des personnes sortaient en courant des blocs d’immeubles 12 et 20. Une dame de 80 ans est morte d’un infarctus. Une autre a souffert de fracture. »

Chaviste jusqu’au bout des ongles, dynamique, avenant, chaleureux, José Alejandro Terán est le gouverneur élu de l’Etat de La Guaira. Il raconte : « On dormait. Quand a explosé le premier missile, ma fille m’a demandé : “Qu’est-ce que c’est ?” J’ai répondu : “C’est un tremblement de terre.” Vroum-vroum… arrivent deux autres missiles. Je les vois tomber. Ma fille m’interroge : “Qu’est-ce qui se passe ?” Je la rassure : “Un réservoir d’essence a dû exploser. ” »

L’enfer se déchaîne. Ils pensent très vite qu’ils vont tous mourir. Débute la sarabande des messages. « Ils ont séquestré le président ! » Qu’est-ce que c’est que cette « vaïna » [7]  ? L’impérialisme ment toujours, personne n’y croit. Jusqu’à ce que… « Mon Dieu, c’est vrai ! »

Le gouverneur Terán a attrapé son fusil. Le pouvoir populaire est préparé « à ça ». Une direction de défense intégrale a été mise en place. Terán se tourne vers son épouse : « Tu vas partir à la montagne, avec la petite. Je vais juste te dire… Si quelque chose m’arrive, pense que ça en valait la peine. Pense aux programmes sociaux, pense à tous ceux qu’on a sortis de la pauvreté. N’aie pas le moindre doute, María : il en valait la peine ce projet historique qu’on a porté. » Terán marque une courte pause. Ses yeux brillent lorsqu’il reprend son récit. Après avoir saisi la main de la gamine, son épouse lui a murmuré : « Je te comprends. Fais ce que tu dois faire, je prendrai soin de la petite. Sois courageux ! » Ils se sont séparés. «  J’ai rejoint mon poste. On a fermé l’’“autopista”, on a fermé toutes les voies d’accès ; tous les “muchachos” étaient à leur poste, dans leur “trinchera” [8] ; à 4 heures du matin, sous les bombardements, on a rétabli l’électricité. »

Chaude lumière de l’après-midi. Vue imprenable sur les montagnes de l’Etat de Lara. Le camion cahote dans la poussière. La route ne vaut guère mieux qu’un chemin de charretiers. Maisonnettes éparpillées sur les pentes, à 1 300 mètres d’altitude, loin de tout, isolées : « paroquia » Yacambú, « municipio » Andrés Eloy Blanco. Lydia Colmenares frissonne : « Ça a été très tendu. En tant que dirigeants de la communauté, on a reçu des instructions sur comment gérer une telle situation. On a réuni les gens, on leur a expliqué ce qui se passait. On a pris les mesures prévues ». »

Bien plus bas, à quarante minutes de là, dans un hangar du secteur La Quebradita de l’agglomération de Sanare, Felix Jiménez pose machinalement la main sur un gros sac de café tout frais cueilli : « On est préparés. Quand sont tombées les bombes, à 3 heures du matin, on est sortis, on a appelé les “muchachos” de la réserve [militaire], on s’est mobilisés. La “milicia” [9], le maire, on était tous là, prêts à résister. »

A mi-chemin entre Yacambú et Sanare, le lieu-dit Quebrada Honda offre un cadre de vie très agréable, sourit Barbara Freites. Eloigné des bruits de la ville. Tranquillité et harmonie, matins ensoleillés que berce le chant des oiseaux. Freites a une cinquantaine d’années. Elle n’a en rien l’allure d’une guerrière. Elle a toujours vécu ici, dans l’odeur des caféiers. Ici, on le précisera, c’est « rouge-très-rouge » – « rojo-rojito ». La révolution joue un rôle fondamental. Le « processus » ne perd pas une élection. Survient cette nuit funeste. « A 2 heures du matin, m’est arrivé un message : on nous attaque, ils ont emmené Maduro. Je n’y croyais pas. Les enfants se sont mis à pleurer. Une tristesse… comme quand est mort Hugo Chávez ! On veut qu’ils nous rendent notre Président. On doit continuer à se préparer physiquement et mentalement. Si on doit défendre le pays, ce sera le fusil à la main, on est prêts. »

« Absolute Resolve »

Les grandes lignes de l’opération sont connues. Elle démarre à la mi-novembre 2025, sous l’égide de l’US Southcom (le Commandement sud de l’armée des Etats-Unis). Depuis août, treize bâtiments de guerre appartenant à l’escadre du navire d’assaut amphibie « USS Iwo Jima » et au groupe aéronaval du gigantesque porte-avions « USS Gerald Ford », dont c’est la première opération, se sont installés au large de la République bolivarienne. Ils y ont mis en place un blocus « total et complet » destiné à asphyxier l’économie du pays. La supposée lutte pour le démantèlement du narcotrafic dans la Caraïbe sert de rideau de fumée. Incluant l’élimination physique des rescapés, la destruction de plusieurs embarcations de présumés narcotrafiquants va faire plus de cent cinquante morts – dommages collatéraux.

Le dispositif monte, notamment à travers, notamment à travers la réactivation de la base aérienne de Roosevelt Roads (Porto Rico), où des F-35B des Marines sont positionnés.

Opération « Southern Spear » : décollant de l’armada de l’US Navy, des drones RQ-170 Sentinel pénètrent furtivement l’espace aérien du Venezuela et y collectent des données très précises sur l’organisation de la défense. Au sol, jouissant de complicité(s) de nature pour l’heure inconnue et pouvant inclure le « retournement » de militaires vénézuéliens, le renseignement humain (Humint) cible les comportements et les protocoles de sécurité du président Maduro.

Le coup sera bref, spectaculaire et d’un type apparemment nouveau. Dans la guerre moderne, une grande majorité des systèmes d’armes (communication, navigation, ciblage, etc.) dépend du spectre électromagnétique. Par l’utilisation de moyens électroniques et d’armes à énergie dirigée (laser, micro-ondes, impulsions électromagnétiques) ou antiradiations, l« Electromagnetic attack » (EA) ou « Electromagnetic spectrum operations » (EMSO) permet de perturber, dégrader ou détruire les capacités adverses [10].

Au jour J, plus de cent cinquante appareils – drones, chasseurs, bombardiers – décollent d’une vingtaine de bases situées dans l’Hémisphère occidental (les Amériques, dans la terminologie de Washington). L’armée vénézuélienne est rendue totalement aveugle par le nouveau brouilleur « Next generation jammer » (NGJ), des avions EA-18G Growler de l’US Navy [11]. Conçu pour la suppression et la destruction des défenses aériennes, spécialement des radars à portée étendue. – en l’occurrence chinois –, le missile AARGM-ER [12] entre en action. D’autres cyber-attaques mettent hors service le réseau électrique de Caracas, neutralisent les systèmes sol-air russes « Buk 2ME ».

Bombes et missiles explosent sur les points stratégiques : base navale de la Meseta de Mamo (Etat de Vargas) ; port de La Guaira ; base aérienne de Charallave et aéroport de Higuerote (Etat de Miranda) ; antennes du Cerro El Volcán, situées en altitude, dans la périphérie de Caracas ; Fort Guaicaipuro et Fort Tiuna (dans la capitale).

Il demeure des zones d’ombre, c’est vrai, dans cette neutralisation express de la ligne de front. On parle – tout comme a paru le confirmer Trump – de l’utilisation d’armes redoutablement sophistiquées, dont un mystérieux « Discombobulator » (« désorienteur ») capable de paralyser les individus [13]. Ce qui reste, pour l’heure, à confirmer. Mais, dix jours après les événements, le député Nicolás « Nicolasito » Maduro, fils du chef de l’Etat, s’exclamera face à un groupe de militants internationaux : « Je ne sais pas si c’est le mot juste, mais je veux dire, la technologie qu’ils ont utilisée… Je pense qu’il s’agissait d’un test, et l’humanité doit le savoir. Il s’agissait d’un test, un véritable test... »

Escortés par des hélicoptères AH-IZ des Marines, ceux du 160th SOAR (Special Operations Aviation Regiment) transportant des unités d’élite de la Force Delta se sont engouffrés dans le couloir sécurisé ainsi créé. Lorsqu’ils se sont posés dans le complexe résidentiel de Fort Tiuna, où résidait le couple présidentiel, un feu nourri les a accueillis. En affrontant les agresseurs, trente-deux Cubains et quarante-sept Vénézuéliens de la garde rapprochée de Maduro ont perdu la vie. A l’exception de la très grave blessure d’un pilote d’hélicoptère, on ne connaîtra pas les pertes de l’unité d’élite américaine, tenues secrètes par Trump & Co.

« On pensait que les marines débarqueraient par la côte, observe à La Guaira le gouverneur Terán. On avait un plan. On savait ce qu’on devait faire pour les affronter. » Plus rien ne se passe. L’opération purement militaire des Yankees est terminée. « Les impérialistes sont venus, ont bombardé et sont repartis comme des rats », commentera quelques jours plus tard, devant nous, le ministre des Communes, Angel Prado. Alors, reprend Terán à La Guaira, « on s’est occupés des deux femmes tuées et de nos quatorze blessés ». En quelques heures, « le peuple organisé » reprend la situation en main. La protection civile intervient. Le conseil communal apporte des réponses aux personnes affectées – y compris aux opposants.

José Alejandro Terán, gouverneur de l’Etat de Lara (photo Maurice Lemoine [ML]).


L’heure vient du bilan global de l’acte de guerre : 115 morts, 118 blessés, ainsi qu’un président et son épouse kidnappés. Jugés prochainement à New York sous l’inculpation aussi mensongère qu’absurde de « narcotrafic ».

La présidente intérimaire

Quinze minutes pour prendre une décision. En pleine tourmente, la vice-présidente Delcy Rodríguez a été appelée par les Yankees. Le président de la République est entre leurs mains. Tout refus de négocier donnera lieu à une nouvelle vague de bombardements. A l’élimination des autres leaders de la révolution. A un massacre de civils, pourquoi pas.
Que faire ?
Se suicider, comme Salvador Allende ? Cela aurait eu « de la gueule » et aurait infiniment plu à certains radicaux en col blanc.
Déserter, en compagnie des leaders les plus menacés, et se réfugier, pourquoi pas en Russie, pour y jouir d’un exil doré ? C’est parce qu’il a catégoriquement rejeté une telle suggestion de Washington, aimablement relayée par le Vatican, qu’une opération militaire a finalement dû être organisée pour se débarrasser de l’intraitable Maduro [14].
Mais ensuite ?
Qui gouvernerait le pays – ou le jetterait dans le chaos ?
Loin des débats académiques, le gouverneur Terán, révolutionnaire qui n’a rien d’un mou, ne manifeste aucune hésitation : « Il faut se mettre dans les souliers de Delcy. Elle a décroché le téléphone et elle a évité la deuxième vague de bombardements. Qui aurait arrêté ce possible fleuve de sang ? » Terán résume, une lueur de respect dans les yeux : « Une femme vénézuélienne nommée Delcy Rodriguez a protégé le peuple quand celui-ci en avait le plus besoin. »

Delcy (que nous nommerons désormais par son prénom pour éviter la confusion avec son frère Jorge, mais aussi parce que c’est ainsi que les chavistes l’appellent avec affection) choisit la diplomatie comme voie privilégiée de relation avec ceux qui viennent de frapper cruellement la patrie. Ceux-ci vont la reconnaître formellement en tant que présidente intérimaire (ce que par ailleurs stipule la Constitution). Mais, prétendant « diriger le pays » (dixit Trump), vont rapidement la mettre dans une situation des plus inconfortables : « Le gouvernement provisoire est en train de nous donner tout ce que nous estimons nécessaire. » Ce qui provoque interrogations, confusion, consternation voire suspicion. Et si Delcy, et son frère, et un certain nombre de dirigeants avaient « négocié » – peut-être même depuis de nombreux mois –, la chute de Maduro et la fin de la Révolution bolivarienne ?

Comme son frère Jorge, Delcy a eu comme père Jorge Antonio Rodriguez, fondateur et dirigeant de la Ligue socialiste. Une organisation marxiste-léniniste très liée avec Cuba. Ce père est mort en détention en 1976, sous le régime néolibéral de la IVe République, après avoir été torturé. Delcy avait sept ans. Comme pour son frère, ce drame a ouvert la route à une longue vie de « militancia ». Que marquera un ralliement précoce au chavisme, jusqu’à en devenir une figure de proue.

On pourra objecter qu’être le fils ou la « fille de » ne constitue pas une garantie totale de fidélité ou de loyauté. Ne voit-on pas, ces jours-ci, en Colombie, le maire de Bogotá Carlos Fernando Galán, dirigeant du Nouveau libéralisme (centre), se rapprocher du Centre démocratique (extrême droite) – parti héritier de ceux qui, le 18 août 1989, ont assassiné son père, le candidat à la présidence de la République Luis Carlos Galán ?

Comparaison n’est pas raison. A partir de 2014, l’accession de Delcy Rodríguez aux ministères des Affaires étrangères, de l’Economie, du Pétrole, qu’elle gère avec pragmatisme et succès, et depuis 2018 à la vice-présidence, a amené de nombreux observateurs à penser que Maduro préparait cette brillante collaboratrice aux plus hautes fonctions – comme Chávez l’a fait en son temps avec lui.

C’est bien Delcy qui, le 9 janvier 2025, à Caracas, dans le cadre du Festival mondial de l’Internationale antifasciste, devant plus de deux mille représentants de mouvements sociaux, intervenait fougueusement : « « On ne peut pas comprendre le fascisme sans voir le capitalisme ». C’est bien Delcy qui alors salue « Cuba et Fidel », « le Nicaragua et Daniel [Ortega]  ». C’est toujours Delcy qui conclue, sous les applaudissements : « On ne peut pas se montrer tièdes ! Le peuple vénézuélien continuera à donner un exemple de dignité. On est là et on restera là. Les temps qui viennent vont être durs. Chávez a dit : cette patrie est anti-impérialiste. On est nés anti-impérialistes, on restera anti-impérialistes ! »

Delcy Rodríguez, vice-présidente et présidente intérimaire / Wikimedia CC


Occupation sans occupation

Le 4 janvier, c’est depuis son palais de Mar-a-Lago (Floride) que le Parrain (qui, à l’occasion, occupe également le bureau ovale), en conférence de presse, a déclaré : les Etats-Unis « dirigeront » le Venezuela « jusqu’à ce qu’une transition politique sûre puisse avoir lieu ». Sans plus de précisions – si l’on excepte sa fixation sur le pétrole brut. « S’ils prennent de bonnes décisions », a précisé Marco Rubio, les Etats-Unis travailleront avec les responsables vénézuéliens en place. Le 5 janvier, sur CNN, le sous-secrétaire d’Etat à la Maison Blanche, Stephen Miller, a complété en exposant les règles du jeu : « Nous fixons les conditions. Nous imposons un embargo total sur leur pétrole et leur capacité à commercer. Donc, pour commercer, pour faire tourner leur économie, ils ont besoin de notre autorisation. »

Il ne s’agissait pas de vaines paroles. Début décembre 2025, la ténébreuse « Task Force » présente au large avait arraisonné et confisqué un premier pétrolier chargé d’or noir vénézuélien et tentant d’échapper au blocus. D’autres ont ultérieurement subi le même sort, jusque dans l’Atlantique nord et l’Océan indien. A l’occasion, Trump ou Rubio laissent entendre que, si nécessaire, une nouvelle intervention militaire n’est pas à écarter.

Le 31 janvier, en exposant comment le concept traditionnel d’ « invasion » est devenu obsolète, l’ex-ministre et ex-vice-président Elias Jaua a résumé sans détour la situation : « On ne voit pas les marines dans les rues, mais il n’est pas nécessaire qu’ils y soient pour que le pays soit occupé. Nous vivons une occupation navale sur nos côtes, une occupation aérospatiale qui surveille chacun de nos mouvements et une occupation électronique qui contrôle nos communications et données. »

De la guerre

Eut-il fallu se jeter dans un refus spectaculaire, absolu et héroïque de plier ? Répondre à la guerre par la guerre ?
Bientôt, l‘Iran résistera bien, lui…

Pas plus que le Venezuela, l’Iran n’est en mesure de neutraliser les frappes aériennes et les missiles étatsuniens (et israéliens), à l’exception de quelques cas très médiatisés [15]. Sans qu’aucun « boy » américain ne soit présent sur son sol, plus de 80 000 de ses sites – dont plusieurs de ses infrastructures nucléaires – ont été endommagés ou détruits. Après le Guide suprême Ali Khamenei, victime d’un assassinat ciblé venu des airs le 28 février, plusieurs chefs militaires et hauts commandants des Gardiens de la révolution ont été éliminés, 3 500 personnes ont été tuées (d’après le gouvernement iranien). C’est seulement grâce à des capacités offensives développées depuis des lustres que Téhéran est en mesure de mettre son puissant agresseur en grande difficulté. Les drones et missiles balistiques iraniens s’abattent sur le territoire israélien, les installations pétrolières saoudiennes et qatari, les infrastructures des pays du Golfe, les bases militaires US de la région. Le contrôle sur le détroit d’Ormuz permet de mettre échec et mat l’arrogance des Etats-Unis.

L’Amérique latine n’est pas le Moyen-Orient, la République bolivarienne pas la République islamique d’Iran. A Caracas, l’accent a été mis en priorité sur les concepts de défense populaire et sur les forces de sécurité intérieures. Une résistance de terrain. En mai 2004, les 153 paramilitaires colombiens se préparant à proximité de de Caracas (« Opération Daktari ») et, le 3 mai 2020, la tentative ratée de débarquement de déserteurs vénézuéliens et de mercenaires étatsuniens (« Opération Gedeon ») ont été neutralisés par les forces « civico-militaires ». En 2026 et en l’absence d’occupation physique de leur territoire, les Vénézuéliens ne peuvent affronter l’ennemi là où il serait à leur portée. Volontairement dépourvu d’armes stratégiques offensives, leur pays a largement contribué à la proclamation qui, en 2014, lors d’un sommet de la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac), à La Havane, a déclaré l’Amérique latine « Zone de paix ». L’imagine-t-on prendre pour cible et bombarder les neuf bases militaires utilisées par l’armée américaine en Colombie – « un pays frère » ! –, celles présentes au Pérou ou à Porto Rico, ou frapper le Guyana, qui lui est ouvertement hostile, ou les plateformes pétrolières d’Exxon Mobil indûment présentes dans une zone maritime contestée [16], ou paralyser le canal de Panamá, ou cibler les installations de multinationales dans la région, voire les façades de verre des luxueux gratte-ciels de Miami ?
Impensable – qu’on s’appelle Chávez, Maduro ou Rodríguez !
La seule fois où une armée vénézuélienne est sortie de ses frontières, ce n’était pas pour se livrer à une agression, c’était, dans le sillage de Simón Bolivar, pour décoloniser le continent. Et construire la Grande patrie – la « Patria Grande ».

Milice bolivarienne, 2025 (ML)


Caracas

Mars 2026. Toujours les mêmes flots de voitures, toujours cette odeur d’essence brûlée, toujours ces passages piétons où les bagnoles et les motos ont la priorité absolue. Au flanc des collines, dans les quartiers populaires, des groupes d’adolescents jouent au basket-ball, sur des bouts de terrains joliment aménagés. Des bribes de musique s’échappent des fenêtres ouvertes. Un peu partout, de tailles diverses, des affiches animent les murs de taches de couleurs : « On veut qu’ils reviennent » – sous la photo de Cilia Flores et de Nicolás Maduro.

Dans la longue avenue piétonne de Sabana Grande, une foule bon enfant se répand et flâne entre colporteurs, étals et commerces variés.

Ambiance tout aussi tranquille dans les quartiers « classe moyenne antichaviste » – Las Mercedes, Chacao, Chacaito. Le lendemain de « la chute » de Maduro, certaines boulangeries et épiceries de Baruta ont mis en évidence leurs réserves de champagne et de vin. On allait célébrer ! Les bouteilles sont restées en rayon. Personne ne les a achetées. Ceux qui se réjouissent de l’ « arrestation » de Maduro, et ils ne manquent pas, le font discrètement. Il y a de la crainte, de la prudence. IL y a aussi de la réprobation. Une bonne partie de ce peuple – et pas uniquement les chavistes – est indignée par ce qui s’est passé. En particulier les « ni-ni », ceux que l’impérialisme a travaillé à dépolitiser.

A El Hatillo, où des maisons ont été très affectées par les bombardements, car à côté d’une antenne de communication, les habitants sont tous de droite. Ils se sont rendus compte que le missile ne fait pas la différence entre chavistes et opposants – il a détruit et tué « igualito ». Et c’est l’Etat honni qui a remis les habitations en état. Sur le marché municipal, l’ambiance n’a pas particulièrement changé. Beaucoup attendent de voir comment le vent va tourner. « Quelques personnes sont contentes parce que Delcy a permis une ouverture. » Là comme ailleurs, aucune manifestation n’a surgi en appui à la glorieuse opération de l’impérialisme.

En revanche, dans le centre de Caracas, d’imposants cortèges se relaient pour exiger la liberté du chef de l’État.

Et les « colectivos », ces horribles milices paramilitaires de Maduro prêtes à « terroriser/réprimer/massacrer » les opposants, sous n’importe quel prétexte et à n’importe quelle occasion ? Stupéfaction pour tous les naïfs qui ont crue authentique la fiction que les médias leur ont fait ingurgiter. Hormis leur participation aux marches chavistes, ces « antifas » vénézuéliens – ce qu’ils sont réellement – n’ont, malgré leur fureur légitime, « terrorisé/réprimé/massacré » personne, provoqué aucune violence ou autre forme d’agression.

Rire bref d’un caraqueño : « Un peuple tous les jours dans la rue pour réclamer la libération d’un dictateur narcotrafiquant ! Comment expliquez-vous ça ? » Dans cette mouvance révolutionnaire, chacun a en tête le geste furtif capté par une caméra lors de l’arrivée à New York de Maduro – l’index de la main droite montrant le V dessiné par les doigts de la gauche. Le langage corporel du chef de l’Etat ne trompait pas : « Venceremos » – « Nous vaincrons ! »



« Nous vaincrons ! »


Sous tutelle

La bataille – ou non-bataille – a été militairement perdue. Le pays n’implose pas. Le gouvernement légitime demeure aux commandes – Delcy à Miraflores, Diosdado Cabello à l’Interieur, Jorge Rodríguez à la présidence de l’Assemblée, Vladimir Padrino López à la tête de l’armée (dans un premier temps). Les institutions résistent à la commotion. Les députés chavistes de l’Assemblée font bloc. Quel que soit le niveau, aucune défection.
Washington laisse faire. Dans le plan qu’on y a en tête – « stabilisation, récupération économique, transition » –, le premier terme est incontestablement « stabilisation ». Contrairement à ce que d’aucuns espéraient, la prix Nobel de l’imposture María Corina Machado a été éconduite par Trump en personne : « Je pense qu’il lui serait très difficile d’être dirigeante. Elle ne bénéficie d’aucun soutien ni d’aucun respect au sein du pays. C’est une femme très gentille, mais elle ne jouit pas du respect suffisant. » Malgré la violence du choc qu’ils viennent de subir, les chavistes veulent y voir un motif de satisfaction : « Ethiquement et moralement, c’est une victoire politique. Il n’y a pas d’opposition organique, et d’extrême droite encore moins, ayant la capacité de garantir la stabilité du pays. Nous sommes les seuls garants de la paix. »

De la paix. Pas de la souveraineté de la nation. Trump l’avait claironné : l’Empire prend le contrôle de l’industrie pétrolière. Heureux hasard, cette appropriation de type mafieux précède l’urgence énergétique globale que va bientôt provoquer la guerre USraélienne contre l’Iran.

Contrairement à ce que beaucoup croient, les 1 088 mesures coercitives unilatérales (MCU) – dites « sanctions » – demeurent en vigueur. Les quatorze « licences » émises par l’Office de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) [17] à partir du 3 janvier ne vont constituer qu’une autorisation temporaire et conditionnée de normaliser quelques opérations. A commencer par celles permettant au Venezuela de vendre et exporter enfin son pétrole. Mais au seul profit de Washington. Et sous son contrôle absolu.

C’est ainsi que la « licence 46B » permet désormais aux entreprises américaines d’acheter, importer, transporter, raffiner et réexporter du pétrole vénézuélien. En retour, les « 47 et 48A » autorisent la vente à Caracas de diluants (indispensables pour fluidifier le pétrole lourd), de biens, matériels et services nécessaires aux secteurs de l’or noir, du gaz, de la pétrochimie et de l’électricité. Dernier cri en matière de rapine : afin de s’assurer que les flux financiers « seront utilisés au bénéfice du peuple du Venezuela et des Etats-Unis », c’est Washington qui, à travers un compte « Venezuela » du Département du Trésor, gère les revenus générés [18]. Il ne reverse à Caracas que ce qui lui convient, s’arrogeant la perception de commissions et de pourcentages imposés plus que négociés. Les entreprises privées acheteuses autorisées – Trafigura et Vitol – ont interdiction absolue de réexporter vers la Russie, l’Iran, la Corée du Nord, la Chine et Cuba. En revanche, l’une d’entre elles le fera en direction d’Israël, provoquant des réactions indignées contre… Caracas – qui n’y était pour rien ! Et qui n’a nullement rétabli ses relations diplomatiques avec Tel Aviv, rompues en 2009, sous Chávez.

En mars, le gouvernement américain autorisera également l’exportation et la vente d’or produit au Venezuela ainsi que les échanges avec Minerven, la principale compagnie minière publique, dans les mêmes conditions que celles précitées. L’OFAC précisant : toute personne ou entreprise non étatsunienne réalisant des opérations avec une entité vénézuélienne du secteur pétrolier ou minier hors du cadre fixé par Washington sera passible de sanctions.

Le compromis est amer. Impossible désormais d’effectuer une quelconque transaction en dehors de ce schéma colonial. Le temps n’est plus où, par l’utilisation d’une « flotte fantôme », le Venezuela pouvait tourner – même si ce n’était que très partiellement – les « sanctions ». Washington maintient sa redoutable force navale face aux côtes et contrôle totalement les voies de communication. A commencer par celle des pétroliers. En cas de rejet du diktat par Caracas, il suffit aux Etatsuniens d’imposer cette fois un blocus total pour asphyxier définitivement l’économie et pousser les Vénézuéliens à la famine – comme ils prétendent le faire avec Cuba. L’hypothèse « héroïque » et « rebelle » d’un Venezuela fermant ses puits et défiant Washington – « Pas de pétrole tant que vous ne me rendrez pas mon Président et ma Première Dame », comme le préconise l’acteur Fernando Carrillo – provoquerait le même résultat dramatique pour la population.

Au-delà des conditions très particulières dans lesquelles il a lieu, on parlera néanmoins d’un retour aux sources. Même sous Chávez, même après la tentative de coup d’Etat menée contre lui en avril 2002 avec l’appui de George W. Bush et de la CIA, jamais Caracas n’a cessé de vendre son pétrole aux Etats-Unis. Pendant toute la présidence du fondateur de la révolution bolivarienne, ceux-ci ont absorbé 60 % des exportations d’or noir vénézuélien. Mais ils devaient le payer – alors que, depuis le début du XXe siècle, ils le recevaient quasiment gratis. D’où l’aversion pour Chávez, puis Maduro. Non remises en cause par l’administration de Joe Biden, seules les « sanctions » imposées par Trump dès son premier mandat ont interrompu ce flot.

Malgré le caractère léonin d’un commerce ayant pris ce tour déséquilibré, les ventes d’hydrocarbure avaient déjà rapporté au Venezuela plus de 2 milliards de dollars à la mi-février, une perspective de 4 milliards s’annonçant pour les mois suivants [19]. Le paradoxe est terrible, mais, tel le judoka utilisant à son profit la puissance de l’adversaire, Caracas se prend à mieux respirer économiquement.

Négociations

Quelle relation entretenir avec cet impérialisme décomplexé ? Le chavisme est mis à l’épreuve. « Bon sens, calme et patience stratégique », a-t-il d’emblée été annoncé. « Nerfs d’acier », a ajouté le ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello (dont la tête est depuis longtemps mise à prix 15 millions de dollars par les Etats-Unis). D’emblée, Delcy a joué la négociation. « J’ai dû m’asseoir avec les bourreaux de nos héros du 3 janvier, aura-t-elle l’occasion de déclarer, et je l’ai fait, nous le faisons, pour le Venezuela, pour nos jeunes, pour l’avenir de notre patrie. » Régulièrement, elle rappelle les objectifs. Elle le fera encore le 11 mars : « Nous souhaitons bâtir des relations à long terme, mais elles doivent reposer sur la vérité, la vérité sur le Venezuela. Comme nous l’avons dit, chaque jour qui passe dans nos relations diplomatiques avec le gouvernement des Etats-Unis nous permet de résoudre les différends et de progresser sur les points d’accord. Nous avons un programme de travail établi dans les secteurs de l’énergie, des mines et de la lutte contre le trafic de drogue. » A ce propos, elle n’a pas manqué d’ajouter : « Que le monde le sache, le président Nicolás Maduro et la première combattante [Cilia Flores] sont innocents. »

Nul n’est dupe : le rapport de force est totalement inégal. Il a été publiquement décrit une nouvelle fois, le 4 mars, par le député Francisco Ameliach, représentant de l’Assemblée nationale devant le Conseil d’Etat : « Le gouvernement du Venezuela et la Révolution bolivarienne ne négocient pas dans des conditions normales ; ils négocient avec des ravisseurs qui possèdent l’arme nucléaire, ne respectent aucune règle de coexistence et contrôlent les organes chargés de rendre la justice conformément au droit international. Il s’agit d’une négociation asymétrique qui marque une nouvelle ère où la force prime sur les règles. »

De fait, susceptibles de faire se dresser les cheveux sur la tête de tout progressiste, les fonctionnaires américains les plus clivant se succèdent ostensiblement à Caracas : le directeur de la CIA John Ratcliffe ; le secrétaire à l’Energie Chris Wright ; le « full général » Francis Donovan, chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis. Remplacée (pour raisons inconnues) en avril par John M. Barrett, la première ambassadrice nommée par le Département d’Etat avait pour nom Laura Dogu. Diplomate de carrière, elle a été la représentante de Washington au Nicaragua en 2018, lors de la tentative de renversement de Daniel Ortega ; ultérieurement envoyée au Honduras, elle y entretint des relations exécrables avec le gouvernement de gauche de la présidente Xiomara Castro. En suggérant dans son style mêlant arrogance et infantilisme que le Venezuela pourrait devenir le 51e Etat des Etats-Unis, Trump a de son côté apporté de l’eau au moulin de ceux qui considèrent que… c’est déjà le cas. Et que « négocier » dans ces conditions s’apparente à une rupture avec le passé révolutionnaire.
Est-ce aussi certain ?

Lors de l’entretien accordé le 3 janvier 2025 au journaliste Ignacio Ramonet, le chef de l’Etat légitime affirmait déjà : « De ce côté, dans ce fauteuil présidentiel, il y a Nicolás Maduro Moros (…) toujours prêt à nouer des relations de respect, de dialogue, de coopération, avec le gouvernement des Etats-Unis, avec la société états-unienne – j’espère que c’est le destin de nos relations [20].  » Douze mois plus tard, le 31 décembre 2025, trois jours avant son enlèvement et devant le même journaliste, il réitérera son propos : « Le gouvernement étatsunien le sait, car nous l’avons dit à nombre de ses porte-parole : s’il souhaite des discussions sérieuses sur un accord de lutte contre le trafic de drogue, nous sommes prêts. S’il veut du pétrole vénézuélien, le Venezuela est prêt à accueillir des investissements étatsuniens, comme ce fut le cas avec Chevron, on peut en parler quand et où ils veulent [21].  »

Certes, lorsque Maduro fit ces déclarations, Caracas n’avait pas été bombardée et soumise à une opération militaire (dont il sera la principale victime). Toutefois, bien que de façon moins létale, et fut-elle appelée « hybride » ou « non conventionnelle », la guerre, une véritable guerre, frappait déjà le Venezuela : violences insurrectionnelles dites « guarimbas » (2014 et 2017), tentative d’assassinat du chef de l’Etat (août 2028), entraves au commerce et à l’accès aux ressources énergétiques, cyber-attaques, sabotages, propagande, désinformation, interférence dans les processus électoraux, instrumentalisation du trafic de drogue… Bien que dix années de déstabilisation aient très durement affecté ses mandats, jamais Maduro n’a renoncé à des négociations au plus haut niveau. C’est donc sans surprise qu’on a pu entendre récemment son fils « Nicolasito » commenter la politique menée par la présidente intérimaire, son frère Jorge et le haut commandement politique unifié : « Le plan actuellement mis en œuvre dans le cadre des pourparlers avec les Etats-Unis est le plan approuvé par Nicolás Maduro. » Jorge Rodríguez précisant à l’occasion d’une rencontre avec l’ambassadrice Dogu et des représentants du Comité des relations extérieures du Sénat des Etats-Unis que ce « rapprochement » a lieu dans le strict cadre d’un « Dialogue de paix ».

Continuité

La politique de Delcy se voit décortiquée par tous jusqu’à être souvent vidée de son véritable contenu. Le 28 février, jour de l’attaque américano-israélienne de l’Iran, le site officiel du gouvernement publie le communiqué qui suit : « La république bolivarienne du Venezuela condamne et déplore profondément que (…) la voie militaire ait été choisie par des attaques militaires contre la République islamique de l’Iran, déclenchant ces dernières heures de la part de l’Iran une escalade dangereuse et imprévisible de représailles militaires contre des cibles situées dans divers pays de la région. » Tollé ! En renvoyant les belligérants dos à dos sans prendre ouvertement parti pour Téhéran, Caracas abandonne lâchement un pays allié. C’est oublier que la capitale vénézuélienne entretient également d’excellentes relations avec le Qatar. Doha a joué un rôle de médiateur lors des dernières négociations entre Caracas et Washington ; a, par le passé, accueilli les fonds souverains du Venezuela ; récemment encore, a servi de pays relais pour que les autorités bolivariennes aient accès à leurs revenus placés là par les Etats-Unis.

Centre de Caracas : « Palestine libre ! »


Lorsque Delcy remanie le gouvernement, comme tout responsable arrivant aux plus hautes fonctions et s’entourant de « son » équipe, elle ne « purge » pas ; elle ne démantèle pas ce qui restait du chavisme ; elle n’obéit pas aux ordres de « qui vous savez » !

Ministre de la Défense depuis douze années, Vladimir Padrino López quitte son poste de commandement. Dans quel pays du monde un général ayant subi un tel revers militaire – qu’il en soit directement responsable ou non – resterait-il en fonction ? Un autre général le remplace : Gustavo González López. De 2001 à 2013, celui-ci fut commandant de la Milice bolivarienne ; directeur du Service bolivarien du renseignement national (Sebin) de 2014 à 2018 et de 2019 à 2024 ; ministre de l’Intérieur en 2015 et 2016 ; enfin, depuis 2019, conseiller « sécurité et renseignement » de la présidence de la République. On a connu militaire plus « pro-Américain »…

Quant à Padrino Lopez, loin de tomber en disgrâce, il sera nommé ministre de l’Agriculture, le 13 avril, bien que sa tête soit toujours mise à prix 15 millions de dollars par les Etats-Unis. L’agriculture n’a rien d’un secteur mineur : elle figure au contraire au premier plan de l’effort fait par Caracas pour atteindre la souveraineté alimentaire tout en développant son économie non pétrolière.

Emblématique procureur de la République, détesté par l’opposition, Tarek William Saab est remplacé d’abord par l’avocate Arianny Seijo Noguera, jusque-là consultante juridique de la compagnie pétrolière d’Etat, PDVSA. Après élection par l’Assemblée nationale, la fonction reviendra à Larry Devoe. Ayant déjà occupé diverses responsabilités politiques et diplomatiques au sein du gouvernement, Devoe fait par ailleurs partie de la Commission de haut niveau pour la libération du président Maduro et de son épouse. Nonobstant, Saab ne part pas à la retraite ! Il devient ministre du Logement (« Gran Misión Vivienda »), directement rattaché à la présidence de la République.

Filiale de PDVSA aux Etats-Unis – et pour l’instant entre les mains du gouvernement américain –, CITGO retrouve comme président officiel Asdrubal Chávez. Ce cousin de l’ex-chef de l’Etat en était déjà été responsable depuis 2017 et n’en a perdu le contrôle que lorsque, en 2019, l’administration Trump l’a confisquée et en a confié la gestion à l’équipe corrompue du président auto-proclamé Juan Guaido.

Brillant représentant de la République bolivarienne devant l’organisation des Nations Unies (ONU), Samuel Moncada quitte ce poste d’une grande importance, mais devrait être nommé prochainement ambassadeur à Paris.

De l’éducation à l’énergie et à la culture, les changements obéissent aux mêmes logiques : empathie des entrants avec la présidente intérimaire, mais aussi pragmatisme et recherche de l’efficacité. La seule véritable surprise a été la nomination d’Oliver Blanco au poste de vice-ministre des Affaires étrangères chargé de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Social-démocrate, celui-ci a fait partie des membres de l’opposition modérée qualifiés d’« alacranes » (scorpions) par les « ultras » et ignorés par les médias pour avoir respecté le cadre démocratique et participé aux élections. Il s’agit donc à l’évidence d’un geste en direction de la droite respectable, dans le cadre de la politique souhaitée de « réconciliation ». Mais, « ils se trompent complètement s’ils pensent que la Révolution va prendre fin », a adressé à ceux qu’il estime déconnectés de la réalité l’immuable ministre de l’Intérieur et secrétaire général du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) Diosdado Cabello – celui qu’à l’époque de Chávez, on surnommait déjà « capitaine loyauté ».

Et toujours : « Comuna o nada ! »

Le 19 mars, à l’occasion d’une vidéo-conférence organisée par le ministère des Affaires étrangères, « Nicolasito » Maduro déclarait lui aussi : « Ils pensaient que, séquestrés Nicolás et Cilia, la révolution allait se terminer. La surprise c’est qu’ici le peuple a été organisé. »

« La “Comuna”, c’est le muscle, le cœur de la lutte », nous confie, le regard obstinément fixé sur l’avenir, David Vásquez, porte-parole de la Commune El Maizal (Etat de Lara). Pilier fondamental de la démocratie « participative et protagonique » rêvée par Chávez pour « démonter les structures bourgeoises », la Loi organique des Conseils communaux a tout juste vingt ans. Appuyés sur plus de 49 000 de ces conseils, il existe aujourd’hui 5 336 communes, ou autogouvernements populaires. Nouvelle forme d’organisation locale autogérée, ces assemblées de citoyens permettent à tout un chacun – opposants compris – de se faire entendre, de s’exprimer, donner son avis, critiquer, interpeller, mais aussi proposer. « L’âme du projet de socialisme réel », assurait Chávez. Une dynamique que Maduro a consolidée [22]. Depuis 2024, quatre consultations par an permettent à tous les membres de ces assemblées communales de voter pour déterminer le problème à résoudre considéré le plus urgent. Le projet arrivé en tête est immédiatement financé par le gouvernement. « Pierre à pierre, on fait un travail de fourmi, commente David Vásquez, et on a beaucoup de résultats. »

Les missiles de Trump n’y ont strictement rien changé. Le 8 mars, marquant la continuité du projet révolutionnaire, la présidente intérimaire a organisé la consultation prévue et annoncée pendant la gestion de Maduro. Pour ce scrutin, il a même été nécessaire d’installer mille bureaux de vote de plus qu’en 2025.

El Valle : l’un des quartiers les plus densément peuplés de Caracas. L’un des collèges réquisitionné. Dans ce collège a étudié le jeune Maduro avant, le soir, de partir « rumbear » [23] et, plus tard, militer. Malgré le contexte, ceux qui viennent voter ont un visage joyeux. « On gère au jour le jour. Ce n’est pas parce qu’on a été bombardés qu’on va rester à la maison. » En fin de matinée, surgit le ministre des Communes, Angel Prado. Militant de base à l’origine, précurseur au sein de la Commune d’El Maizal, il est devenu une référence dans tout le pays. Radical affirmé, maintenu à son poste par Delcy, Prado pèse chacun de ses mots : « Nous ne négocions notre indépendance avec personne. Façon de protester devant ce qu’a fait l’impérialisme, nous sommes aujourd’hui en résistance et, à travers cette journée, donnons un exemple de pleine démocratie. » Quelques paroles fortes sur une donnée que tout le monde connaît : expression d’un féminisme populaire, une majorité de femmes s’impliquent dans la vie des Communes. Puis : « On est sûrs que dans cette conjoncture difficile, notre chère et admirée présidente Delcy Rodríguez va consolider le pouvoir populaire, préserver notre indépendance et démontrer que la femme vénézuélienne est capable de gouverner et de diriger le pays. »

Angel Prado


Plein cœur de la capitale, Comuna « La Candelaria Heroïca ». Rappel des résultats de la « consulta » précédente : dix immeubles ont été entièrement rénovés. Une longue file d’attente s’abrite du soleil de plomb. On nous confie : « Ce qui s’est passé le 3 janvier a motivé les gens pour venir voter. »

Une Commune (3 882 habitants, 2 400 votants) de la « parroquia » La Vega : Mariela, dite « La Negra », se considère comme une guerrière faisant partie d’un collectif. « Nous, trente femmes au foyer, avons construit des logements en autogestion, financés par l‘Etat. » Quatre-vingt appartements ! « Face à l’impérialisme, nous montrons ce qu’est le visage des femmes latinas, Claudio Scheinbaum [présidente du Mexique] et Delcy Rodríguez. Que le monde entier élève la voix pour nous appuyer ! »

« Commune 5 de Marzo Comandante Eterno » : sept conseils communaux, plus de sept mille familles. Début d’après-midi, sourire ravi : « On est l’avant-garde, on dédie cette journée à Cilia Flores, on en est déjà à 80 % de participation ! »

Circuit communal Felipe Antonio Acosta, « paroquia » Coche, en grande banlieue de Caracas, sur la route Panaméricaine. Le 3 janvier, huit hélicoptères ont terrorisé les habitants. L’Empire le plus puissant du monde osait souiller la terre de Bolivar, les hélicos tiraient sur Fuerte Tiuna. « Cette invasion nous a laissés blessés, mais, vous le voyez, on a su se relever. »


La Candelaria (ML)


El Valle (ML)


Coche (ML)


Ce 8 mars, 67 % des projets déclarés vainqueurs ont concerné des secteurs vitaux : installations d’eau potable, amélioration du réseau électrique et de l’éclairage public, rénovation d’un stade, etc. Le reste touchait à la mise en place de projets productifs (nous y reviendrons).

Une dizaine de jours plus tard, à Valencia (Etat de Carabobo), nous rencontrons Wilmer Solano, responsable de l’unité de production et d’apprentissage de la Commune « El Sur Existe ». Militant de la Ligue socialiste, l’homme ne cache pas sa radicalité : « Après ce 3 janvier, nous, les “comuneros”, on a compris qu’on doit se retrancher sur nos territoires et, de là, résister. L’impérialisme se combat avec la conscience de classe, avec de l’organisation et en continuant à construire le socialisme. » Même son de cloche à El Maizal, dans la bouche de Paola Casmiri : « La commune connaît ses objectifs. Il y a un peuple qui comprend ce qu’est la lutte révolutionnaire. On ne va pas se rendre sous prétexte qu’ils ont séquestré notre président. »

Sans réticence, partout, résonne le cri de ralliement devenu familier : « Delcy, avanza, tienes mi confianza ! » (« Delcy, avance, tu as ma confiance ! »).

Dans les locaux de la Commune « El Sur Existe », à Valencia (ML)


Nouvelle donne

L’emprise exercée par l’Empire rend plus que nécessaire le maintien du pays en paix. Le 19 février, l’Assemblée nationale a approuvé à l’unanimité une loi d’amnistie (qui n’est pas la première, d’autres l’ayant précédée tant sous Chávez que Maduro). Le débat a été intense entre représentants du chavisme et députés de droite (en particulier ceux de l’Alliance démocratique et du Bloc parlementaire Liberté), mais un accord a été trouvé entre « gens de bonne volonté » cherchant la « réconciliation ».

Après des années de polarisation, cette recherche affichée de concorde nationale peut difficilement être assimilée à une reddition : si (au 10 avril) 314 personnes emprisonnées pour raisons politiques ont été libérées et si plus de 8 000 autres, sous le coup de poursuites, bénéficient de la loi, sont exclus de l’amnistie les coupables d’assassinats, de viol grave des droits humains, de narcotrafic et… d’appels à l’agression militaire étrangère contre le pays – donc Juan Guaido (président autoproclamé de 2019 à 2023), Leopoldo López et Maria Corina Machado. Les protégés de Washington, qu’on voit mal réintégrer la vie politique, dans ces conditions.

Sans grande surprise, cette loi visant à apaiser les tensions est critiquée et combattue par la droite dure ainsi que par les organisations non gouvernementales (ONG) dites de défense des droits humains qui, à l’échelon local (Provea, Foro Penal, etc.) et international (Amnesty, Human Right Watch) se sont depuis longtemps mises au service des extrémistes cherchant à déstabiliser le Venezuela. Amnesty International, on le rappellera, a félicité la cheffe de l’extrême droite pour son invraisemblable « Prix Nobel de la paix ».

Dans un autre registre, on a également pu voir plusieurs officines se réclamant de la « société civile » emmenées par SOSOrinoco écrire au… gouvernement des Etats-Unis pour lui demander de revenir sur l’autorisation récemment accordée aux entreprises étatsuniennes d’acheter l’or vénézuélien – « autorisation bénéficiant directement à l’entreprise d’Etat Minerven et à la Corporation vénézuélienne d’exploitation des mines [24] ». On peut comprendre l’angoisse de ces humanistes mondains amoureux des sanctions : que la situation économique du pays sorte du rouge et une partie notable de la population, via les programmes sociaux, risque de voir ses conditions de vie s’améliorer.

Une autre mesure suscite la critique – mais à gauche, cette fois : la Loi sur les hydrocarbures. Adoptée en janvier, celle-ci assouplit les conditions imposées aux entreprises étrangères pour mettre en valeur de nouveaux champs pétroliers. En leur permettant la participation directe dans l’exploration, la production et la commercialisation, en introduisant des règles fiscales plus flexibles, la loi remet de fait en cause les fondamentaux promus par Chávez dans le cadre de la loi habilitante de 2001, puis de la loi sur les hydrocarbures de 2006.

Pour beaucoup – et y compris pour nombre de ceux qui les condamnent –, les « mesures coercitives unilatérales » sont un concept parfaitement abstrait. On peine à en imaginer les effets concrets. Sans reprendre ici des cohortes de chiffres qui, parfaitement documentés, devraient être connus, on se contentera de quelques données récemment rendues publiques : d’après l’économiste Luis Oliveros, le Venezuela n’a reçu en sept ans, entre 2019 et 2025, qu’un revenu équivalent à celui de la seule année 2012 (la dernière de Chávez au pouvoir). Fortes de 93 milliards de dollars cette année-là, les rentrées ne représentaient déjà plus que 4,8 milliards en 2020 – une chute de 95 % [25] – alors que les « sanctions » allaient encore s’aggraver [26].

Malgré l’embellie économique constatée ces trois ou quatre dernières années, le PIB vénézuélien, fin 2025, ne représentait plus que 35,7 % de celui de 2012, soit une perte de revenus de 64,3 % [27].

Dans ces conditions, l’Etat n’a plus la capacité financière d’investir. PDVSA n’est pas plus en mesure de remettre sur pied l’industrie pétrolière dévastée par le blocus qui lui a été imposé. Dès lors, estime-t-on à Caracas, vouloir maintenir intact le projet politique initial nuirait plus qu’il ne protégerait. En conséquence, la présidence intérimaire suit la voie plus pragmatique que purement idéologique déjà tracée par Maduro. Adoptées sous le mandat de ce dernier, la Loi anti-blocus (2020) et la Loi des zones économiques spéciales (2022) ont en effet ouvert la voie de l’assouplissement pour permettre aux capitaux privés de pays amis – Iran, Russie, Qatar, Chine, Turquie – de contourner le blocus illégal imposé par les Etats-Unis. Il ne s’est agi et ne s’agit ni de privatiser ni de libéraliser, mais de répondre aux exigences de moments particulièrement complexes – la loi sur les hydrocarbures de 2006 ayant été élaborée en temps de paix [28].

La droite, à commencer par Marco Rubio, ne s’y trompe d’ailleurs pas, qui critique également la réforme – mais parce qu’elle la trouve insuffisante.

Inapplicable pour le moment dans son intégralité, cette loi sur les hydrocarbures a pour objet d’offrir un cadre aux investissements privés nationaux et internationaux, le jour où Caracas aura desserré le carcan que lui imposent les Etats-Unis. En avril, les 137 articles d’une Loi sur l’activité minière a elle aussi fait évoluer les paramètres : de « propriétaire absolu en situation de monopole », l’Etat devient « partenaire régulateur » – tout en précisant explicitement (à Washington !) que s’adapter n’est pas se rendre : l’Etat conserve la propriété de ses ressources stratégiques et se réserve toujours le droit de décider avec qui il négocie. Intervenant le 25 mars en « visio » devant le « FII PRIORITY Miami 2026 », c’est donc en incitant les entreprises à « interagir directement avec Caracas » que Delcy a lancé un appel à l’investissement étranger.

Dans une adresse à la nation effectuée le 8 avril, la présidente intérimaire, après avoir dressé le bilan d’un pays dévasté par les « sanctions », a présenté une feuille de route pour renverser la situation. Une situation qui s’est d’ailleurs déjà considérablement améliorée. Sous l’impulsion de Maduro et de sa ministre Delcy Rodriguez, l’économie vénézuélienne, en croissance continue, a entamé sa mue. Le poids des hydrocarbures y a régressé, l’autosuffisance alimentaire y est en vue (quand le Venezuela, il n’y a pas si longtemps, importait 80 % de son alimentation) et l’on constate une dynamique positive des secteurs non pétroliers. Une évolution à laquelle les Communes révolutionnaires apportent une forte contribution, quand bien même elles n’en seraient qu’un maillon.

Delcy Rodriguez, le 8 avril.


Chávez, Maduro, Rodríguez et les « communards »

Etat de Lara, centre-occident du Venezuela. Moyennes montagnes, en partie boisées. Caféiers abondants, habitat très dispersé. Par ici, un enfant de 8 ans sait déjà planter et entretenir son caféier. Sur ce territoire, toutes les familles paysannes en possèdent. C’est une culture – dans tous les sens du mot. On en vit bien. Ce qui n’a pas toujours été vrai.
Dans le temps, ce café allait aux intermédiaires.
Chœur des paysans rencontrés : « L’intermédiaire, il peut te financer des engrais, des aliments, mais, à l’heure des comptes, il te facture le double ou le triple de ce qu’il t’a avancé. » D’où…
Félix Jiménez, « comunero » de la petite ville de Sanare : « Les caféiculteurs, on était très exploités. On est les premiers de la chaîne, mais, pour les bénéfices, on est les derniers. »
Il existait bien des associations, des coopératives appelées Union. Passons…

« Municipio »
Andrés Eloy Blanco. Entreprise de propriété sociale (EPSIC) Enriquito Colmenarez. Une structure en béton plutôt basse, blanche, moderne, abritant des bureaux et un réfectoire. En face, un hangar imposant : d’un côté, un empilement impressionnant de gros sac de café ; au centre, des travailleurs qui s’activent et s’interpellent dans le ronronnement électrique de machines brésiliennes de lavage et de torréfaction ; en bout de course, la production : de l’Arabica, soit en vrac, soit en paquets prêts à l’achat (« VenCafé Na’Guara »).




Entreprise de propriété sociale (EPSIC) Enriquito Colmenarez (ML)


Cette entreprise est née d’un long combat. A l’origine, elle appartenait à la Corporation vénézuélienne du café. Créée par Hugo Chávez en 2005. « C’était un prophète, sourit Maria Mercedes Silva, membre de la Commune socialiste Argimiro Gabaldón, il a eu cette vision » : transformer la matière première là où elle est produite. De façon organisée. Ou plus ou moins organisée. Dans son volontarisme généreux, Chávez a remis beaucoup de terres, parfois à des gens sans conscience, qui se sont répartis les vaches, tracteurs et autres biens. Il y avait peu de suivi des autorités. Le même phénomène se produit dans cette prometteuse petite industrie. L’Etat a financé l’infrastructure et le matériel. Les administrateurs se succèdent. Le café rapporte beaucoup d’argent. Jiménez réprime un soupire : « Cette entreprise passait entre les mains de gens supposément révolutionnaires. Ils ne nous laissaient rien. « Mauvaise gestion, vols, problèmes internes. « Les “dueños” se déplaçaient en autos luxueuses de dizaines de milliers de dollars. On les voyait avec des femmes, dans les discothèques. Et nos écoles restaient avec leurs toits troués. »
« On s’est battus depuis le début pour que ça soit géré par les producteurs de la zone, rappelle l’ingénieur Moises Soto. Ça n’a pas été facile. Beaucoup de gens étaient intéressés par cette installation, des gens très puissants. On a toujours été écartés. »
« Arrechera ! [29] »

Dans cet entrelacs montagneux, on déplace essentiellement sur de petites motos. Très mauvaises routes aux dénivelés invraisemblables, torturées, ravinées. Les véhicules grincent, s’essoufflent, souffrent. A la saison des pluies, éboulements et inondations peuvent annuler le travail de voierie de plusieurs mois. S’échappant vers on ne sait où, des chemins s’enfoncent entre les frondaisons. De solides gaillards en surgissent, une lourde charge de café sur le dos. De temps en temps, un brusque et puissant battement d’ailes signale l’envol d’un oiseau.
Dans son bout du monde verdoyant, Lydia Colmenarez se souvient : « En 2009, on a eu un maire qui s’est intéressé aux Communes…On s’est organisés. Dix conseils communaux sont nés. »
Il a fallu convaincre. Des gens arrivaient blessés de la IVe République. Cette histoire, ils n’y croyaient pas, pensaient qu’il s’agissait d’un conte de plus. La conscience militante a grandi, les projets sont devenus tangibles. Les femmes ont joué un rôle fondamental. Ce que, à El Maizal, la communarde Paola Casmiri appelle « la mística » est née.
« La “mística”  ? Il n’y a pas d’explication, c’est quelque chose qui se transmet. Une sorte d’identité collective. »

Du côté de l’entreprise torréfactrice, l’échec a été total. Elle se retrouve paralysée. Les temps tournent à l’orage : sanctions étatsuniennes, pandémie. Les travailleurs prennent soin de l’infrastructure abandonnée. Lorsque l’horizon s’éclaircit, dix-huit Communes productrices de café se concertent et empoignent « la batuta » – la batte de base-ball, ce sport si populaire au Venezuela. Il se trouve que Maduro – « notre président Nicolás Maduro » – a repris à son compte le « Comuna o nada » de Chávez. Il se trouve également qu’il a nommé ministre Angel Prado, un « muchacho » paysan. Appuyer l’économie productrice à partir des territoires les intéresse énormément. Prado prend les choses en main. Grâce à lui, les « comuneros » montent à Caracas et peuvent discuter « directement » avec Maduro. Par-dessus tout, peut-être, celui-ci sait écouter. Le 6 octobre 2024, le chef de l’Etat annonce le transfert de l’installation en déshérence, sous forme d’entreprise de propriété sociale, aux dix-huit communes caféicultrices. « La grande aide qu’il nous a également accordée a été un financement de 2 millions de dollars pour qu’on démarre, un crédit dont on est déjà sortis. »

Chaque Commune désigne l’un des siens pour la représenter au sein de l’entreprise. On sollicite les producteurs pour qu’ils s’affilient. Tous ceux qui acceptent apportent 30 kilos de café, qui représentent une garantie. Ils seront bientôt… 18 000 ! Tous vont enfin vivre dignement de leur travail. A moins que… « Le quintal de café [en vrac, non torréfié] se vendait 70 ou 80 dollars ; à nous, il coûtait 150 dollars ! » Lors d’une réunion à Acarigua, les « comuneros » approchent la ministre de l’Economie. Une certaine… Delcy Rodríguez. « Elle nous a demandé : comment faites-vous ? On lui a expliqué la situation. Elle nous a compris. Et nous la remercions, Delcy. Grâce à elle, la caféiculture a changé. Elle a imposé des prix justes, au niveau national, en faveur des producteurs. » Une table technique existe désormais, au sein de laquelle les caféiculteurs de tout le pays sont représentés.

Sacs de café arrimés aux porte-bagages, un incessant ballet de motos serpente aux flancs des contreforts, entre ornières et gravats. Ici où là, des intermédiaires stationnent au creux d’un virage, à l’ombre d’un manguier. Des producteurs y ont encore recours – tous n’ont pas rejoint l’EPSIC. « Dans nos communes, il y a des opposants, c’est normal. Chacun fait comme il veut. On cohabite. » Un silence. « Il y en a même qui nous disent, je suis en désaccord avec vous, mais je ne suis pas non plus d’accord avec ce qu’ “ils” font au pays. »




Caféiculteurs et « comuneros » des environs de Sanare (ML)


Conjonction de l’Etat et du pouvoir populaire, les installations de l’entreprise de propriété sociale fonctionnent très rapidement à 100 %. « Maintenant, on est autonomes. Ça a amélioré la vie des producteurs. On remercie le pouvoir et la révolution. »
Rentable, l’EPSIC a mis en place un programme d’aide. Elle octroie des financements pour l’achat des indispensables motos. Assistance technique, crédit pour les engrais, le matériel de travail – outils, bottes, machettes –, remboursés sans intérêts lors de la récolte. « Avant, en cas de problème, il fallait emprunter, ce qui nous amenait à la faillite. »
Les excédents – qu’on appellerait ailleurs bénéfices – ne donnent lieu à aucun reversement individuel, mais alimentent un programme d’investissement social. Ils transitent par les banques communales pour l’achat de machines lourdes destinées à l’entretien ou au goudronnage des routes, aux programmes de culture, de sport, de santé ou d’amélioration de l’habitat.

Au long et au large du pays, les Communes démontrent leur efficacité. Le 23 février, par la voix de son porte-parole Daniel Suárez, l’EPSIC a annoncé être la première organisation de son type à avoir exporté : 170 tonnes de café « Hecho en Comuna » (« Produit dans une commune ») ont pris le chemin des Etats-Unis et de l’Italie à travers le port de Puerto Cabello. Avec la Chine en ligne de mire, incessamment.
Le 3 janvier ? « Quoi qu’il arrive, on doit et on va s’organiser encore plus, nous répond Moises Soto. Economiquement et idéologiquement, ce projet bolivarien ne peut pas échouer ! » Ce à quoi María Mercedes Silva ajoute spontanément : « On a confiance en Nicolás Maduro, en notre présidente Delcy, en notre ministre Prado et en Diosdado [Cabello], parce que jamais ils ne nous ont tourné le dos. »

Les absents n’ont pas toujours tort

A Caracas, sur les hauteurs verdoyantes de l’urbanisation Colinas de Valle Arriba, l’« US Embacy » a ré-ouvert portes et fenêtres le 30 mars. Deux jours plus tard, Washington levait les « sanctions » pesant sur Delcy Rodríguez. Puis Trump en personne l’a reconnue officiellement le 7 mars comme présidente par intérim, unique autorité légitime du Venezuela. S’agissant des deux dernières annonces, de très douloureux chocs pour les opposants. Lorsqu’ils évoquent le sort réservé par le Grand MAGA aux dirigeants chavistes, ils ressassent le fameux dicton espagnol : « Les morts que vous avez tués sont bien vivants. »
Si les plus modérés jouent leur partition dans le processus de « réconciliation » et de normalisation promu par le pouvoir – cf. la loi d’amnistie –, ils ne s’en inquiètent pas moins : que la situation économique s’améliore un peu trop et le temps jouera en faveur de la présidente intérimaire. D’où l’évocation, avec amertume (comme dans certains secteurs de gauche !), d’un « concubinage Trump-Delcy ».

L’extrême droite, elle, enrage ouvertement. A commencer par celle que tous les niais présentent comme une « Prix Nobel de la paix » : María Corina Machado. Trump l’écarte. Trump lui accorde dix malheureuses minutes à la Maison Blanche, en guise de consolation. Trump, lors du discours de l’état de l’Union, au Capitole, le 24 février, reçoit en grandes pompes Enrique Márquez, « modéré moyennement modéré » [30] que le monde entier, dès lors, considère comme le favori de l’Empire pour le « post-madurisme ». Que Washington souhaite, semblerait-il, sans trop de soubresauts.

Plus prompte aux hurlements et aux invectives qu’à la réflexion pondérée, Machado, à défaut d’occuper Miraflores, occupe les médias. S’estimant trahie par Trump, qu’elle évite de critiquer publiquement, elle se rapproche subrepticement des démocrates –les « mid-terms » (élections de mi-mandat) ne sont pas si loin. Ce qui ne l’empêche pas de se réunir avec celui qui demeure un fort soutien, Marco Rubio. Tout comme ceux qui battent les tambours de la mort, aux Etats-Unis, en Espagne, réclamant davantage de bombardements. Elle demande à ses proches de lancer une campagne sur le thème de « Maria Corina revient » (au Venezuela). Elle même annonce son retour imminent. Puis son retour imminent. Puis son retour imminent. Elle prétend que des milliers de Vénézuéliens exilés déferleront le même jour qu’elle par les ports, les aéroports et par la frontière colombienne, en particulier par Cúcuta. Le déferlement emportera tout sur son passage, il y aura une élection présidentielle en 2026 et elle sera candidate et elle l’emportera. Elle pousse les feux. Elle échauffe les esprits. Elle demande à ses partisans de réactiver la rue. Elle a besoin de violence – ce Venezuela « en paix » contrarie ses vues. Pour elle, l’équation est simple : séquence insurrectionnelle = réponse policière ; « répression de l’opposition démocratique par le chavisme » = réaction musclée obligée des Etats-Unis ! Machado cherche donc des alliés. Elle brigue, elle prie, elle sollicite, elle baise la main de celui-ci, fait le pas de grue devant la porte de celui-là, enchaîne bassesses et indignités pour continuer à exister. On la voit en compagnie de la pire engeance politique, qui la gratifie de son appui : Javier Milei, le libertarien argentin ; José Antonio Kast, le président « pinochetiste » chilien ; l’Italienne Giorgia Meloni ; l’égérie de la droite dure espagnole et présidente de la Communauté de Madrid Isabel Díaz Ayuso (Parti Populaire) et Santiago Abascal (Vox) ; elle est reçue à l’Elysée par Emmanuel Macron…


La leader d’extrême droite María Corina Machado reçue par Marco Rubio et Emmanuel Macron (DR)


Trump, pour l’heure (et jusqu’à ce qu’il change d’avis !), ne parle pas d’élections. L’opposition en exige l’organisation, sous peine de… « crise institutionnelle »  ! S’agissant des procédures à appliquer en cas d’absence du chef de l’Etat, la Constitution envisage deux cas de figures : « absence temporaire » ou » absence définitive ». « Si une absence temporaire se prolonge au-delà de deux périodes de quatre vingt dix jours consécutives, l’Assemblée nationale doit décider à la majorité de ses membres s’il y a lieu de considérer qu’il s’agit d’une absence définitive » (article 234). En cas d’absence définitive survenue durant les quatre premières années du mandat, « des élections doivent être convoquées dans les trente jours » (article 233).

Mouvement de Machado, Vente Venezuela rend public un communiqué exigeant l’organisation d’élections en raison de l’absence absolue « du président Maduro ». Eclat de rire général – malgré la tension. Les radicaux viennent explicitement de reconnaître le chef de l’Etat ! Ils ont oublié le malheureux Edmundo González, qu’ils ont proclamé vainqueur de l’élection du 28 juillet 2024 en vertu d’un comptage parallèle dénué d’une quelconque légitimité. Trump, d’ailleurs, a fait de même, en reconnaissant comme présidente intérimaire celle qui fut (et est toujours) la vice-présidente de l’« illégitime » Maduro.
Supposé « dissident du chavisme » et membre du Centre d’études stratégiques démocratie et inclusion (CEEDI), le politologue Nicmer Evans vole au secours de l’extrême droite, comme il le fait depuis des années. Estimant que les Vénézuéliens aspirent à un « processus électoral qui puisse être le plus immédiat possible », il considère que « du point de vue constitutionnel, à partir du mois de juin, il devrait commencer à courir un délai de trente jours pour la tenue de l’élection » présidentielle [31].

Repris par une large majorité des « observateurs », les arguments de Machado et d’Evans (pour ne citer qu’eux) ne tiennent pas. Nier l’« absence temporaire » est faire fi de la présomption d’innocence : rien ne dit (d’un point de vue rationnel) que Maduro ne sera pas acquitté par la justice étatsunienne et libéré, vue l’absurdité des accusations. Quant à l’ « absence absolue », elle ne tient pas plus. La Constitution en indique les possibles motifs : mort, démission, destitution décrétée par une sentence du Tribunal suprême de justice (TSJ), incapacité physique ou mentale permanentes, abandon de poste, révocation populaire du mandat. La séquestration criminelle et illégale, qui plus est par une puissance étrangère, ne correspondant à aucun de ces cas, le TSJ a fort justement eu recours au concept d’ « absence forcée ». Situation tout à fait exceptionnelle qui, si l’on s’en tient à la Constitution, n’oblige nullement le pouvoir à organiser une élection anticipée.

Dans la présentation de ce qui se passe à Caracas : excellentes relations, « normalisation » supposée. A New York, l’impérialisme dissimule beaucoup moins sa duplicité. Si l’Etat vénézuélien peut désormais exporter du pétrole ou de l’or aux Etats-Unis, il lui est interdit de payer les honoraires des avocats du couple présidentiel. Qui risquent ainsi de se retrouver sans défense – ou avec des avocats commis d’office. N’ayant jamais entendu parler de la séparation des pouvoirs entre l’Exécutif et la Justice, Trump n’a pu s’empêcher d’annoncer avec gourmandise que les charges pesant sur Maduro allaient prochainement être aggravées. Le 30 avril, contexte géopolitique oblige, la Drug Enforcement Administration a publié un rapport « révélant » les liens terroristes, militaires financiers tissés par Maduro avec l’Iran et, comme il se doit, le Hamas et le Hezbollah (sans oublier les FARC colombiennes et les cartels mexicains).

Jusque-là dans l’ombre, Cilia Flores pouvait apparaître comme une victime – discrète épouse prise dans le maelstrom qui a emporté son dictateur et narcotrafiquant d’époux. Même si, surnommée « la première combattante », elle a été députée, présidente de l’Assemblée nationale et procureure générale de la République. Là n’est pas l’objet de la campagne médiatique qui démarre – Wall Street Journal et El Nuevo Heraldo (Etats-Unis), Cronica (Mexique), NTN24 (Colombie), etc. – et qui, inspirée par l’ « ONG » Transparency Venezuela, s’attache à redessiner une image de « Cilia » un peu plus susceptible de susciter l’aversion. Au Cartel des Soleils supposément dirigé par Maduro, il fallait un équivalent. Celui-ci vient de faire son apparition : « Le jardin des Fleurs » (Flores signifiant fleurs en espagnol). Une structure familiale tentaculaire vivant de narcotrafic, de blanchiment d’argent, de pots-de-vin et de corruption, sur fond de consolidation du pouvoir du chef de l’Etat. Ne dit-on pas, en coulisse, « Maduro dirige le pays, mais Cilia dirige Maduro » ?


Membres de la Brigade internationaliste féministe Cilia Flores, le 7 mars à La Guaira


Rien n’est écrit

C’est en uniformes de combat que les Marines ont re-hissé la bannière étoilée sur l’ambassade des Etats-Unis, en mars dernier. Quelques jours auparavant, le décret Obama du 8 mars 2015 – concepteur du Venezuela « menace inusuelle et exceptionnelle pour la sécurité nationale des Etats-Unis » – était prolongé pour une année. Au-delà de l’apparente souplesse des dernières mesures appliquées à la République bolivarienne – reconnexion de la Banque centrale du Venezuela (BCV) au système financier international, autorisation de certaines transactions commerciales « nécessaires » jusque-là interdites, normalisation institutionnelle des relations avec le FMI (sans que soit envisagé un quelconque endettement ou « ajustement ») [32], etc. –, la persistance de ce décret permet à Washington, s’il l’estime nécessaire ou urgent, de revenir à tout moment à une « pression maximum » impliquant « sanctions » renouvelées ou durcies, voire le recours aux opérations armées. Par ailleurs, aucun des 30 milliards d’actifs vénézuéliens confisqués ou volés à l’étranger par les Etats-Unis et leurs supplétifs européens n’ont été débloqués et restitués.

La République bolivarienne fait le dos rond. Elle ne peut compter que sur elle-même. Bien que l’appuyant diplomatiquement, la Russie et la Chine ne déclencheront pas un conflit avec les Etats-Unis dans les Caraïbes pour l’assister. Dépourvus de sympathie pour Maduro et ses options politiques, le colombien Gustavo Petro et le brésilien Lula, indépendamment de leurs déclarations anti-impérialistes et en faveur de la paix, se contentent du programme minimum : préalablement au Sommet progressiste tenu à Barcelone en compagnie du premier ministre espagnol Pedro Sánchez, le 17 avril [33], ils ont déclaré que le futur du Venezuela doit être « décidé démocratiquement » par ses habitants, « sans ingérence extérieure ». Pas un mot sur le sort de son couple présidentiel. Producteurs d’hydrocarbures, ils n’ont pas eu non plus le réflexe de tenter d’envoyer un ou des pétroliers pour aider Cuba. Eux aussi se trouvent dans le collimateur de Washington, à la veille de cruciales élections dans leurs pays.

C’est que, un plan après l’autre, tous plus aberrants les uns que les autres, mais tous extrêmement menaçants, les Etats-Unis accentuent leur pression. Fin mars, lors d’une intervention au siège du Southern Command, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a annoncé la naissance de la « Grande Amérique du Nord ». Allant du Groenland et de l’Alaska jusqu’à l’Equateur et la Colombie, englobant les Caraïbes, le Mexique, l’Amérique centrale, le Venezuela et le Guyana, cette vaste zone n’appartiendrait plus au Sud global mais dépendrait de la sécurité intérieure des Etats-Unis. Au sud de l’Amazonie et à l’ombre de la cordillère des Andes, les autres nations devront « prendre leur part » dans la défense de l’Atlantique et du Pacifique sud, en coordination avec Washington.
« Jawohl, Mein Herr ! »
Pour délirante que soit cette prétention de mise en coupe réglée de tout un continent, la violence infligée au Venezuela et à Cuba sonne comme un avertissement pour tous les pays concernés.

On pourrait enchaîner à l’infini les citations montrant que, au sein de la société vénézuélienne, toutes tendances confondues, à commencer par le chavisme, règne l’incertitude.
Caracas, quartier La Candelaria : « C’est compliqué ! Les Etats-Unis sont un pays agressif. On ne sait pas ce qui peut se passer. Un jour c’est une chose, le lendemain une autre… »
La « transition » annoncée par Washington ? « Je ne sais pas ce que Trump a dans la tête ! Nous, on veut la poursuite de la révolution bolivarienne, l’approfondissement de la démocratie. Et si le chavisme gagne, qu’est-ce qu’il va faire ? »
Par la force ou à la loyale, une victoire de l’opposition : « On est les fils de bolivar, je ne peux pas l’imaginer ! »
Oui, mais, tout de même… L’impérialisme n’a pas monté toute cette opération guerrière pour laisser, lors d’un prochain scrutin, le chavisme l’emporter.
Un optimiste : « La droite est divisée, elle ne peut pas gagner ! »
Un jeune Français sans idées préconçues, qui parcourt le pays : « Je viens de quitter Elorza pour Guasdualito et San Cristobal. La route est belle et joyeuse ; elle est aussi semée d’opposants à Maduro. »
El Maizal : « Nous, les communards, on ne se rendra pas ! »
Claudia Pisoy, « parroquia « Antimano : « Trump ? Il n’est pas éternel. Son heure viendra. »
« On a affaire à un psychopathe, qui nous menace tous les jours, réfléchit le gouverneur Terán. Quel est notre défi ? Avancer à travers la diplomatie de paix, négocier avec l’ennemi, mais avec dignité. C’est ce que fait Delcy. »

Du Centre de détention métropolitain de Brooklin, où il a accès au téléphone (15 minutes, une ou plusieurs fois par semaine), Maduro, passe régulièrement des messages appuyant « Delcy », les négociations et la paix. A l’occasion des fêtes de Pâques, la communication, empreinte de spiritualité – le peuple Vénézuélien est très imprégné de foi religieuse – n’en comportait pas moins une consigne subliminale : « Après la crucifixion vient la résurrection. »
Lors d’une interview accordée le 12 avril au quotidien espagnol El País, Jorge Rodríguez a explicité l’accord stratégique qui unit tous les acteurs fondamentaux du processus bolivarien : « Défense de la paix [intérieure et extérieure], de la souveraineté et de l’indépendance du Venezuela », sachant que « le plus important, à l’heure actuelle, est l’économie ». De fait, la présidente intérimaire Delcy Rodríguez a pris la tête d’une intense mobilisation populaire qui, du 19 avril au 1er mai, « exige » de Washington la levée immédiate des « sanctions ». Rebaptisée « Grand pèlerinage » et sous le slogan « Le Venezuela vole libre », cette mobilisation à laquelle sont appelés tous les secteurs sociaux, politiques et économiques, va traverser le pays en suivant trois axes partis des Etats de Zulia, Táchira et Amazonas, puis intégrant progressivement toutes les régions. Avant de culminer par un rassemblement géant à Caracas, le 1er mai.

Le 29 mars, réunis à Porto Alegre (Brésil), plusieurs milliers de participants à la première Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples, au sein de laquelle les mouvements en provenance du Sud global se trouvaient en majorité, ont (entre autres) « condamné l’invasion du Venezuela », « appuyé la lutte pour la libération » de Cilia Flores et Nicolás Maduro et « exprimé leur solidarité avec Cuba face au blocus criminel imposé par les Etats-Unis et aux menaces contre sa souveraineté ».



Illustration d’ouverture : El Valle (Caracas) : consultation nationale du 8 mars 2026 (photo Maurice Lemoine).




[1Après un plongeon dramatique à 30 dollars par mois en 2021 du fait des sanctions et de la pandémie, le salaire minimum mensuel s’établit à 190 dollars en 2026. Dans le secteur industriel, il est passé de 78 dollars en 2021 à 270 dollars en 2025 (d’après la Confédération vénézuélienne des industriels [Coindustrias]). Si, selon les périodes, les salaires sont affectés, voire très affectés, par l’inflation, les mesures sociales et subventions aux services publics compensent en partie ces pertes de revenus.

[4Franck Gaudichaud, respectivement sur les sites Web d’Inprecor (11 février), Contretemps (23 février), France Amérique latine (FAL ; 24 février) et du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM ; 11 mars) – https://inprecor.fr/les-enjeux-de-lintervention-imperialiste-au-venezuela

[6Littéralement « paroisse »  : la plus petite des unités territoriales ; elle puise son origine dans l’époque coloniale.

[7Mot utilisé à tout propos : chose, truc, incongruité…

[8Tranchée, au sens symbolique de poste de combat.

[9Composée officiellement de 5 millions de civils, la Milice bolivarienne est intégrée dans l’armée pour combattre à ses côtés ou l’assister logistiquement.

[10David Pappalardo, « Les effets de la guerre électronique », Défense & Sécurité Internationale, Paris, n° 182, mars-avril 2026.

[11Le NGJ a été déployé une première fois en combat en 2024 par le porte-avions « USS Abraham Lincoln », au Yémen, dans des opérations contre les Houthis.

[12Advanced Anti-Radiation Guided Missile – Extended Range.

[13Lire « Libéréz Maduro ! » (29 janvier 2026) – https://www.medelu.org/Liberez-Maduro

[15Référence au chasseur F-15 et à l’A10 Warthog abattus en mars.

[16Un conflit territorial oppose depuis le XIXe siècle le Venezuela et le Guyana voisin, sur le continent et dans l’espace maritime y attenant. Lire « Et au milieu coule l’Esequibo » (13 février 2024) – https://www.medelu.org/Et-au-milieu-coule-l-Esequibo

[17Bureau du Département du Trésor des Etats-Unis chargé d’appliquer les sanctions économiques à l’encontre d’entités étrangères.

[18Dans des conditions restrictives, les entreprises Repsol (Espagne), Chevron (Etats-Unis, déjà présente au Venezuela), Eni (Italie), Shell et BP (britanniques) et Maurel & Prom (France) ont été autorisées à opérer au Venezuela.

[22Lire « Communes et communards du Venezuela » (6 janvier 2015) – https://www.medelu.org/Communes-et-communards-du-Venezuela

[23Danser, faire la fête.

[26Si la chute des prix du pétrole à partir de 2014 a participé de cette contraction, elle n’en est pas, et de loin, la cause principale.

[28C’est dans ce contexte que, le 13 avril, un accord a porté la participation de Chevron dans la coentreprise Petroindependencia à 49 % (PDVSA, selon la règle établie par Chávez, conservant une majorité de 51 %) et lui a également octroyé les droits d’exploitation du bloc Ayacucho 8, dans le cadre de la coentreprise Petropiar.

[29Rage, grande colère.

[30Candidat à la présidentielle de 2024, Márquez a été ultérieurement incarcéré pour avoir concocté un plan destiné à faire prêter serment à Edmundo González, vainqueur autoproclamé du scrutin sur la base de chiffres fournis en dehors de toute légalité.

[32Au contraire, cette normalisation va permettre à Caracas de récupérer 5 milliards de dollars lui appartenant et gelés par le FMI en août 2021, au plus fort de la pandémie, du fait de l’apparition du président autoproclamé Juan Guaido.

[33Ont participé également à ce sommet l’uruguayen Yamandú Orsi et la mexicaine Claudia Sheinbaum.



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